Un jury introuvable


moutonsLe sentiment d’insécurité, largement dispensé par les médias de l’époque, participe grandement à la popularité du procès de la « bande sinistre », du 8 au 22 mars 1905, et ce d’autant plus que resurgit avec Jacob la peur des anarchistes. Elle explique en outre les importantes mesures de sécurité entourant l’évènement. Mais celles-ci n’empêchent pas les jurés convoqués et, de fait, apeurés de tenter de se dérober à leurs citoyennes obligations. Dès le premier jour du procès, la presse ne peut manquer de signaler le scandaleux et si peu honorable incident, qui laisse entrevoir une quinzaine d’audiences à sensation. L’épisode permet en outre à Alexandre Jacob d’entrer en scène apparaissant comme un criminel si puissant qu’il peut s’autoriser des mises en gardes, des intimidations sur les jurés qui ont à le condamner. Plus évident encore est le sentiment d’effroi lorsque par deux fois les dits jurés reçoivent des lettres de menaces appelant à la clémence de leur verdict. Mais force doit rester à la loi. Ce que remarquent amèrement et ironiquement Germinal et l’anarchie. Les deux feuilles libertaires se gaussent ainsi de la composition sociale du jury dit populaire et du grand nombre de questions soumises à son impartial avis, que certains à l’image de Gil Blas estiment bienveillant. La justice picarde a pourtant parlé le 22 mars 1905 : 10 des 23 co-accusés doivent finir leur vie en Guyane.

l\'oeil de la policeDossier de presse « La bande sinistre et ses exploits »

1e audience

8 mars 1905

Il est immédiatement procédé à l’appel des jurés. (…) Il ne reste p^lus que vingt-cinq jurés titulaires disponibles et trois jurés supplémentaires. Le nombre de trente n’étant pas atteint, M. Wehekind procède au tirage de douze nouveaux jurés. Des gendarmes vont à leur domicile chercher les jurés complémentaires, et l’audience est renvoyée à 2 heures.

manchette de La Libre ParoleLa Libre Parole

9 mars 1905

La constitution de la liste du jury est des plus laborieuses. C’est à qui des jurés invoquera une cause d’exemption, chacun cherchant à se soustraire à l’obligation de siéger dans une affaire qui occupera une quinzaine d’audiences. (…) Ordre est donné à la gendarmerie d’aller chercher ces jurés à domicile et de les amener au palais

manchette de L\'Echo de ParisL’Echo de Paris

9 mars 1905

Ensuite, il a fallu trouver des jurés. (…) Une véritable épidémie s’est abattue sur ceux-ci. Presque tous sont malades ou sollicitent la faveur d’une dispense

manchette de L\'HumanitéL’Humanité

9 mars 1905

La composition du jury est des plus laborieuses : c’est à qui des jurés invoquera une cause d’exemption, chacun cherchant à se soustraire à l’obligation de siéger dans une affaire qui occupera une quinzaine d’audiences. Finalement la cour ayant excusé un trop grand nombre de jurés, le président se voit dans l’obligation, afin d’atteindre le nombre de trente jurés obligatoires pour procéder au tirage au sort définitif, d’extraire de la liste supplémentaire une douzaine de nouveaux noms. Ordre est donné à la gendarmerie d’aller chercher ces jurés à domicile et de les amener au Palais.

manchette de L\'AbbevilloisL’Abbevillois

9 mars 1905

Il est procédé à l’appel des jurés.

Déclaration est faite du décès de M. Defoly et, après comparution, la Cour excuse pour des raisons de santé M.M. Macquigny Christophe, Périer, Gast, Darras, Pollard, Thuilles, Quesnal, Delaby, Guidon et Hue.

De ce fait, le nombre de trente jurés nécessaires pour la constitution du jury n’étant pas atteint, la Cour tire au sort douze jurés supplémentaires.

Les jurés supplémentaires seront cités immédiatement par les soins de la gendarmerie et devront se présenter à la Cour à 2h de l’après-midi.

L’audience est suspendue jusqu’à cette heure. (…)

La Cour entre en séance à 2h10. L’appel des jurés est fait et le jury est donc régulièrement constitué. (…)

Le tirage du Jury a lieu contrairement à l’usage en séance mais, au cours de ce tirage, le président s’aperçoit que les réquisitions n’ont pas été prises pour l’adjonction de deux jurés supplémentaires.

