La faim de l’Agitateur


Nous ne savons pas qui se cache derrière le pseudonyme de Joanny Bricaud. Pratique courante chez les libertaires. Il n’est pas le seul dans les colonnes de l’Agitateur à tremper sa plume dans l’anonymat pour édifier son lectorat sur l’anarchisme de la Jeunesse Internationale de Marseille. Force est ensuite de constater que son article La Faim ne pêche pas par excès d’originalité.

Nous retrouvons ce thème dans toutes les doctrines socialistes. « Utopistes », marxistes, anarchistes, etc. l’associent, comme ici,  bien souvent à l’exploitation capitaliste. La loi d’airain des salaires ne permet alors pas au prolétaire de survivre, lui et sa famille. Elle génère les hordes de meurt-de-faim, les traîne-misère qu’a si bien chanté Jean-Baptiste Clément et par la suite le Dr Schultz et sa Klinik dans le cd, inclus avec la réédition des Ecrits de Jacob (Insomniaque, 2004). Elle accroît encore plus leur état de dépendance vis-à-vis de la classe possédante.

L’histoire révèle que la faim déclenche en fin de compte les premières formes de révoltes populaires. C’est ce qu’avait compris la Rome impériale en offrant à sa plèbe du pain et des jeux. Les armées du roi Soleil répriment violemment les grandes jacqueries et, en 1788-1789, les mauvaises récoltes ainsi que les suspicions de stocks de farine ont les conséquences que l’on sait sur le royaume de Louis Capet Seizième du nom. Le ton de l’article se veut prophétique quand, mettant en avant le droit à l’existence, et à l’appui des recherches démographiques établies par le frère d’Alphonse Bertillon, prédiction est faite d’un soulèvement général des affamés contre la ventripotente bourgeoisie. Quelques années plus tard, l’honnête cambrioleur affirmait à Amiens devant ses juges que « le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend » !

 

L’Agitateur

N°1

Du 4 au 19 février 1897

La faim

Par le fait même de sa naissance, chaque homme a le droit de manger ; eh ! bien, ce droit, antérieur à tous les autres droits, on le conteste à des millions d’être humains. Il en est pour qui les produits de la terre ne leur appartiennent pas. Ce n’est pas pour eux que le soleil raisonne ; ce n’est pas pour eux non plus qu’il fait mûrir les blés et les fruits : ils se comptent par milliers ces déshérités du droit de vivre, et l’horrible mot de l’énigme du Sphinx de leur misère, c’est la faim. Quoi ? il y a donc une maladie qui s’appelle la faim ? Oui ! il y a l’horrible faim supprimeuse des forces, la dévoratrice des vies humaines. C’est elle qui ue l’énergie, qui cause les vices, qui pousse au suicide.

Les malheureux que l’on chasse du travail meurent de faim et les mères se tuent et les enfants deviennent fous.

Oh ! combien est terrible cette horrible hydre de la misère. Mais aussi pourquoi y en a-t-il qui ont tout et d’autres rien ? La nature nous a-t-elle placée sur la tere pour être l’esclave de nos semblables ? Pourquoi, lorsque nous avons besoin de manger, faut-il que nous demandions la permission à d’autres hommes ? Est- ce que notre vie est la merci de ceux qui sont devenus nos maîtres ?

Pourquoi y en a-t-il qui peuvent parcourir en tous sens leur grand domaine, contempler des horizons lointains, tandis que d’autres n’ont que les quatre murs de leur mansarde et sont obligés de travailler sans cesse, pour mourir de faim encore ?

Cependant la faim fait chaque jour de nouveaux ravages et d’après les statistiques du docteur Bertillon, il meurt chaque année 96000 malheureux de la misère et de ses conséquences. Eh bien ! espérons-le, un jour viendra peut-être où le peuple poussé par ce fléau de notre époque de lâcheté et d’avilissement, se révoltera et malheur, alors, au Riche qui n’aura pas voulu donner le surplus de ce dont il avait besoin pour vivre, car le pauvre ne l’épargnera pas, poussé par cet horrible mot : la Faim.

Joanny Bricaud

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