SOUVENIRS D’UN REVOLTE épisode 23


Souvenirs d’un révolté

Par Jacob

Les derniers actes - Mon arrestation

(suite)

- Je m’aperçois que vous avez une grande confiance dans l’existence de votre société. Je vous avoue que je suis loin de partager vos vues. Selon moi, non seulement le communisme est réalisable, mais encore son avènement est inéluctable. Vous avez beau réglementer ceci, décréter cela, empoisonner les uns, couper la tête aux autres, opposer toutes sortes d’obstacles à la marche des idées nouvelles, vous ne les empêcherez ni de germer ni de se manifester. On ne peut pas plus entraver la marche du progrès qu’il ne serait possible d’arrêter la rotation de la Terre ou de paralyser la gravitation des astres. Or ce qui est vrai pour l’évolution des choses ne l’est pas moins pour l’évolution des idées. Loin d’offrir la sécurité que vous lui prêtez, votre société est chancelante, agonisante. Elle ne saurait résister au premier choc. Vous ressemblez à ces aéronautes qui, prêts à sombrer en pleine mer, lâchent de temps en temps quelques sacs de lest. Votre lest à vous, bourgeois, ce sont les fallacieuses promesses que vous débitez à vos victimes : réformes, projets de loi, améliorations de-ci, améliorations de-là. Mais tout lasse, même les promesses ; tout arrive, même les révolutions.
» Le peuple s’instruit tous les jours ; un moment viendra où fatigué d’être trompé, dupé, volé, il voudra gérer ses affaires lui-même, et vous dira comme la chanson :

Mais mon colon je crois que t’es de Marseille
Il ne faut plus nous la faire à l’oseille.

» Ce jour-là est-il proche, est-il loin ? Je ne sais, et ne m’en soucie guère : j’ai fait ma révolution. Mais quoi que vous fassiez pour retarder son avènement, vous ne saurez y résister. Votre société est condamnée à mort. Les vices sont ses propres bourreaux.
- Ainsi, en cambriolant, vous prétendez faire œuvre de révolutionnaire ? me demanda Me Ternois.
- Parfaitement.

Il réfléchit quelques secondes, puis :

- Au fait, d’après vos théories, cela se peut soutenir, reprit-il en souriant. Mais il n’en est pas de même autre part où je vous trouve en contradiction flagrante avec ce que vous avez dit il y a quelques instants… Vous savez, je les connais un peu ces théories…
- À quel sujet ? Dites…
- Vous êtes cambrioleur et en cambriolant vous vous révoltez. Fort bien. Mais oubliez-vous qu’un cambrioleur ne travaille pas, et que, par conséquence logique, c’est un parasite comme le bourgeois puisque comme lui il consomme sans produire. Hein ? que répondez-vous à cela ?
- Ce que j’ai déjà répondu à bon nombre d’anarchistes qui m’ont posé cette question…
- Ah !… même des anarchistes ? Tiens! tiens !… Ainsi vous voyez que je connais ces théories… Mais, excusez-moi de vous avoir interrompu. Continuez, je vous prie, je suis impatient de vous entendre, me dit-il, moitié aimable moitié ironique.
- Bourgeois et cambrioleurs consomment sans produire ? C’est vrai ; mais le tout est de savoir distinguer comment et sur qui chacun d’eux consomment. Le bourgeois consomme en dévalisant le travail, c’est-à-dire les ouvriers, alors que le cambrioleur consomme en livrant des assauts au capital, c’est-à-dire aux bourgeois. Le premier vole des millions, au coin du feu, avec l’appui et la protection des gendarmes ; l’autre se révolte contre les lois en entreprises périlleuses, demeure pauvre, et va crever au bagne ou sur un échafaud. Il n’y a donc nulle parité entre eux.
» Autre objection. Bourgeois et cambrioleurs sont deux parasites parce qu’ils ne produisent pas. C’est encore vrai ; mais là encore faut-il savoir distinguer. Le bourgeois est on parasite conservateur ; tous ses soins, ses désirs, ses aspirations tendent à un même but : la conservation de l’édifice social qui le fait vivre ; alors que le cambrioleur est un parasite démolisseur. Il ne s’adapte pas à la société ; il vit sur son balcon et ne descend dans son sein que pour y livrer des assauts ; il ne se fait pas le complice et la dupe du parasite conservateur en allant passer ses journées à l’usine ou à l’atelier, comme le fait l’ouvrier, en consolidant avec ses bras ce que son cerveau voudrait détruire ; il ne coopère, n’aide d’aucune façon au fonctionnement de la machine sociale, au contraire, à chacun de ses coups il ronge, sape, détruit quelques-uns de ses engrenages. Son rôle n’est pas de construire dans ce milieu gangrené, mais de démolir. Il ne travaille pas pour le compte et le profit de M. Fripon ou de Mme Fripouille, mais pour lui et pour l’avènement d’un monde meilleur.
- Démolir… démolir ; voilà qui est bientôt dit, ma foi ; mais il s’agit de reconstruire. Et quelle société peut-on construire avec des hommes comme vous… des démolisseurs ! me dit le député.
- Les malfaiteurs, les bandits, les démolisseurs comme moi, monsieur, lui répondis je avec hauteur, sont loin d’être des ineptes ; croyez-moi. Aujourd’hui, j’use de tous les moyens pour démolir l’édifice social parce qu’il pue avec ses chancres et ses immondices, qu’il indigne avec ses injustices et ses cruautés. Mais vienne un monde nouveau conforme à mes idées et demain, dirigeant mon savoir, mon intelligence, mon talent vers la construction du nouvel état de choses, je mettrai autant d’ardeur à bâtir que ce que j’en mets aujourd’hui à démolir.
- J’ai une nouvelle objection à vous faire, me dit l’avocat toujours souriant. Vous venez de dire que vous usiez de tous les moyens. Ainsi la prostitution ?…
- Oui, en effet ; votre objection n’est pas dénuée de fondement. Tous les moyens me sont bons est une phrase, qui prise à la lettre, serait indigne par ses résultats ; car, par tous moyens on peut entendre la tromperie, la délation, la trahison et dans un autre ordre d’idées l’escroquerie, la prostitution, etc. Aussi, afin qu’il n’y ait pas d’équivoque, je dirai : j’use de tous les moyens ne répugnant pas à mon caractère, à mes goûts. Or mon caractère est droit et mes goûts sont d’aimer tout ce qui est beau, tout ce qui est juste. De sorte que je réprouve aussi bien la tromperie, la délation, la trahison et l’escroquerie que la prostitution ; car, loin d’être juste, d’être belle, la prostitution est sale, hideuse : c’est un champignon né sur le fumier de votre société.

(A suivre).

Nous rappelons qu’on peut se procurer à GERMINAL les numéros parus des « Souvenirs de Jacob ».

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