Le procureur prend les réquisitions en conséquence et le tirage a de nouveau lieu non pas sans que l’un des avocats n’ait fait des réserves admises par la Cour sur cet incident.

Le jury prend place ayant pour chef M. Monnier. M. le président procède ensuite à l’interrogatoire d’identité des accusés et fait prêter serment à M.M. les jurés.

manchette de L\'AbbevilloisL’Abbevillois

11 mars 1905

M.M. les jurés écoutent souriants les déclarations de Jacob.

Manchette du journal libertaire amiénois GerminalGerminal,

N°10

Du 12 au 18 mars 1905

Honnêtes gens

- 13 commerçants et négociants : Proudhon a montré péremptoirement que le commerce était le vol organisé.

- 2 employés principaux qui ne gagnent que 20 ou 30000 francs par an. A quoi faire ?

- 1 officier en retraite : l’officier ne fait toute sa vie qu’enseigner la manière d’assassiner le plus d’hommes possible.

- 1 ancien magistrat

- 13 propriétaires et rentiers : “La propriété c’est le vol” Proudhon ; conclusion : les propriétaires sont des voleurs.

- 2 notaires : profession fournissant le plus de clients aux cours d’assises.

- 1 médecin : profession qui s’intéresse à la bourse du malade avant de s’occuper de maladie.

Devinette : Quel est celui de nos lecteurs qui pourra établir la différence entre les jugeurs et les jugés ?

l\'oeil de la policeDossier de presse « La bande sinistre et ses exploits »

5e audience,

13 mars 1905

Avant l’entrée de la cour, le bruit court dans les couloirs de la cour d’assises que plusieurs jurés ont reçu, par le courrier de ce matin, des lettres de menaces signées « Comité Terroriste ». Ces lettres ont été déposées au parquet de M. le procureur général. En voici le texte :

« Bourgeois,

Vous êtes appelés à juger plusieurs de nos camarades. de par quels droits et quelle logique vous faites-vous juges d’actes dont vous ignorez totalement le fond et la grandeur ? Vous ne pourriez le dire vous-même ! Sottement, vous avez été institués juges. Or sachez que la loi et ceux qui la font sont bannis de notre logique. En la circonstance, vous êtes la meilleure expression de ces lois ; c’est pourquoi nous avons pour vous un peu de clémence. Car, si 26 des nôtres sont entre vos mains, nous sommes assez nombreux dehors. Par l’attitude décidée de nos camarades inculpés, vous avez du pouvoir constater que la peur n’a pénétré dans leur rang à aucun moment. Il en est de même pour nous ; avec en plus les moyens d’agir, puisque nous sommes libres. Nous aurions pu dans les débats faire un grand coup car la mort ne nous effraie pas. Peut-être aurions nous été au nombre des victimes ; mais vous tous auriez laissé la vie. Notre comité a préféré attendre votre verdict ; mais sachez bien bourgeois juges, que ce n’est ni un recul ni une défaillance en face de l’acte à accomplir : ce n’est qu’une attente. Donc, bourgeois, méditez ceci qui la décision du comité : si ton verdict frappe cruellement nos camarades, c’est ta condamnation à mort, car ta décision aura provoqué la nôtre. Ne crois pas à une vaine menace, choisis entre : la vie tranquille ou la mort.

Paris, le 11 mars 1905

Comité terroriste international »

Ce factum est écrit sur papier pelure, à la machine à écrire. L’encre est noire pour le texte, violet clair pour la date, et violet foncé pour le cachet : « Comité terroriste international ».

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7e audience,

15 mars 1905

On connaît le factum adressé aux jurés par le Comité terroriste international. Ce matin, les membres du jury ont reçu une nouvelle lettre de menaces dont nous donnons ci-dessous le texte. Il est à remarquer que cette fois les lettres expédiées du bureau de poste d’Amiens ont été adressées non seulement aux membres du jury mais aussi aux autres jurés non appelés à siéger. La lettre est écrite à l’encre violette et reproduite à l’auto-copiste. Voici en quels termes elle est conçue :

