Deuxième semestre 1916 aux îles du Salut : Lisa, Milou et Julie

Seules cinq lettres de Jacob à sa mère couvrent le deuxième semestre 1916 ; la guerre continue son œuvre de mort en Europe et le forçat n’est pas dupe à 7000 km de l’hexagone des nouvelles d’une victoire imminente auquel le bourrage de crâne médiatique aimerait faire croire. Passé à la deuxième classe depuis le 1er avril, le matricule 34777, qui poursuit ses études de droit et de criminologie en autodidacte, voit ses conditions de détention s’améliorer. Cela signifie un comportement conforme aux règlements et un détenu relativement calme aux yeux de l’AP. Cela prouve surtout la circonspection de Jacob et ses efforts pour éviter tout repérage nuisible à ses inavouables entreprises.
Il dispose d’une liberté de mouvement plus large et peut ainsi adresser plus facilement des courriers clandestins. Nous ne savons pas combien de messages de ce type Elisabeth a reçu de sa malicieuse fille. Le 27 septembre, le matricule 34777 affirme ne pas croire que Trévé puisse dénoncer l’« espièglerie de Julie » à Sitane. Trévé ? Sitane ? Julie ? Le premier pourrait être un forçat et le second désigner l’Administration Pénitentiaire. Jacob fait alors allusion à la tentative de faire sauter le vapeur Maroni en 1915 qu’il a racontée en 1950 à Alain Sergent, son premier biographe. Il n’existe bien évidemment aucune source officielle permettant de créditer les affirmations de l’ancien bagnard devenu un honnête et vieux marchand forain dans le Berry :

« En 1915, dans le désarroi des changements de personnel dûs aux hostilités, un forçat réussit à dérober quinze cartouches de dynamite avec leur détonateur. Ensuite, il ne sut quoi en faire et se confia à Jacob qui leur trouva aussitôt une destination. Depuis le début des hostilités, Le Maroni ne marchait plus au charbon mais au bois. Jacob se procura une mèche, évida quinze bûchettes du stock réservé au vapeur et plaça dans chacune d’elle une cartouche. (…) Au prochain voyage du Maroni, le gouverneur de la Guyane, le directeur du bagne, le procureur général se trouveraient sur le navire. Quand le Maroni reprit la mer, Jacob attendit la suite avec impatience. Elle fut décevante pour lui. Pendant quelques temps, il avait caché ses cartouches sous une roche et elles avaient été sans doute détériorées par l’eau de mer. Les cartouches produisirent simplement un retour de flammes dans la chaudière, comme un feu de Bengale, déclara le chef mécanicien qui ne sut jamais à quoi attribuer le phénomène. Les autorités pénitentiaires, le gouverneur même, l’avaient échappé belle »[1].
Il est probable que, à cette époque, Jacob loge dans la fameuse Case Rouge de l’île Royale que René Belbenoit évoque en 1938 dans Dry Guillotin[2] et se mette à fréquenter Eugène Dieudonné, de la bande à Bonnot. Les deux comparses partagent la même foi pour l’anarchie, la même haine de la prison, la même ardeur à retrouver la liberté. Dès le mois de septembre, nous pouvons suivre dans la correspondance d’Alexandre Jacob les préparatifs d’une septième évasion. L’abondance de passages codés indiquerait bel et bien la préparation d’un nouveau coup dans lequel intervient un nouveau membre de la famille imaginaire du forçat : Emilienne[3].
