Dix questions à Marianne Enckell


Personnage haut en couleur - le noir et le rouge bien évidemment - et figure incontournable du mouvement libertaire contemporain, Marianne Enckell n’a ni sa langue, ni sa plume dans sa poche. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages (sur la fédération jurassienne, sur Clément Duval, etc.) et participe à de non moins nombreuses revues. Historienne, archiviste, elle est aussi traductrice. L’animatrice du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme de Lausanne nous livre ici sa verve et son savoir sur les bagnards libertaires. Elle revient aussi sur le débat historiographique autour des pratiques illégalistes et terroristes, débat que l’on peut encore entrevoir dans le numéro 22 de Réfractions (printemps 2009).

 

1) Nous avons demandé à Gilbert Roth, dans une autre série de dix questions, de nous présenter le CIRA de Marseille et son actualité. Peux-tu en faire de même avec la « maison mère » de Lausanne ?

Le CIRA, pour moi, c’est toute ma vie adulte passée parmi les bouquins et les copains. Le CIRA, c’est bien sûr une bibliothèque et des archives, des hectomètres de cartons et de rayons ; il a vécu quasiment sans fric depuis cinquante ans en conservant la mémoire du mouvement, et en la mettant à la disposition des lecteurs et lectrices. C’est donc aussi des échanges, des rencontres - militant.e.s patenté.e.s, jeunes gens en trottinette, journalistes, punkettes, que sais-je -, des apéros, des expositions, la générosité des éditeurs et des compagnons qui nous ont donné tous les livres, tous les périodiques, toutes les archives que nous conservons.

Nous classons, trions, rangeons, informatisons, pour mieux rendre service aux chercheurs et chercheuses. Certain.e.s viennent sur place, d’autres écrivent ; naguère nous envoyions beaucoup de bouquins par la poste, aujourd’hui c’est surtout des photocopies ou des photos. Nous essayons aussi de mieux ficeler le travail des petits ciras de par le monde (avec la Fédération internationale des centres d’étude et de documentation libertaires, la FICEDL), d’aider les bibliothèques, archives et infokiosques qui s’ouvrent depuis peu de l’Estonie à l’Indonésie. Pour une présentation plus sérieuse et plus systématique, va voir notre site < www.cira.ch > qui offre une description de nos collections et des outils de recherche efficaces.

 

2) Tu as été un des premières, si ce n’est la première, à produire une étude historique sur la répression du mouvement anarchiste à la fin du XIXe siècle, soit l’analyse d’un système éliminatoire vue par le prisme des souvenirs d’une vie de souffrances : celle de Clément Duval. Qui est-il ? Comment se fait-il que ses mémoires aient été aussi tardivement publiées ?

On en connaissait la version italienne publiée en 1929, un énorme pavé (le traducteur, Luigi Galleani, a enrobé le texte de beaucoup de crème chantilly), mais que je sache, personne ne s’était inquiété de savoir si l’original existait encore. Je raconte dans la préface comment des copains italo-newyorkais m’ont fourré dans les mains une épaisse enveloppe, lors d’une fin de soirée, signe de confiance et de fraternité. Je suis tombée des nues quand je l’ai ouverte… Et j’ai mis dix ans pour publier, je n’avais absolument pas prévu de faire pareil boulot. J’avais tout à apprendre, la transcription du texte, les recherches aux Archives d’outre-mer, l’accès à la BN à Paris, le monde du bagne sur lequel j’ai lu à peu près tout ce qui existait. Dur ! C’est le livre d’Odile Krakovitch, Les femmes bagnardes (1990), avec la colère qu’elle exprime contre le système, qui m’a encouragée à terminer la rédaction. L’éditeur a ensuite voulu que j’opère des coupes, dommage, mais ça n’ôte pas d’informations importantes ni ne défigure le sens du livre.

Duval, c’est un bonhomme comme il y en a eu beaucoup, un ouvrier qui a souffert au boulot et à la guerre de 1870, qui a des problèmes domestiques, qui ne trouve pas d’emploi, et qui se révolte. Il fait quelques casses, amateurs, pas trop rentables ; il se défend quand le sergent Rossignol l’arrête, quoi de plus normal. Et puis, au procès, il se fait accusateur, de manière totalement inattendue : il accuse non seulement le tribunal et la société bourgeoise, mais le travail, les maladies « professionnelles », la propriété. Il n’a peur de rien, et il démontre des connaissances solides et une capacité d’argumentation impressionnante.

 

3) Comment le cas du matricule 21551 peut-il être symptomatique du refus des processus de normation carcéral c’est-à-dire d’adaptation à l’institution bagne tel que Valérie Portet le définit dans son mémoire de maîtrise en sociologie politique en 1995 ?

Tout le récit de Duval est le récit de la résistance, physique et morale, politique. Résistance à la faim, aux travaux inhumains, aux traitements humiliants et brutaux, aux punitions injustes, aux relations dégradantes entre bagnards, aux tentations de devenir mouchard ou agent de la répression. Résistance à l’enfermement tout court, puisque c’est à sa dix-huitième tentative en quatorze ans de travaux forcés qu’il parvient à s’évader. Les dossiers d’autres bagnards racontent des destins tragiques : dix tentatives d’évasion, puis trente ans de soumission… Duval garde la tête haute, il réplique aux chiourmes, il refuse le tutoiement, refuse de forger des menottes ou d’aiguiser la guillotine, quitte à être mis au cachot.