« AVERTISSEMENT

En compagnie de juges professionnels, vous êtes appelés à juger Jacob et ses camarades. Réfléchissez la situation qui vous est faite. Allez-vous vous laisser influencer par des paroles vengeresses des juges procureurs, guettant à la suite de leur réquisitoire un avancement certain ? N’allez pas croire que si vous rendez un verdict sévère vous allez pouvoir retourner à vos plaisirs dans votre famille. Ne croyez pas surtout que votre justice a entre ses griffes tous les membres de cette phalange de révoltés qui ont juré d’anéantir la propriété. Sachez que nous sommes là, épiant vos mouvements, sondant vos intentions et que si vous osez frapper nous vous briserons. La lutte n’est pas égale ; vous avez la loi et la force ; nous avons la ruse. Nous fermerons nos cœurs à la pitié ; nous vous frapperons en personne, dans vos femmes et vos enfants. Tous les moyens nous serons bons : explosifs ou revolvers et ne croyez pas à de vaines menaces. Souvenez-vous du président d’assises Benoist et du procureur Bulot, de Véry qui a livré Ravachol, du grand duc serge et d’autres fonctionnaires qui ne croyaient pas à la vengeance des révoltes. Osez frapper sans pitié nos amis et sans pitié nous frapperons. Comptez sur nos représailles et que cette vision fatale de votre sort soit fréquente à votre esprit au moment du jugement. Vous êtes avertis, gardez-vous.

Des amis de Jacob ».

Le Petit Lorrain

19 mars 1905

L’audience d’hier a été marquée par de violents incidents qui sortent de la banale vulgarité des audiences correctionnelles et qui méritent la peine d’être relatés. Tout d’abord les jurés ont reçu des lettres de menaces (…). Les braves jurés, qui ne sont pas tous des jurés braves, n’en ont pas moins siégé mais, en présence des incidents qui ont marqué l’audience d’hier, plus d’un a du maudire le sort qui l’a désigné pour cette session.

manchette de Gil BlasGil Blas

23 mars 1905

Toute la journée d’hier a été employée par la délibération du jury qui, entré en chambre à 10h1/2, n’en sortit qu’à 8h45 du soir. Les jurés avaient à examiner 676 questions. Voici le verdict plutôt bienveillant.

manchette de L\'AbbevilloisL’Abbevillois

23 mars 1905

Un juré, pour motifs personnels graves, demande à être relevé de ses fonctions. Il est fait droit à sa requête et M. Machy, le 1er des deux jurés supplémentaires, prend sa place.

La délibération du jury

Le jury, entré en délibération un peu après 10h1/2 du matin, est sorti à 8h45 du soir de ola salle spéciale où il était réuni et gardé par la force armée.

La délibération a donc demandé 10h15.

Pendant ce temps, ceux des jurés qui un besoin pressent appelait hors de la salle étaient conduits à l’endroit où ils y pouvaient satisfaire par un chasseur à pied ou un soldat du 72e qui les accompagnait, baïonnette au canon … jusqu’à la porte.

Le jurés supplémentaire, pendant ce temps, était claquemuré seul dans une salle, avec un gendarme à la porte : 10h de prison cellulaire !

La plupart des jurés semblent encore assez dispos. En rentrant pourtant, l’un d’eux trahit le sentiment général de ses collègue en disant à mi-voix : « je m’en souviendrais toute ma vie ».

manchette de l\'anarchiel’anarchie

20 avril 1905

Distributeurs automatiques

Les jurés deviennent de plus en plus des distributeurs automatiques de oui et de non. Les plus petites affaires leur donnent à résoudre en un de ces monosyllabes les plus abracadabrantes des questions. Pour Philipp c’était 26 seulement mais pour l’affaire d’Amiens, ce n’était pas moins de 676.

Ne serait-il pas possible de remplacer leurs oreilles par les orifices à monnaie des dis­tributeurs à cadran colorié qu’on trouve maintenant dans tous les bars et les paroles sonores de l’accusateur public par quelques jetons sonnants ? Les réponses ne seraient pas plus extrava­gantes.

Ca aurait un avantage, il serait (plus) facile d’aller chercher chez le fabricant que de tirer les jurés de leur lit quand la frousse y tient ces défenseurs de la société bourgeoise et de plus ces automatiques ne foireraient pas dans leur culotte comme certains de ces messieurs lors du procès Jacob.

Ca serait plus propre et plus régulier, car lorsqu’on confie la tête de son prochain au hasard on ne saurait jamais trop bien faire.

Alain Sergent, \Alain Sergent

Un anarchiste de la Belle Epoque

p.85 : Dès le début, éclate un coup de théâtre. Terrorisés à la pensée de représailles anarchistes, bon nombre de jurés sont absents. Le président, indigné, envoie chercher chacun d’eux par des gendarmes accompagnés d’un médecin pour vérifier si les prétextes invoqués sont valables.

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