Emilienne, Emilie, Milie ou encore Milou n’est pas Eugène Dieudonné. Emilienne est un intermédiaire que l’on voit évoluer avec Octave, Colombat et Louis qui pourrait « changer de pensionnat ». La technique de Jacob est désormais bien rodée. Il demande encore une fois à sa mère de lui envoyer du matériel (costumes de caoutchouc, voile, revolvers, etc…) et de l’argent. Milou se chargera de la réception. Émile Romain Ferbos, est né à Bordeaux en 1882. Il est le bagnard matricule 36960 et est passé à la 1e classe en octobre 1915. Il doit être libéré prochainement. En décembre 1907 il a été condamné à huit ans de travaux forcés par la cour d’assises de la Gironde pour vols qualifiés. IL débarque en Guyane en 1908 et tente de s’évader deux ans plus tard. Le TMS lui inflige deux ans supplémentaires le 9 avril 1910. Il est ainsi probable qu’il soit enfermé dans les cachots de l’île Saint-Joseph où se trouve Jacob à cette date où encore que les deux hommes se soient rencontrés à Saint-Laurent-du-Maroni à l’occasion de leur procès. Le 27 mai 1917, Ferbos devient le matricule 12949 et doit logiquement se retrouver à Saint-Laurent-du-Maroni où il devra s’occuper des délictueux paquets pour Jacob et Dieudonné. Ferbos est Emilie.

25 juillet 1916
Royale
Ma chère maman,
Dans ma dernière, j’ai oublié de t’annoncer le principal : la réception des deux Larousse. Je m’en suis aperçu après la remise de ma lettre, trop tard. Au dernier envoi, seul l’ouvrage de R. Hesse m’a été provisoirement saisi. Je tiens ce provisoire pour définitif. J’ai reçu aussi les numéros du Journal de Genève et des Hommes du jour. Quant à ces documents sur la transportation, je crains fort que tu ne te sois mal expliquée au libraire, à moins que celui-ci n’ait abusé de ta confiance. Ainsi, je t’avais indiqué Lois, décrets et règlements relatifs à la transportation, cependant que je reçois, que j’ai reçu une notice sur le même sujet, intéressante seulement au point de vue statistique, et si peu ! Je serais curieux de connaître le prix de ces 300 grammes de papier noirci d’encre. N’oublie jamais qu’en matière de commerce l’honnêteté est chose toute relative. C’est sans doute ce qui a fait dire à un penseur magnifique : « Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s’ils n’étaient dupes les uns des autres. »
Tes craintes, relativement à ma santé, sont toujours celles d’une bonne mère, je veux dire exagérées. Moi-même, j’ai bien supposé un moment qu’il pouvait s’agir de troubles fonctionnels des localisations cérébrales, ou encore d’arthritisme. En réalité, c’est tout simplement du rhumatisme articulaire, intermittent et pas trop rosse, qu’un régime approprié et normal corrige salutairement. S’il est permis d’élever des doutes sur l’effet curatif de ce régime, on doit tenir pour probants ses effets préventifs. Ainsi, de lacédémonienne mémoire, je ne crois pas que des hommes aient été soumis à une sustentation aussi frugale. Serait-ce une résurrection des idées chères à Sénèque sous forme de néo-stoïcisme alimentaire ? Cela ou autre chose, sois bien certaine, ma bien bonne, que ma santé est, à cet égard, à l’abri de tout accident dû à l’acide urique.
En relisant tes lettres, je m’aperçois de l’histoire des ciseaux. Es-tu bien certaine de les avoir oubliés dans le colis ? En tout cas, je n’en ai pas été informé, et, à présent, il est trop tard pour demander des recherches. Fais-en ton deuil et n’en parlons plus.
Tu me prêtes une clairvoyance que je n’ai pas. Comment veux-tu, ma bien bonne, que je puisse me prononcer à ce sujet ? Pour émettre une opinion de goût, de sentiment, ce n’est pas difficile. Une niaiserie quelconque suffit à cela. Autre chose est de se prononcer sur une question de fait. En la matière, cela implique des aptitudes qu’à peine vingt hommes dans toute l’Europe peuvent posséder. Pour parler d’une chose avec exactitude, scientifiquement, il est indispensable de la bien connaître, sinon on risque fort d’imiter les « experts » militaires de la presse dont les pronostics sont plutôt inspirés de l’école de Mme de Thèbes que de celle de Bacon. La prescience n’est pas des choses de ce monde (ni d’aucun) et nul ne peut connaître le résultat d’une action avant qu’elle ne soit entièrement consommée. Contentons-nous donc de ce que chaque jour nous apporte sans vouloir ratiociner sur le devenir. Présentement, les dernières nouvelles reçues ici paraissent autoriser la confiance en un résultat long encore mais heureux. C’est tout ce que l’on peut augurer. En attendant il faut vivre. Vivre, mot simple comportant une complexité de choses à l’infini. Pour toi, encore que tu m’assures ne pas être gênée et jouir d’une bonne santé, le vivre, pénible pour chacun en ces temps exceptionnels, ne doit pas être des plus gai ni des plus facile. Je m’en rends bien compte et en souffre, d’autant plus que je suis impuissant à y pouvoir remédier. Si seulement j’obtenais la 1re classe aux promotions prochaines, nous pourrions tenter les démarches dont je t’ai parlé, et, si elles avaient un résultat heureux, comme il faut l’espérer d’ailleurs, je pourrais alors faire quelque chose pour toi. Je ne manque ni d’aptitudes ni de vouloir et le travail ne m’effrayant pas, je trouverais aisément un employeur. Pour le moment, il nous faut attendre et espérer.
