La Belle


Lucienne BoyerLe célèbre reportage d’Albert Londres tient la France en haleine durant tout l’été 1923. Il n’est dès lors pas étonnant d’envisager un énorme succès de librairie un an après. Au bagne constitue certainement plus qu’un simple et vulgaire best-seller de bord de plage. L’ouvrage pose clairement la question de l’horreur carcérale. Historiquement, il est le point de départ d’un réel effet sur l’opinion publique. Et le reporter de conclure sa dénonciation du bagne par une lettre ouverte à Albert Sarraut, alors ministre des colonies, dans laquelle il en appelle à des changements radicaux : « Ce n’est pas des réformes qu’il faut pour la Guyane. C’est un chambardement général ». Le débat sur la suppression de ces camps de travail (Konzentration Läger en allemand) est bel et bien lancé. Trois ans plus tard, Londres poursuit son combat avec L’Homme qui s’évada. Le livre retrace l’histoire d’Eugène Dieudonné et les efforts entrepris pour le faire revenir en France. Libre bien sûr. Et c’est ce même Dieudonné que l’on retrouve en 1929 acteur amateur, et jouant son propre rôle, dans la pièce de théâtre de Maurice Prax et Harry Mars, reprenant le premier livre du journaliste. Le succès de Au Bagne réside aussi dans la complainte des forçats que chante Lucienne Boyer. Londres a écrit La Belle, J. Lenoir l’a mise en musique. Nous retrouvons dans cette chanson l’illusion libératrice que constitue l’espoir de l’évasion. L’histoire de la transportation admet environ 9000 évadés, soit 16% du nombre des forçats passés par la Guyane et une moyenne annuelle oscillant entre 600 et 800 individus. L’évasion fait partie du système bagne en ce sens qu’elle permet d’écouler le trop plein de forçat. Donc d’en faire venir de nouveaux de la métropole. L’évasion s’intègre dans la pratique éliminatoire des pénitenciers coloniaux. C’est une illusion car très peu réussissent leur Belle. Pour Dieudonné, 95% d’échec.Albert Londres Alexandre Jacob aurait tenté par dix-huit fois de l’embrasser. Cette illusion est libératrice car l’idée même de fausser compagnie à ses geôliers maintient en vie le forçat dans un milieu des plus mortifères. Sans elle, ni Jacob, ni Dieudonné, ni Law, ni Belbenoit, ni Seznec, etc. n’auraient pu tenir. En 1931, Andrée Tarcy enregistre une deuxième version de la chanson et, soixante ans plus tard, le punk-rock de Parabellum lui donne un réalisme et une intensité jusque-là jamais atteints.

Le bal des canailles, 1990

La Belle

La belle

Le Loire a quitté La Palice,
Maintenant tout est bien fini.
On s’en va vers le Maroni
Où les requins font la police.
On est sans nom, on est plus rien.
La loi nous chasse de la ville.
On n’est plus qu’un bateau de chiens
Qu’on mène crever dans île.
Mais alors apparaît la Belle,
La faim, la lèpre, le cachot,
Le coup de poing des pays chauds.
Rien ne sera trop beau pour elle.
Pour la liberté, les requins
Auront notre chair de coquins.
Et dans la forêt solennelle
Où la mort sonne à chaque pas.
Même lorsque tu ne viens pas.
C’est toi qu’on adore, la Belle !

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