Les autorités pénitentiaires sont bien embêtées. Elles ne cessent de saisir des lettres, des objets compromettants, de découvrir des tentatives d’évasion, d’inventer des complots ; elles punissent, mais elles n’arrivent pas à faire façon du père Duval. Il leur a donné du fil à retordre et coûté cher en rapports, l’épaisseur des dossiers à son sujet en témoigne !

 

4) Vittorio Pini est-il un contre-exemple opposable à la vie de Duval en Guyane ?

Le contre-exemple, c’est Papillon ! Non seulement ses souvenirs sont inventés, mais il se vante sans cesse d’être du côté du manche, il dénonce ses compagnons, il sauve la fillette d’un gardien, il se livre à tous les boulots humiliants et dégradants… Normé, il l’est, jusque dans ses pseudo-évasions (qui sont évidemment prévues au programme du bagne).

Duval a beaucoup de tendresse pour Pini, malade, faible, réduit à l’impuissance. Mais ce n’est pas un contre-exemple : Pini pleurniche, n’ose rien tenter, mais il ne passe pas de l’autre côté, il ne vend personne même quand il connaît des projets d’évasion ou de révolte. Le bagne l’a brisé, comme il en a brisé tant d’autres, il a juste la force de survivre.

 

5) Finalement, c’est quoi, un anarchiste au bagne ?

Dans les dossiers de l’Administration pénitentiaire des années 1887-1894, ceux que j’ai consultés, beaucoup d’hommes sont qualifiés d’ « anarchistes des plus dangereux ». Si on recherche leur biographie ou leur procès, on voit bien que tous n’ont pas été condamnés pour « faits d’anarchie ». Certains disent être devenus anarchistes sur le bateau de la transportation ; j’interprète cela plutôt comme une révolte, bien naturelle. Attention aux descriptions de l’AP : par exemple, beaucoup de relégués seraient de profession « effilocheurs », c’est tout simplement qu’on les a mis à faire de la charpie à Saint-Martin-de-Ré, avant d’embarquer…

La révolte de Saint-Joseph, en 1894, est attisée par des anarchistes sans aucun doute, Simon dit Biscuit et d’autres compagnons de Ravachol. Mais prends Garnier, condamné militaire, tué le premier : il disait à Duval « je ne suis pas encore anarchiste ». Prends Hincelin, qui « vit de ses vols » : il se serait déclaré anarchiste lors de son procès, mais on ne sait rien d’autre à son sujet, aucune activité publique, aucune appartenance à un groupe. Valérie Portet, qui a fait un beau travail, prend un peu vite pour des anarchistes tous ceux qui sont qualifiés comme tels.

Peut-être que se dire anarchiste permet d’abord de dire merde aux juges, ensuite de trouver un milieu solidaire au bagne, de partager la résistance et le refus, ce qui aide sans doute à survivre et à garder la tête haute.

 

6) Beaucoup de travaux, sous couvert de recherche historique, vont dans le sens d’une condamnation et de la propagande par le fait, et de l’illégalisme. Pourquoi ? L’échec de ces pratiques, si tant est qu’il y ait eu échec, signifie-t-il la non-validité théorique et militante de la marmite à renversement et de la pince monseigneur ?

Mille marmites ! D’abord, il y a confusion entre la notion de propagande par le fait (qui est, en bref, l’action directe, la traduction en actes de la propagande par la parole ou par l’écrit) avec l’usage des sciences chimiques et physiques ou la pratique de la dague. Ensuite, la chimie, ce n’est plus tellement nous qui en faisons usage, actuellement… La cambriole, elle peut servir, certains de nos copains en ont fait bon usage, mais je n’irais pas jusqu’à en faire un thème de propagande, c’est trop dangereux pour les illégalistes amateurs. Mais on continue à mettre le feu aux centres de rétention, à saboter des caténaires et des champs de blé ogm : l’illégalisme a un avenir, sans aucun doute.

 

7) Tu sembles avoir eu, dans certains de tes articles, la dent assez dure à propos de la thèse de Vivien Bouhey sur les Anarchistes contre la République, thèse éditée en 2009 aux Presses Universitaires de Rennes, notamment à propos de l’utilisation des sources faites par ce jeune chercheur et de sa problématique axée sur la notion de réseaux agissants. Cet ouvrage est-il dangereux ?

