Voleurs de juge et de reine


Si l’anarchiste ne reconnaît pas le principe de patrie, l’illégaliste se joue par conséquent de celui de frontière. Jacob a avoué en 1948 à Jean Maitron des « opérations de déplacement de capitaux » européens dans ses Souvenirs rassis d’un demi siècle : « Nous parcourûmes ainsi toute la France, la Belgique et une partie de l’Italie ». Il confie aussi à Alain Sergent en 1950 avoir vainement tenté de cambrioler l’ambassade de Russie à Alger et une bijouterie du Caire. Mais c’est chez nos voisins belges que la fortune, aussi mal acquise puisse-t-elle être, a le mieux souri aux Travailleurs de la Nuit.

Le vol Delgeur est examiné au procès d’Amiens. Au mois de septembre 1901, Alexandre Jacob et ses compagnons se glissent dans la résidence du vice-président du tribunal de Liège. Mais à Amiens, Jacob est le seul mis en cause pour ce forfait. Il est fort probable que le vol, pour lequel un dénommé Sauvay est arrêté et condamné à la place des vrais coupables, s’inscrive dans le cadre d’une tournée menée dans les Ardennes belges. Reste donc à déterminer qui accompagnait le très honorable Georges Escande, antiquaire de son état, dans une région marquée par l’opulence et la fréquentation de têtes couronnées. Chez l’homme de loi liégeois, la police a retrouvé un mouchoir sur lequel étaient inscrites les initiales A.H.

Associé d’abord à Marius Royère jusqu’à la capture de ce dernier à Orléans le 28 février 1901, Jacob officie ensuite avec Léon Pélissard qu’il initie aux techniques des Travailleurs de la Nuit lors du vol Hulot au Mans le 9 juin 1901. Chez ce juge de paix est dérobé un mouchoir portant les initiales de la victime.

Mais Pélissard n’est pas le complice de Jacob ni pour le vol Delgeur ni pour les autres commis en Belgique. La tournée est fort probablement organisée en compagnie de Joseph Ferrand avec qui Jacob cambriole tout au long du mois de septembre de cette année : le 2, ils sont à Rennes (vols Buissot et Drouin), le 7 à Beauvais (vol Trubert), le 21 à Bourges (vol Vergues) et le 23 à Nevers (vol Garbau) ; le 26 enfin, ils dévalisent la villa de M. Perotte à saint Martin au Mont.

Les vols belges peuvent de la sorte se situer à la mi-septembre 1901. Le premier biographe de l’honnête cambrioleur relate une visite rendue « au château de la reine à Spa ». La ville, peu éloignée de Liège, est connue depuis l’antiquité pour la qualité et les vertus curatives de ses eaux. L’écrivain romain Pline y fait d’ailleurs mention dans ses écrits. La venue de têtes couronnées (Pierre le Grand) et de célébrités (Victor Hugo) font la renommée d’une cité qui, à la Belle Epoque, est au faite de sa gloire. Lieu de plaisirs réputé pour la qualité de ses concerts et pour l’élégance de ses bars, Spa attire une société privilégiée et oisive qui se retrouve dans les hôtels, les salons de thés, les cafés et qui perd beaucoup d’argent au casino.

Spa constitue donc un point de chute, une cible privilégiée pour la brigade de voleurs partie travailler. La reine des Belges Marie-Henriette y habite de 1895 à sa mort, en 1902. Ce n’est ainsi pas sans raison que Jacob et Ferrand viennent cambrioler son « château », riche demeure de style néo-classique, répondant aussi au modeste nom de « chalet » dans lequel ils dérobent entre autres de nettement plus estimables toiles de Corot et de Sisley. Il convient de souligner ici une résidence servant aux réceptions non officielles de la femme de Léopold II, c’est à dire moins gardée qu’une structure officielle. Faute de sources, nous n’en savons guère plus. Il n’en demeure pas moins que ce cambriolage figure parmi les nombreux et fructueux vols que l’on peut mettre à l’actif des Travailleurs de la Nuit.

 

Archives de la Préfecture de Police de Paris

EA/89

dossier de presse : La bande sinistre et ses exploits

procès d’Amiens

2e audience

9 mars 1905

Vol à Liège

Un vol qualifié avait été commis la nuit, en septembre 1901, au domicile de M. le vice-président du tribunal de Liège (Belgique). Un nomme Sauvay, qui avait reconnu d’au­tres vols accomplis dans des conditions identiques à celui-ci, avait été condamne pour ce vol malgré ses protestations.

Jacob a reconnu être I’auteur du cambriolage chez M. Delgeur. Un mouchoir marqué A. H., abandonné chez M. Delgeur, a été reconnu par M. Hulot, chez lequel Jacob s’était introduit et avait volé quelques mois auparavant.

Le gouvernement belge a saisi régulièrement de ce fait la justice française.

M. Delgeur est entendu.

Jacob intervient. II fait remarquer que Sauvay a été condamne pour ce vol. «Et voilà la justice ! », dit-il.

  

Alain Sergent

Un anarchiste de la Belle Epoque

p.63 : Repris parfois par la nostalgie des paysages nouveaux, Jacob s’en allait à l’étranger. Mais les coutumes n’étaient pas les mêmes, son expérience ne pouvait le servir, et il échoua presque toujours. Au Caire, où il était allé sur les indications d’un voyageur de commerce pour dévaliser une bijouterie, il s’aperçut que de nombreux domestiques cou­chaient devant les portes, à même le sol, aux heures de fermeture. Jacob se consola en allant voir le Sphinx et les Pyramides à dos de chameau. A Alger, il essuya encore un échec en tentant de cambrioler l’ambassadeur de Russie. Mais il prit sa revanche avec le château de la Reine, à Spa, où il déroba un petit Corot et un Sisley.

 

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