Je reçois ta chère lettre du 3 juillet. Ne te mets pas en peine pour les livres. Pour le moment, j’en ai assez. Pourquoi veux-tu que je reçoive plus que ne puis étudier ? Je ne perds pas mon temps. Je bûche ferme. Plus tard, lorsque le besoin s’en fera sentir, je te demanderai les autres. Pour les objets d’écritoire, il n’est pas utile que tu uses ces relations qui seront beaucoup mieux employées pour des démarches plus sérieuses et urgentes. Soigne-toi bien et espère.
Amitiés sincères à tante, à ta bonne voisine, à Louise et aux camarades.
Ton très affectionné,
Alexandre

22 août 1916
Îles du Salut
Ma chère maman,
Tu as une façon vraiment stoïque, et qui fait plaisir, d’accepter tes maux. Sans doute que, comme tu le remarques, si tu serres les dents, cela prouve que tu en as encore. Dans le même ordre d’idées, celui que l’on a décapité (saint Denis de chrétienne mémoire, par exemple) aurait pu en induire qu’il n’était pas une huître. Cependant, l’argument me paraît spécieux. Ainsi, en ton cas, ce ne sont pas les dents qui sont en cause ; elles ne sont que l’accessoire. Il s’agit d’un réflexe acquis par habitude professionnelle dont le trouble a son siège dans le système nerveux. Le fait de serrer les dents en découpant un objet n’a rien de grave en soi. Mais la cause de ce symptôme peut l’être, en ce sens que, de local, la lésion qui provoque ce trouble peut évoluer vers le général. Soigne-toi, ma bien bonne ; tu verras que tu t’en trouveras mieux. Du repos, des fortifiants te seraient très probablement efficaces.
De tous les ouvrages dont tu me cites les titres, un seul, je crois, me serait remis : celui de Malebranche. Les appréciations à ce sujet sont arbitraires. Aucune règle n’en décide avec précision. Zola et Balzac ne sont pas bien prisés. D’ailleurs, la saisie du P.-L. Courier peut nous servir d’exemple et de critère. C’est dire de ne pas faire d’inutiles dépenses en frais d’envoi. Néanmoins, remercie bien cette personne de son offre gracieuse et adresse-moi, si tu veux, La Recherche sur la vérité. Philosophe cartésien, métaphysicien, spiritualiste, l’auteur est bien pensant et peut être classé, je pense, dans les meilleurs moralistes. À ce titre, l’ouvrage me sera remis. Je le relirai avec infiniment de plaisir, certain que mon mécanisme pensant n’en variera pas d’un pouce et surtout sans l’illusion d’y découvrir l’objet énoncé dans le titre. La Vérité ? En métaphysique, elle est partout où il nous plaît de la trouver. Il suffit, pour cela, de conduire nos recherches avec foi, pieusement, en surface et non en profondeur ; car, pour si peu que l’on fouille, une question appelle une autre question, et, au bout du rouleau, il y a toujours un point d’interrogation. Un philosophe moderne, voire modernisant, cynique autant que magnifique, a dit : « Il n’y a rien de vrai. Tout est permis. » Je pense comme lui, sauf réserve que je craindrais de vivre dans une société où le troupeau s’inspirerait de cet aphorisme. Un beau diamant ne saurait convenir à la cravate d’un voyou.
