Tripalium


Figure incontournable de l’anarchisme bordelais, Antoine Antignac fournit deux articles à L’Agitateur en 1897. Celui sur le travail ne dénote guère dans cette feuille libertaire marseillaise. Il s’agit là d’une dialectique classique mais on la retrouve tout au long de la vie d’Alexandre Jacob.

On ne s’étonnera donc pas de trouver dans ce texte quelque peu didactique des remarques que l’honnête cambrioleur emprunte, neuf ans plus tard, lorsqu’il déclame son anarchisme devant les jurés de la cour d’assises de la Somme chargés de l’envoyer au bagne ou à l’échafaud. Ici, le travail, source de vie et de plaisir est intimement lié au droit naturel à l’existence. Sous le couvert de l’exploitation capitaliste il tient le rôle que lui a défini son étymologie latine.

Le tripalium est à l’origine un instrument de torture dans la Rome Antique réservée aux esclaves rebelles. Là, il devient un instrument de profit pour une minorité bourgeoise accaparant ses fruits et surtout un outil de souffrance et de mort pour la masse prolétarisée et soumise aux cadences infernales. Le travail tue.

Or, pour Jacob et les illégalistes, le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend (déclaration Pourquoi j’ai cambriolé ?, Amiens, mars 1905).

L’Agitateur
N°1
Du 4 au 19 février 1897
Travail

Ce sujet est d’une gravité particulière. D’aucuns le traitent à la légère. Nous pas.
Au risque d’émettre des lapalissades, nous écrivons : « Le travail est tout, sans lui rien ne serait, car il produit ou crée toutes choses ». Il fertilise le sol, en extrait les richesses naturelles, transforme ces richesses, les utilise à une fin précise ; il creuse des ports ou des rades, jette des ponts, soit au-dessus de rivières paisibles et murmurantes, soit de l’une à l’autre de rives de fleuves tourmentés ; il construit barques modestes ou vaisseaux orgueilleux, troue les montagnes, édifie maisons et palais, déroule ici ou là, à l’Orient comme à l’Occident, les longs rubans de fer sur lesquels roulent locomotives et wagons, pour les échanges maritimes, il se livre à la Méditerranée, à la Manche ou à l’océan Atlantique. Parfois les flots bleus de l’une se courroucent, les vagues apaisées de l’autre se ferment sur lui, et les ondes profondes et vastes de la mer océane l’engloutissent, à moins que les eaux affolées qui arrosent l’Islande ne l’enlèvent dans un accès de colère.

Viaducs, aqueducs, canaux, métairies et châteaux ; draps, cotonnades, soieries, machines, n’est-ce pas son œuvre ? Quiconque croirait devoir douter de l’exactitude des affirmations qui précèdent, serait considéré comme un plaisant de peu d’esprit.
En effet, le travail est la base unique de toute société réellement civilisée, et en cette société nul être humain n’est l’esclave de personne. Peinant selon ses forces, selon son intelligence, selon ses besoin sans que quelqu’un songe à l’empêcher, de manger et de boire à son appétit et à sa soif, d’aller et venir à sa guise, d’user de judicieux plaisirs. le travail est de nécessité ; la nature nous y convie. Mais n’en faisons pas une barbarie. Le labeur sera une joie ou il ne sera pas.

Pour l’équilibre corporel ou cérébral, les muscles ou le cerveau de tout humain valide et compréhensif sont mis en exercice sous peine de déchéance ou de parisitisme social, si nulle cause ne s’oppose au libre fonctionnement d’un organisme donné.

Présentement, le travail n’est qu’une exploitation. Les prolétaires employés, utilisés en sont obligés à la mise à la pâte en des conditions d’égoïsme, de mercantilisme, de sècheresse rappelant l’esclavage ou le servage antique.

Les ouvriers ne sont pas des hommes libres ; ils sont des faiseurs de riches. Les possédant ne leur donne qu’une minime partie de ce qu’ils produisent.
Ils gardent, au mépris de toute équité, la plus grosse part - la part du lion. Les employeurs ne travaillent pas, ils font travailler ! Constatez la différence.

Et quand ces gaillards, pour qui un coffre-fort est la raison incarnée, la justice immanente, osent calomnier de pauvres diables mourant de faim et de fatigue, ayant besogné toute leur vie ou n’aspirant, en souhaitant un monde meilleur, qu’à trimer au profit des vrais paresseux, les insultés ont raison de riposter ; « Travaillez donc vous-même ! Nous, votre Société, par son droit sauvage de propriété individuelle, ses idées stupides de supériorité et d’infériorité, son principe abstrait, mystérieux et farouche d’autorité, nous, les bourgeois nous condamnent à l’inaction, au chômage, car ils ont à leur service des multitudes de salariés qu’ils tiennent, asservissent par le capital.

Les machines, par leur force inlassable et aveugle de production, inutilisent une foule d’ouvriers ne demandant les malheureux ! qu’à brouter où ils seraient attachés.

Ceux qui semèrent ne récoltent pas. Le travail donne le bonheur non aux prolétaires, mais aux ventres piriformes, aux triples mentons, aux bajoues graisseuses de la bourgeoisie.

Le travail, nous en sommes. Les socialistes libertaires ou anarchistes le comprennent, l’aiment, l’ayant analysé avec justesse. Mais hâtons-nous de le dégager des scories qui l’étouffent, lui ôtent toute joie et toute liberté.

Dégageons-le de l’amas d’erreurs séculaires, d’absurdités sociales qui l’enserrent et en font, soit une duperie, soit un supplice. Demandez plutôt aux salariés qui en crèvent et aux mutilisés dont l’idéal restreint serait d’en vivre.
Antoine Antignac

ANTIGNAC Antoine :

Né à Argentat (Corrèze) le 15 avril 1864, mort à Bordeaux le 8 juin 1930. « Antoine Antignac naquit dans une famille pauvre qui comportait onze enfants. Il eut de bonne heure le goût de l’étude et sut acquérir de solides connaissances. Petit clerc chez un notaire, il se sentit peu à l’aise dans ce milieu de possesseur et de manieurs d’argent. Il préféra la vie et exerça les métiers les plus divers, tâches obscures, mal payées, demandant à avoir seulement son indépendance, sa liberté de penser ». (Dictionnaire biographique du Mouvement Ouvrier Français). Dès qu’il eut quitté le pays natal, il se lança dans l’action militante que seule la mort vint interrompre. Excellent orateur, il est à l’origine du transfuge de Sébastien Faure du guédisme vers l’anarchisme et organisa de nombreuses conférences à Bordeaux. Son tempérament vif et fougueux lui valut plusieurs peines légères et arrestations (décembre 1882, mai 1891). Il fut aussi un journaliste de talent et collabora notamment à La Révolte et au Libertaire ainsi qu’à diverses feuilles libertaires éditées à Bordeaux et qui n’eurent qu’une durée éphémère : Bordeaux - Misère et Le Forçat du Travail. Après la guerre, il participa aux congrès anarchistes de Lyon (1921), de Paris (1922, 1924, 1925). En 1925, il fut chargé de gérer la Librairie de l’union Anarchiste.

D’après, Gbenou J.H., Les anarchistes bordelais 1800 - 1914, p.33.

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