Bah, j’espère qu’il sera vite oublié. Dans un numéro récent de Réfractions, j’ai appliqué sa prétendue méthode, permets-moi de me citer : « une revue sous le couvert de laquelle se regroupent aujourd’hui des repris de justice (quelle perversité d’avoir nommé directeur un avocat !), des personnes aux sources de revenus peu claires, des spécialistes de l’internet douteux, des gyrovagues (cherchez dans le dictionnaire ; la police belge les appelle « péroreurs meetinguistes », c’est plaisant), voire des étrangères, à en juger par leurs noms de famille. Le financement de cette revue luxueuse n’est avoué nulle part ; les rédacteurs et leurs invités logent sans payer dans plusieurs capitales du monde, sans doute pour donner des directives à leurs troupes. Et les articles vantant la propagande par le fait et l’action directe ne se comptent plus. » C’est ce que pourrait en dire un Bouhey du siècle prochain…

Le « danger », si tu veux, c’est qu’on décerne un doctorat à un type qui lit les archives de police sans le moindre élément de critique, qui invente des généalogies, qui ne vérifie pas ses sources. Elle est belle, l’Université !

 

8) Nous pouvons remarquer à la suite de, ou avec le livre de Bouhey, une floraison de publications sur l’anarchie et ses aspects violents, ses atteintes à la personne et à la propriété. Cette vision, ou plutôt ce voyeurisme éditorial, correspondent-ils à une réalité historique ? Ne faut-il pas voir dans ce grand nombre de sorties (Dynamite Club, Hors-la-loi, Plutôt la mort que l’Injustice, etc.) des coups éditoriaux faciles à l’approche des fêtes de noël, de la saison estivale, ou encore en parallèle à une actualité estimée explosive ?

Est-ce que ce n’est pas récurrent ? Après Mai 68, on a vu le même genre de vague, avec le pire (La Grande Armée du drapeau noir, la Folie Bakounine, Nada) et le meilleur : les mémoires de Lacenaire, la redécouverte de Darien, Déjacque et Cœurderoy… Quand l’image des anars devient celle de black blocs, il est plaisant de leur trouver des ancêtres, et ça fait vendre. Mais peut-être est-ce la célébrité de l’Honnête Cambrioleur qui a donné envie à quelques scribouillards de s’essayer à l’exercice ?

 

9) Alexandre Jacob a travaillé bien au-delà des frontières hexagonales mais nous n’avons pas trouvé trace de son passage et de celle de sa bande de cambrioleurs chez les Helvètes. Qu’en est-il de l’illégalisme au pays des banques, du chocolat et du refus des minarets où tu résides ?

Je ne vais pas te parler des banquiers ni des mafias. J’ai aussi appris, très jeune, à ne pas poser de questions… Mais pour parler des années récentes, tu n’as pas entendu parler de « la bande à Fasel », de notre Robin des Bolzes (du nom de son quartier) ? Il a durement payé, et il n’est pas devenu marchand forain mais aubergiste au bord du Doubs, à la frontière franco-suisse, l’adresse peut servir.

 

10) Nous tentons dans l’honnête cambrioleur et dans ce blog de démonter les mécanismes qui font de lui l’inspirateur de Maurice Leblanc. Jacob est-il à tes yeux le vrai Arsène Lupin ? Pourquoi ce rapprochement entre le réel et l’imaginaire est-il aussi ancrée, même dans les milieux libertaires ?

Ta démonstration est sans faute. Mais l’imaginaire du bandit au grand cœur, du hors-la-loi, voire du cambrioleur astucieux est bien ancré, fait partie des légendes qui nourrissent l’esprit de révolte. Peu importe le modèle : Rouletabille et Robin des Bois, Bonnie and Clyde, Arsène Lupin et Jean Gabin défient le monde de l’argent, c’est les petits contre les gros, les rusés contre les bureaucrates et ploutocrates. Alors, que l’un ou l’autre soit un peu anar ou ait été inspiré par un des nôtres, c’est réjouissant ! Comme Phoolan Devi ou Floarea Codrilor peuvent faire rêver les copines. Tant pis pour la vérité historique, on est dans un autre registre.

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Un commentaire pour “Dix questions à Marianne Enckell”

  1. L’énigme du syndicaliste Lucien Tronchet : La langue des bois dit :

    […] Marianne Enckell, Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA):  » Lucien Tronchet et le mouvement libertaire dans l’entre-deux-guerres » Alexandre Elsig, historien: « Lucien Tronchet et le syndicalisme de choc de la Ligue d’action du bâtiment (1929-1935) » Patrick Auderset, coordinateur du Collège du travail: « Lucien Tronchet et la lutte contre l’influence communiste dans les syndicats genevois (1945-1957) : quelques pistes de recherche » Luc van Dongen, historien: « «Brother Tronchet» : un leader syndical suisse dans l’orbite des Etats-Unis » Autres conférenciers qui n’apparaissent pas dans l’émission: -Dan Gallin, Global Labour, Institute, ancien secrétaire général de l’UITA: « Les ennemis de nos ennemis sont-ils nos amis ? Le mouvement syndical dans la guerre froide (1949-1989) » Le texte de son intervention est disponible sur le site de page de gauche. Cliquer ici -François Bos, archiviste et historien: « Présentation des archives de Lucien Tronchet » Extraits sonores : -Émission radiophonique de la RTS : « En questions » – 28.01.1980 – Journaliste: Jacques Bofford – 57’43 ». Pour écouter, cliquer ici […]

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