La mort d’Hélène me peine, comme peine la disparition de tous ceux qui nous sont chers par le cœur et l’esprit, mais ne me surprend pas. Plutôt débile, d’un âge très respectable, passablement laminée par le cylindre misère, il était à prévoir que sa fin serait proche. J’ai encore là la lettre qu’elle m’écrivit de Tunis. Je l’y retrouve telle que je l’ai connue, très bonne, dévouée, compatissante, très femme.
Parlons un peu de nous. De toi d’abord. Je m’en rapporte à tes dires pour croire à ta bonne santé. C’est là pour moi la nouvelle d’entre les meilleures nouvelles. Fais en sorte, si possible, que cela dure. Il me plaît aussi de te savoir en compagnie, en bonne et jolie compagnie. À ton âge, et avec ton idiosyncrasie, la solitude prolongée finit par devenir pesante et conduit souvent au pessimisme – ce dont il faut te garder comme de la peste. Je te passe à broyer du rouge, du blanc, du lilas, même du tricolore, mais jamais du noir. Le mot du chancelier anglais : « Le sourire aux lèvres jusqu’au billot, inclusivement » est toute une doctrine[4]. La gaieté, ce qui ne signifie pas l’insouciance, jusque dans les situations les plus pénibles, les plus décevantes, c’est ce qui distingue et caractérise les âmes bien trempées. Donc pas de chagrin. Ma santé est très satisfaisante et mon sort est en bonne voie d’amélioration. Dès que j’aurai satisfait aux conditions exigées par la règle, je tenterai les démarches dont je t’ai parlé déjà et à l’égard desquelles tu t’emploieras de ton mieux à faire aboutir en priant les personnes que tu sais de vouloir bien les appuyer. Je m’adresserai aussi à Me Hatté afin de faire rectifier les erreurs péjoratives contenues dans le rapport du parquet général d’Amiens. J’y mettrai la main sous peu et t’adresserai la pétition en temps opportun.
Tu as fort bien fait d’aller voir M. Colombani. À l’occasion, retournes-y. Il est de bon conseil.
À cette heure, je n’ai encore reçu qu’une lettre. Il est probable que vendredi, au retour du courrier, je recevrai l’autre ou les autres, s’il y en a pour moi, ainsi que les imprimés que tu ne m’as pas annoncés d’ailleurs, mais dont, cependant, je présume l’envoi.
Amitiés sincères à tante, à ta bonne voisine et mes respectueuses civilités à ton hôte. Ton très affectionné,
Alexandre
P.-S. J’espère que le précédent Gallais t’aura créé une mémoire, et que, en cas de substitution
de demande, tu conseilleras à Lisa d’user de circonspection.

27 septembre 1916
Îles du Salut
Ma chère maman,
Te revoilà encore seule. Dans un sens c’est plutôt heureux, car l’arrivée très prochaine, pour ne pas dire présente, de l’oncle Colombat te donnera pas mal d’occupation. Je n’ai pas besoin de te recommander de soigner ses moindres désirs. À son âge, on aime à se reposer de bien des tracas. Évite-lui surtout toute discussion avec Octave. D’autre part, je ne crois pas qu’il soit de bon goût de le mettre en relation avec Me André. L’affinité intellectuelle a ses limites et il me paraît téméraire d’oser penser que celui-ci puisse approuver les idées de celui-là. En matière de croyance chacun est dans le vrai. Le mieux est donc de vous en tenir au petit comité Lisa-Milou. Quant à Trévé, je ne crois pas que, dans le cas simplement [illisible] d’ailleurs où il serait au courant de l’espièglerie de Julie, il pousserait l’indélicatesse d’en aviser Sitane. Comme tu le connais mieux que moi, c’est à toi qu’il appartient d’en apprécier l’hypothèse, et partant d’y remédier si possible[5].
