Alchimie de la 203


On peut très bien être adepte d’une certaine poésie chansonnière franc-comtoise ou stéphanoise et manier d’une dextre magistrale la plume et le papier. Quercus Robur nous a transmis un des ses souvenirs d’enfance que l’on peut aisément rapprocher de l’Eloge du tas de ferraille de Jean-François. Un truc plaisant. Plaisant ? Un truc à vous faire aimer les favelas qui jalonnent aussi le rural profond hexagonal.

Là aussi, le propos ne suinte pas, mais alors pas du tout la très réactionnaire nostalgie des reportages du JT de Jean-Pierre Pernaud. Robur ne fait point partie de ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part et, bien loin des vapeurs du Grand Chemin, l’Alchimie de la 203 est un road movie statique, un rêve bâti sur les espérances enfantines et automobiles d’un gland minot devenu un robuste chêne.

Alchimie de la 203

et voici la grille du lycée
où tu as vomi tous tes quatre heures
en essayant d’imaginer
un truc pour t’arracher le cœur

HFT, Villes natales et frenchitudes

[…] et à présent voici leur grille, hors des gonds et gisant tout juste après l’entrée comme elle s’était toujours, quant-à cela, impudemment vautrée, à demi cachée sous le massif de bougainvillées.

Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, p.131

Je ne sais pas si on la voit encore. Je ne sais pas à quel point la noria des camions en transit vers la Suisse et l’Italie, des 4X4 rutilants ou des guimbardes boueuses des autochtones, des voitures poussives ou de camping-car, chargés de bagages et de touristes cache ce lieu qui existe pourtant grâce à cette nationale 66 reliant Remiremont à Bâle. Eux qui circulent tout au long des jours et des nuits, ne s’arrêteront jamais là, au bord de cette maison délabrée. Il faut dire que plus rien n’y invite, le terrain s’enfonce dans les buissons de noisetiers, de sorbiers et toutes autres espèces de plantes opportunes. Les orties et les genêts mangent les murs, les ronces rampent dans l’allée centrale, grimpent contre le fer forgé et oxydé de la porte. Même quelques graines et graminées ont cru bon de prendre racine dans les chêneaux et de s’immiscer des fentes du crépi.

Car un jour, dans les années 50 au vu de l’architecture, quelqu’un eut l’idée de construire une maison ici, sur ce terrain enclavé dans la roche, entre le granit et l’asphalte, trace résiduelle d’une ancienne carrière dans laquelle on puisa la roche ayant permis sans doute de construire ou d’élargir la route. Et le fait est que même quand elle était habitée, elle ne semblait pas l’être.

En fait mon père – comme d’autres – y allait pour tout et n’importe quoi, dès que quelque chose lui semblait suspect sur un de nos vélos ou une de ses tronçonneuses, ou sur tout autre instrument mécanique ou à moteur thermique. Il aurait sans doute pu réparer la plupart des pannes lui-même mais rien à faire, il pensait que ce serait mieux fait par Ninon. Et, devant la mine soupçonneuse de ma mère, il nous emmenait pour s’excuser de devoir quitter le domicile familial, aussi parce qu’il savait parfaitement que là-bas il n’aurait pas à s’occuper.

Ninon était donc le propriétaire de ce lieu. Ninon, on ne lui connaissait pas d’autres noms et je n’ai jamais su comment l’état civil l’identifiait. L’identifiait-il d’ailleurs ? Il était Ninon comme d’autres étaient Xavier-Francis, Coly-Prey, Tatiote ou Satcho : sobriquets plus ou moins bien acceptés, mais tous se rapportant à un trait dominant, une histoire plus ou moins récente et qui constituait jusqu’à peu un état civil oral plus sûr que celui qu’on utilisait pour les naissances, les baptêmes et les morts. Mais Ninon était vivant et bon vivant, parfaitement heureux, semblait-il de hanter cette ancienne station service – en témoignaient des pompes inertes et les panneaux publicitaires démodés, délavés et mangés de rouille de plusieurs grandes marques de carburant, ou d’huiles en tous genres. Il apparaissait et disparaissait entre les carcasses désossées ou non des voitures, les montagnes de tôles en tous genres, et on n’était jamais à l’abri de le voir surgir du ventre d’un vieux tub Citroën qui avait dû user ses jantes dans toutes les rues des villages avoisinants, chargé et déchargé des tonnes de pommes de terre ou de bois, et qui maintenant, vous dévisageait dans l’ombre, entre le mur et la muraille de granit, de ses gros yeux glauques suintants d’une conjonctivite de rouille, posés de part et d’autres de son museau de bouledogue, ou du moteur d’une vieille Simca 1000 qu’un propriétaire venait de lui abandonner et où il s’évertuait à récupérer un moulin, une aile, une colonne de direction, tout ce qui pouvait servir à sauver un autre véhicule et qui craignait les intempéries.

