Pélissard : un taulard chansonnier


Léon Pélissard 1903En attendant leur procès, les compagnons d’Alexandre Jacob ne restent pas inactifs. Marius Baudy écrit ses mémoires, livret d’une vingtaine de pages dans lequel il cherche à se disculper. Jacob organise sa stratégie en vue de sa comparution devant le tribunal bourgeois. C’est à Orléans qu’il rédige les Souvenirs d’un révolté, qui relatent son arrestation à Airaisnes. Léon Pélissard, quant à lui, s’affaire à la mise au point d’une déclaration politique et, comme Baudy, d’un volume de mémoires. Celui-ci est aujourd’hui disparu, fort probablement détourné par son avocat, Me Pecquet du barreau d’Amiens, qui a également subtilisé quelques-unes des chansons composées par l’anarchiste. Nous savons que Pélissard en a notamment écrit une sur la Commune de Paris. La Diane du prolétaire, Conseils à un pègre et la Bistouille ont toutefois réussi à être publiées par le journal libertaire amiénois Germinal pour les deux premières et par la presse nationale pour la dernière. Il est vrai qu’un voleur taquinant la muse a de quoi interpeller une opinion publique friande de faits divers. Nous retrouvons alors chez Pélissard nombre des thèmes étudiés par Gaetano Manfredonia dans son livre sur la chanson anarchiste en France. Si, après les lois scélérates, celle-ci se fait moins violente et vindicative, Pélissard se gausse des effets de la censure et de la répression dans la mesure où il sait à priori le verdict qui l’attend le 22 mars 1905. De là les appels au vol et les espoirs de voir crever (au sens propre) le monde bourgeois au nom du droit à l’existence. La Diane du Prolétaire et les Conseils à un pègre ont été mises en musique par Daniel Denécheau à l’occasion de la réédition des Ecrits par l’Insomniaque en 2004. La Bistouille, sur l’air de Viens Poupoule, n’a jamais été chantée. Elle se situe plus dans la tradition de la chanson comique de cabaret mais elle se moque surtout des Picards, que l’alcool aurait abrutis et rendus dociles et serviles. « Se croire honnête parce qu’on est esclave » écrivait également Alexandre Jacob.

La Diane du prométaire

La diane du prolétaire

Depuis que le vieux temps et la belle nature

Ont enfanté le monde et notre humanité ;

Depuis que le soleil fait naître la verdure,

Prolo tu n’as jamais connu la liberté !

Les siècles aux pas lourds, apesenti par l’âge

Ont passé sur le seuil de ton triste réduit

Mais toujours ils ont vu dans leur pèlerinage

Les prolos affamés dans le soleil qui luit.

Ne sortiras-tu point de cette léthargie

Où tu restes courbés sous le fardeau des lois ?

Ne dresserais-tu point un trône à l’anarchie,

Ecrasant à jamais la race des bourgeois ?

Cette race de loups, qui t’impose et t’opprime,

Exerce sur les tiens ses sales passions ;

S’abreuve de ton sang, se vautre dans le crime,

Asservit tes enfants, fusille tes garçons.

Plus rien ne t’appartient dans le grand héritage

Du banquet de la vie, hélas ! pauvre exilé.

L’existence pour toi n’est qu’un cruel outrage

Et la plainte soupire en ton souffle exhalé.

O fils de l’astre d’or qui te chauffe et t’éclaire,

Sache qu’il luit pour toi ce globe radieux.

Apprends qu’à tous les pas que tu fais sur la terre

Tu marches sur ton bien, le bien de tous les gueux.

Assouvis en ce jour la vengeance et la haine

Qui depuis si longtemps envahissent ton coeur

Que ta puissante main, prête pour la bataille

Porte partout la mort aux rangs des oppresseurs !

Frappe ! Frappe ! Toujours d’estoc et de taille

Jusqu’à l’extinction de tous tes affameurs.

De tous ces vils bourgeois égorgés dans les villes

Offre en l’hécatombe aux vivaces corbeaux

Que toutes les prisons, infernales bastilles

S’écroulent pour toujours sur leur corps en lambeaux

L’anarchie aujourd’hui doit éclairer le monde,

Au feu de la révolte allume son flambeau !

Qu’elle règne partout sur la machine ronde,

Dans le sang des tyrans colore son drapeau.

Conseils à un pègre

Conseils à un pègre

Aux audacieux, dit-on, la fortune est promise.

Ce vieux dicton sera désormais ta devise.

Mais, pour que ton travail soit bien exécuté,

Tu diras « la prudence est mère de sûreté ».

Cette prudence dit qu’à moins d’un cas extrême

Tu ne dois te fier à d’autres qu’à toi-même.

D’un voleur équivoque, évite le concours :

Il est trop courageux et lâche tour à tour.

Pour pégrer proprement et avec assurance,

Il faut que tes plans soient bien tirés d’avance.

Si les difficultés te tiennent en éveil,

Passe une nuit dessus : la nuit porte conseil

Pour la guerre aux châteaux tu ne seras pas chiche

Respecte le prolo, dévalise le riche

Comme un vrai chevalier du levier monseigneur

Dépouille le bourgeois ce cynique voleur.

Voilà en peu de mots la règle indispensable

Qu’il te faut observer en pègre raisonnable.

Pour faire ta fortune, ajoute à ce traité

De la persévérance et de la volonté.

La BistouilleLa Bistouille

1er COUPLET

En Picardie, après l’turbin

On voit tous les copalns,

En manch’s d’chemis’ mal attiffés,

Aller prendr’ le café

Dans cette boisson couleur d’cirage,

On met’sans trop d’tapage

Dix sous, vingt sous,

Voire même trent’sous

D’eau d’vie qui vous brûle tout.

Trinque et bois,

C’est la loi

De tous les Amiénois

Refrain

La bistouille, la bistouille

Touille !

Touillons notre café,

Qui n’est pas trop sucré.

Ha !!

La bistouille, la bistouille

Touille !

Touillons à tout hasard

La boisson des Picards

2e COUPLET

Un Amiénois, bien bistouillé,

Va trouver sa moitié,

Lui dire: Vois-tu, mon gros chien-chien,

J ai bu dans tous les coins

Je pense à toi, pauvre Poupoule,

Quand je bois la bistouille,

Et j’viens d’aplomb

T’faire une façon.

Mais sa femme lui répond :

Fénéant !

Mécréant !

Je me sauve en faire autant.

3e COUPLET

Deux heures après, en trébuchant,

On volt la belle enfant,

Revenir au toit conjugal

D’un pas fort inégal.

Le mari, cuvant sa bistouille,

Lui dit : Viens ma poupoule,

J’ai dans I’ trognon

Un petit cochon.

Mais la belle lui répond :

C’est trop tard,

Mon Picard,

Je viens de te fair’ cornard.

4e COUPLET

Neuf mois après cet évènement,

On vit la belle enfant

Accoucher d’un joli bâtard,

Râblé comme un Picard.

Il avait les défauts d’sa mère,

Aimait les militaires.

C’était vraiment

L’portrait frappant

D’un sapeur du régiment.

Beau garçon,

Fier champion

De la repopulation.

Sources :

Archives de la Préfecture de Police de Paris, EA/89 : dossier de presse « La bande sinistre et ses exploits

–     Ecrits, L’insomniaque, 2004

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