En fait de bouquins, ne te tracasse pas les méninges. Sauf ce livre anglais, édition originale ou traduction française, dont je t’ai indiqué par ailleurs l’adresse de l’éditeur, je n’en ai pas besoin d’autres. Ce recueil de textes légaux et réglementaires tant cherché et introuvable a été édité pour la dernière fois en 1896. Laisse-le reposer en paix et que les mites aient son âme. Je saurai bien m’en passer. Plus tard, si toutefois j’en avais absolument besoin, il sera toujours temps de t’en informer.
Alors tu ne sais pas en quoi consiste l’amélioration possible de mon sort ? Je vais tâcher de te l’expliquer en deux mots. Et d’abord, il te faut savoir que deux verbes, dans le langage judiciaire et administratif, dominent toute la législation. Ce sont devoir et pouvoir. Ainsi, quand il s’agit de réprimer une infraction, le texte dit toujours, invariablement : devra. S’agit-il, au contraire, de tempérer la rigueur de la répression (circonstances atténuantes, libération conditionnelle) ou bien d’accorder une faveur (obtention de la 2e et de la 1re classe, de la concession de terrain, etc.) le texte dit alors toujours invariablement : pourra. Conclusion : devra implique un droit, tandis que pourra signifie à peine la possibilité d’une faveur. Ainsi, par exemple, j’ai le droit de subir ma peine et quelque bonne que soit ma conduite, quelque correcte que soit ma moralité, la règle ne m’autorise d’aucun moyen pour obtenir l’une quelconque de ces récompenses. L’administration est seule juge de la question, et ne décide que d’après son optique et son bon vouloir. Grâce à la bienveillance d’un chef de pénitencier, bon psychologue, j’ai obtenu la 2e classe, et, probablement, je passerai à la 1re à la fin de ce mois, du moins, j’espère, avant fin avril prochain. Et après ? Après, il y a fort à parier que je n’en serai pas plus avancé. Théoriquement, l’obtention de la 1re classe permet le bénéfice d’une foule de faveurs. Mais il ne faut pas oublier le magique « pourra ». Ainsi, un condamné de 1re classe peut être employé chez les particuliers, à titre d’assigné, il peut aussi obtenir une concession urbaine ou rurale : la règle l’autorise même à bénéficier de la libération conditionnelle. Mais il faut toujours en revenir là : peut ce n’est pas doit. En sorte que, pour ne parler que de mon cas, comme je suis interné, c’est-à-dire que je dois subir ma peine aux îles du Salut, il m’est impossible d’obtenir une concession et il est fort douteux que l’on m’accorde le régime de l’assignation. Quant à l’application de la loi du 14 août 1875, il n’y faut pas songer. D’une part, il me paraît difficile de pouvoir l’appliquer aux peines perpétuelles, et, de l’autre, encore que le décret du 4 septembre 1891 en reconnaisse formellement le bénéfice possible aux forçats de 1re classe, la pratique administrative se refuse de l’appliquer.
Tu dois voir que ces explications ne sont pas des plus optimistes. À quoi bon se fourrer le beaupré dans l’écubier. J’attends. Au moment opportun, j’adresserai une ultime pétition au département et verrai alors à quoi m’en tenir. J’ai fouillé, épluché tous les textes, lu et commenté bon nombre de doctrinaires, de juristes, de jurisconsultes et de criminalistes ; j’ai rapproché et comparé les systèmes, les thèses et les théories ; j’ai amassé une foule de notes, de faits, relevé les erreurs et les contradictions et Dieu seul (ou Lucifer) savent s’il y en a. Quand mon travail sera terminé et expédié au ministre, qui, j’espère, le lira avec intérêt, je t’en informerai afin que les personnes que tu sais veuillent bien intercéder en ma faveur. C’est tout pour le moment. Nous verrons ensuite. Amen !