Si Ninon n’était pas encore sorti de son labyrinthe, on poursuivait le fil d’Ariane des dalles effritées pour atteindre le seuil de la maison où le rez-de-chaussée qui servait d’atelier et qui avait dû être le garage automobile attenant à la station service, était toujours ouvert. Mon père nous disait d’attendre, entrait dans l’atelier et s’enfonçait dans ce labyrinthe d’étagères dégoulinantes  de boites de vis, d’écrous dépareillés, de boulons plus ou moins noircis, plus ou moins gras, de tiges filetées de touts diamètres et de toutes tailles, de plaques de d’acier, de zinc, d’aluminium, morceaux de fonte ou de plomb. Tout le système périodique se trouvait là, dans toutes les déclinaisons possibles, dans toutes les positions et dans toutes les décompositions possibles. Signes cabalistiques dessinés par la technologie et la nature associées.

Mon père parcourait le vaste atelier, appelant le propriétaire des lieux, et si celui-ci ne répondait pas il laissait l’objet-prétexte sur un établi ou contre un mur, griffonnait un  mot expliquant la panne. Il arrivait alors qu’ayant déposé le mot, se disposant à partir, Ninon se matérialisait au coin d’une étagère ou dans l’embrasure d’une porte, immobile et silencieux, les mains dans les poches de sa salopette dont on avait peine à savoir le bleu délavé sous les couches de cambouis et les raccommodages en tous genres.

L’homme n’avait pas d’âge mais une solution à tout. Il regardait d’un œil circonspect l’objet, analysait la panne, soupesait ce qu’il y avait à faire. Parfois, c’était grave et il nous disait de dans une semaine ou quelques jours, la plupart du temps il plongeait dans son fatras de ferraille, farfouillait et remontait à la surface deux ou trois pièces hétéroclites. Un peu d’acétylène et d’oxygène, la flamme d’un chalumeau, le chuintement d’une perceuse à colonne, la mèche pénétrant le métal, le hurlement lumineux d’une disqueuse et une pièce apparaissait, prête à être installée.

Pendant que le travail se faisait, que mon père tenait la ferraille d’un côté et que Ninon découpait de l’autre, des bières apparaissaient sur l’établi – ou du café selon l’heure de la journée – et les deux hommes entamaient des discussions interminables, tentaient de comprendre les passerelles analogiques qui réunissaient les événements de l’actualité et finissaient par résumer le monde à quelques formules aussi emblématiques que les pictogrammes et les slogans qui courraient autour d’eux sur les antiques fourgons d’entreprises ou les panneaux de la station service. Si on était en juillet c’était le Tour de France et ses baroudeurs capables de faire des échappées de deux cents kilomètres, seuls sous le soleil juste pour la gloriole. Sinon c’était le jardin, le dernier modèle de Stihl, les derniers morts et les nouveaux nés…

Voyant qu’on nous oubliait tranquillement, mes frères et moi, nous éclipsions dans le vaste jardin où fleurissaient les carcasses. Nous circulions entre les épaves, attentifs surtout à ne pas nous découper la peau des mollets sur le tranchant d’une aile pliée, à éviter l’essieu  nu qui se dissimulait sournoisement sous les guirlandes de liserons, entendant au loin mon père affirmer sa préférence pour les moteurs Peugeot et les mécaniques Citroën – il haïssait les Renault, les trouvant trop anguleuses et peu fiables.

Il fallait progresser encore pour atteindre enfin notre but : une antique 203 familiale qui dormait sous l’avant-toit d’un appenti, ses essieux bien au sec, posés sur des parpaings. La dame n’avait plus de couleur, les entrailles de son capot étaient désertes mais l’intérieur était quasiment intact – même les manivelles commandant l’ouverture des vitres fonctionnaient encore. Sous le temps et la poussière on pouvait encore deviner les traces des anciens corps ayant habités cette voiture dans les ressorts grinçants des sièges. Nous nous enfilions sur la banquette avant, chacun son tour au volant – un grand volant en acier où était moulée la place des doigts – tirant sur les manettes de vitesse, de frein, d’essuie-glace. Accélérateur au plancher.