Pas mauvaise la santé. Tout doux, couci-couça. Je me tiens droit. L’appétit est de beaucoup supérieur à la digestion. Faute de pouvoir grandir, je mincis. C’est toujours autant de gagné en admettant que l’on joue à qui perd gagne. Surtout ne m’envoie pas de l’Urodonal. Je suis presque un ascète et l’uricémie ne me taquinera pas les muscles. N’aie pas peur de ça. Pense plutôt à toi, ma bien bonne. Soigne-toi bien. Voici bientôt l’hiver. Ne fais pas d’imprudences. Au printemps ou à l’été prochain, il faut espérer que bien des maux prendront fin. Encore un coup. Amen !
Amitiés sincères à tante, à ta bonne voisine, à Milou. Ton très affectionné,
Alexandre
N.B. N’oublie pas d’aller prestement à la gare attendre l’oncle Colombat. C’est toujours en novembre qu’il vient à Paris.
28 septembre
La réception de ta lettre m’oblige d’ajouter un mot. C’est à toi, qui es en place, de voir ce qu’il te convient de faire à l’endroit de Louis. Procède au mieux des circonstances. Si tu estimes qu’il peut être mieux à Charlemagne, change-le de pensionnat.
Au dernier moment, on nous informe qu’à partir du 1er janvier prochain les journaux ne nous seront plus remis. Tiens-en compte, en attendant la décision du ministre qui, peut-être, décidera de continuer la distribution.
Au sujet de notre ami Billaud dont tu m’as dit avoir reçu la photo, il se pourrait qu’il ne puisse, faute de permission (on ne doit pas en être prodigue), venir à Paris pour l’arrivée de l’oncle Colombat. Susceptible comme on l’est à son âge, ce pauvre vieux, dont l’entendement est plutôt étroit, pourrait croire à de l’indifférence de sa part. Aussi bien, fais en sorte de le raisonner afin de lui éviter tout motif de mécontentement. Le contrecoup, si toutefois il se produisait, ne sera pas pour toi, j’espère, un obstacle à la bonne méthode de la pieuse et fraternelle mission dont tu t’es chargée. Encore un coup, fais pour le mieux.
Ton très affectionné,
Alexandre

15 novembre 1916
Îles du Salut
Ma chère maman,
Ta dernière lettre ne me permettait pas d’espérer une si bonne nouvelle. Ai-je besoin de te dire tout le plaisir que j’en éprouve ? Cependant, sous réserve d’erreur possible de ma part, il m’a semblé que Lisa ne portait pas à ce mariage tout l’intérêt qu’il méritait. Serait-elle gênée pour la dot, craindrait-elle de ne pouvoir remplir toutes ses obligations, que sais-je encore ? Ou bien serait-ce indécision intérieure, espérance placée ailleurs, du côté Hatté et Cie, par exemple ? Ce serait alors d’une belle myopie de sa part. J’aime mieux croire que c’est moi qui me trompe. Qu’elle se grave en mémoire ces paroles grandes, simples, fortes et belles comme le monarque qui les prononça : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Lorsque, comme elle, on s’est promis un but, il faut savoir s’imposer un oui et un non, une ligne droite et ne pas recourir tantôt à Dieu, tantôt au diable. Ce sont les indécis, les impuissants, tout ce que l’humanité compte de crapoussins, au propre et au figuré, qui prient, supplient et mendient ; les forts, eux, ne comptent que sur eux-mêmes, ne s’adressent qu’à eux-mêmes. L’homme que sa fille a choisi et qu’elle connaît depuis de longues années est digne de tous les respects. Je ne comprends pas, dès lors, ses hésitations. J’espère que, avec l’aide de Me Billaud qui, à sa première permission, viendra du front pour te visiter, vous parviendrez à lui faire changer ses idées mystiques et par trop sentimentales. Tiens-moi au courant.
Je ne m’explique pas la disparition de ma lettre d’octobre. Je t’ai écrit comme à l’ordinaire. Entre autres choses, je t’y disais de ne plus m’envoyer de journaux quotidiens, la réception en étant interdite à partir du mois de janvier prochain. Je recevrai encore ceux de ce courrier-ci, puis ceux arrivant en décembre. Les autres te seront réexpédiés. Toutefois, l’interdiction ne vise que les journaux quotidiens. Les revues, magazines, illustrés restent autorisés. C’est te dire que tu pourras toujours m’adresser Les Hommes du jour ainsi qu’une publication mensuelle d’un haut intérêt philosophique et scientifique La Volonté. L’abonnement est de 3 francs par an. Éditeur : 15, rue du Louvre. Je t’y disais aussi dans cette lettre perdue de faire au mieux au sujet de Louiset. Si tu crois bon de le changer de pensionnat, je n’y vois pas d’inconvénient.
Tu ne m’as rien dit de ta santé que cependant j’espère toujours satisfaisante. Ton fils, lui, ne va pas mal. Les bonnes graines, dit-on, ne moisissent jamais. C’est sans doute pourquoi, et malgré que je mijote depuis tant d’années dans la basse-fosse du bagne, je ne suis pourtant pas encore piqué des vers. Je me tiens droit de toutes les manières.
À l’occasion, lorsque tu auras des nouvelles de Mlle Gievety, ne manque pas de m’en faire part.
Somme toute, malgré la guerre et tout son long cortège de misère, la situation n’est pas des plus pénibles. J’ai même idée que pour Lucie, elle n’a encore jamais été aussi riche en espoirs épurés de toute illusion. Aussi bien, m’étonnerais-je que Lisa qui doit être au courant de ces choses ne partageât pas la confiance, la sérénité que présage sa future union[6].
Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine, à Jacques et à sa famille, ainsi qu’aux
camarades. Ton très affectionné,
Alexandre

18 décembre 1916
Îles du Salut
Ma chère maman,
À la suite d’un retard très sensible, le courrier repart ce mois-ci aussitôt après son arrivée. De cette circonstance résulte la nécessité de t’écrire avant la réception de tes chères nouvelles. Je ne pourrai donc te répondre qu’au courrier suivant, très prochain d’ailleurs. J’espère que tes nouvelles seront bonnes quant à ta santé et aux démarches pour Julia. C’est l’essentiel. Encore qu’une stricte méthode doive être observée par Lisa en se conformant aux instructions d’Auguste, il serait bon, toutefois, de ne pas s’enliser dans les questions de détail auxquelles elle ne pourrait se soumettre. Ainsi, par exemple, si M. Billaud ne pouvait venir à Paris, en permission. Il faudrait alors, cela va de soi, que Lisa s’adressât à un autre officier. D’ailleurs, tu peux être tranquille aussi bien dans la bonne volonté de Lisa que dans ses aptitudes. Elle fera pour le mieux. Recommande-lui particulièrement de soigner les intérêts de notre petit Louis. Si, pour éviter tout conflit avec les parents d’Octave, il vous fallait le changer de pensionnat, n’hésitez pas à vous y soumettre.
Dans ma dernière, je t’ai dit déjà de ne plus m’envoyer de journaux quotidiens. Je me répète afin que tu ne fasses pas d’inutiles dépenses. Quant à ma lettre de septembre, j’espère que tu l’auras reçue le courrier suivant. Informe-m’en.
Amitiés sincères à tante, à ta bonne voisine et aux camarades.
Ton très affectionné,
Alexandre
[1] Sergent Alain, Un anarchiste de la Belle Époque, Paris, Le Seuil, 1950, p.167-168.
[2] René Belbenoit, Les compagnons de la belle, 324 p., traduit de l’américain « dry guillotine », Les éditions de France, Paris, 1938, p.144-145
[3] Jacob Alexandre, Écrits, volume II, p.78-87, lettres du 18 mai, du 30 juillet, du 3 septembre, du 20 septembre 1917 et du 24 janvier 1918.
[4] Thomas More. Cette citation paraît plaire particulièrement à Jacob.
[5] L’espièglerie de Julie pourrait bien être la tentative de faire sauter le Maroni ; d’autre part, l’oncle Colombat a une résonance étonnamment proche de Colombes dont Jacob parle précédemment.
[6] Vraisemblablement, Jacob parle ici de son espoir d’un passage imminent en 1e classe.
Tags: AP, code, Colombat, Dieudonné, Emilienne, évasion, Ferbos, Jacob, Julie, Julien, Marie Jacob, Maroni, Milou, Octave
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