Là-bas on voyait les étincelles jaillissant de la disqueuse et rythmant les phrases de mon père qui argumentait sur l’inflation des prix qui ne correspondait jamais à celle de ses revenus. Son étalon était le paquet de cigarettes : il se lamentait à chaque fois que la radio annonçait la hausse prochaine des Gauloises, non pas parce qu’il fumait – il avait même un profond mépris pour ceux dont c’était le vice, les trouvant tout simplement stupides de consentir à payer autant de taxes pour assouvir un plaisir de fumée – mais si les cigarettes augmentaient, cela signifiait que bientôt ce serait le prix de la baguette, puis celui du litre d’essence, de la bouteille de gaz… Il y appliquait le principe des dominos, un tombait et le reste suivait.

Il nous avait oubliés dans notre voiture, au fond de notre appenti, c’est tout ce qui comptait pour nous. Je ne sais pas vraiment ce qui nous attirait vers cette 203. Peut-être l’exotisme de son élégance ronde, dans des années quatre-vingt où les voitures étaient carrées, élégance conçue dans les années d’après-guerre pour ressembler aux berlines américaines de l’époque, avec des ailes très allongées vers l’arrière et enveloppant les roues, ou parce qu’elle était en France la première voiture à coque autoporteuse, qu’elle constituait donc une cage de Faraday idéale où venait se heurter les pensées du monde, nous laissant pour une fois seuls et donc, parfaitement libres de traduire ce monde à notre guise.

Toujours est-il que nous poussions l’accélérateur et partions à l’assaut de l’espace et du temps. Les peintures gagnaient à nouveau sur la rouille, les chromes se rafraichissaient pour luire faiblement sous la lune ou éclater sous le feu solaire. La voiture s’arrachait au silence, à la poussière et à la corrosion, la carcasse toussotait, brinqueballait, puis se mettait petit à petit en harmonie avec la route. Nous baissions les vitres pour faire entrer le vent pendant la nationale 66 commençait à défiler. La voiture ne demandait qu’à suivre la pente, dévaler la vallée depuis le Col de Bussang pour suivre la Moselle, l’enjamber parfois, et bifurquer plein ouest à partir d’Epinal sur la voie qu’elle suivait avant d’être déclassée, par Mirecourt, Commercy, Bar-le-Duc. Là elle s’enfonçait mystérieusement au pied de la cité médiévale, sous le cœur écorché et le corps en lambeaux du Transi nous menaçant inutilement de ses orbites vides, suivait les courants atlantiques pour rejaillir en pleine lumière aux abords de Chicago et filer à travers les déserts brulants et les montagnes enneigées vers Santa Monica, s’orientant entre les cactus géants, vrombissant en traversant des villages miniers aux trottoirs surélevés, faits de planches de pin à peine équarries, vomissant sur une de ses berges la sculpture démesurée et vibrante de vent de Cadillac Ranch ou, entre deux squelettes blanchis de bêtes à cornes, celui d’un vieux pick-up Ford des années 1920, abandonné là par les personnages des Raisins de la colère. Et dans nos périples sur la route nous n’étions jamais à l’abri de rencontrer Josey Wales, Calamity Jane ou Jesse James, les troupes sécessionnistes se débandant devant les bleus du général Grant, nous étions fréquemment poursuivis par les apaches hurlants de Géronimo. Nous découvrions de l’or en Californie avec le général Suter. Nous aidions Al Capone en laissant apparaitre à la portière le canon d’une mitraillette à tambour.

Puis mon père nous appelait et il fallait retourner en arrière, reprendre la route dans le sens inverse, laisser la 203 retourner à son sommeil et retrouver la sortie du labyrinthe de ferraille et de rouille.

Je ne sais pas aujourd’hui si la 203 est toujours là, ou même si Ninon est toujours en vie. La maison continue à s’effriter, la casse à s’oxyder. Et nos corps sont devenus grands. La Route 66 s’est perdue à jamais, il en subsiste à peine quelques lambeaux, avec boutiques de souvenirs et guides polyglottes. Les cars de touriste s’y arrêtent. Des hommes et des femmes en descendent, il ont vu Cars dans l’avion, écouté Canned Heat ou Nat King Cole, portent des casquettes à la gloire des Hell’s Angels, boivent de la Budweiser et se glissent les braiements de Johnny à Végas dans le conduit auditif. Pour moi il me reste de cette époque une certaine tendresse pour l’envers du rêve américain, les apaches déportés, les héros perdus de Steinbeck ou de Faulkner, les harmonicas diatoniques, les guitares usées des Honky Tonk Men, le Deep South Blues et la gueule burinée de Calvin Russel, et surtout les traversées vibrionnantes et hallucinées de New York à San Francisco, du Canada au Mexique, de Jack Kerouac et Neil Cassady.

Quercus Robur

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