Premier semestre 1916 aux îles du Salut


Si le forçat 34777 déclare vivre comme « un ermite » aux îles du Salut le 7 février et se placer sous la fraternité de Saint Antoine, patron des marins, des naufragés… et des prisonniers, les liens avec le monde des hommes libres et honnêtes, aussi ténu soit-il, lui permet de résister et de briser l’oppression carcérale. La correspondance avec Marie, sa mère, est alors doublement salvatrice. Elle maintient d’abord les réseaux de soutien et les codes utilisés invitent à la prudence pour ce premier trimestre 1916. Les nouvelles vont vite, le conflit s’enlise. À Verdun, les Allemands ont été stoppés. Mais Jacob, plus sensible à la lecture du Courrier de Genève, n’est pas dupe du bourrage de crâne orchestré dans la presse nationale. La famille imaginaire de Barrabas entre ainsi en scène dans le conflit mondial qui secoue le monde.

Jacques se rapproche de Marie. Jacob ne l’estime guère même s’il reconnait sa camaraderie. Le malheur rapprochant les personnes, il conseille à sa mère d’accepter sa compagnie. Jacques Sautarel, ancien compagnon des Travailleurs de la Nuit, connait une certaine aisance grâce à son travail de bijoutier. Mais son fils est mort au front. Nous ne savons pas où ? Julien est prisonnier en Poméranie ; il souffre de la claustration et du froid mais ne désespère pas quitter son stalag. On appréciera l’ironie de Jacob qui translate sa détention équatoriale en Europe du Nord. Toutefois la malveillance d’Octave n’est pas faite pour arranger pas les choses. Il faut donc se montrer prudent, mettre en sommeil les projets d’évasion et signaler la surveillance policière aux copains du Libertaire même si Louis – Matha ? –  ne semble plus aussi apprécié qu’avant. Il faut dire qu’avec le Manifeste des Seize, publié le 28 février dans le quotidien syndicaliste La Bataille, nombre de libertaire à suite de Grave et de Kropotkine se rallient à l’idée d’Union Sacrée contre l’Allemagne. Matha, ancien camarade très proche de Jacob, ne signe pas le manifeste mais il est de ceux-là. La maison anarchie se scinde encore plus. Malgré tout, Tante et Bonne Voisine, que l’on peut imaginer libertaires, servent encore de boite aux lettres.

Tout ce réseau peut, dans un deuxième temps, aider Marie dans les démarches qu’elle entreprend et surtout dans le financement de l’achat et de l’envoi de livres pour le bagnard anarchiste qui débute concrètement son étude de criminologie. Cela coûte cher et le maigre salaire d’une couturière ne peut suffire à étancher la soif de savoir de Jacob. Les demandes de lectures sont impressionnantes et révèlent qu’il est au fait de la connaissance universitaire de son temps dans le domaine du droit. S’il mentionne Beccaria, s’il annote complètement L’Esprit des lois de Montesquieu, il semble s’attacher à la question de l’enfance délinquante et aux liens entre crime et sexualité. Il veut intégrer les études de Tarde, Lombroso, Cuche ou encore Mendousse, Vidal, Hesse et Feré pour une recherche qu’il entend mener logiquement de manière empirique. Les lettres à Marie Jacob révèlent ainsi la connaissance aigue du bagnard en matière éditoriale ; ainsi focalise-t-il ses demandes de livres majoritairement sur la maison d’édition, Félix Alcan, fondée en 1883 et spécialisée dans les domaine philosophiques, psychologique, dans les sciences sociales naissantes et dans les études juridiques.

N’oublions pas que le matricule 34777 se trouve enfermé dans un panoptique à ciel ouvert d’à peine 62 ha, les trois îles comprises. Il n’y a rien à faire aux îles du Salut. L’étude en criminologie vient ainsi rompre l’ennui carcéral ; elle augmente la connaissance des lois et règlements qui régissent le bagne. Elle permet donc une meilleure résistance à l’AP en organisant un discours plus efficace en commission disciplinaire ou dans les courriers de réclamation. Mais c’est la saison des pluies en Guyane et l’extrême humidité ne vient pas arranger les problèmes de santé. Jacob souffre d’arthrite ; son écriture devient pénible à lire. Fort heureusement le passage à la seconde classe lui donne plus de temps et de liberté ; il dort désormais en hamac et non plus sur les bats flancs des cases de Royale ou de Saint-Joseph. Sa vie d’homme reclus s’améliore. Jacob peut alors envisager de nouvelles perspectives…

1er janvier 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

Si les souhaits avaient la moindre influence sur la navigation du devenir, tu devines bien la qualité et le volume de ceux que je t’adresserais à l’occasion du nouvel an ; mais, hélas ! là comme en toutes choses, nous nous fichons le beaupré dans l’écubier et les souhaits, les plus raisonnables aussi bien que les plus extravagants, encore que sincères, n’en demeurent pas moins que des mots claironnés à vide. Cependant, cette coutume a du bon : si elle n’existait pas, il faudrait l’établir. Car il est utile que les hommes qui se jalousent, s’entre-dévorent durant 364 jours se fassent risette, se congratulent le 365e. La politesse est la vaseline de la vie sociale ; sans cette pommade, ce serait par trop cuisant. Mais, entre nous, nous pouvons nous en passer en ne faisant pas plus de cas de ce jour que d’un autre. Donc…

Comme je l’avais prévu, les imprimés avaient filé sur Cayenne ; néanmoins, je les ai reçus : rien n’y manquait. Je t’ai dit déjà de réduire le nombre de journaux à un seul organe : Le Temps ou Le Journal de Genève. À choisir, j’aimerais même mieux ce dernier, dont la facture et l’agencement me plaisent et auquel je suis habitué. Pas fameuse cette Guerre au jour le jour ; je m’étais fait une tout autre opinion de cette publication. Le nom et la qualité de l’auteur me faisaient augurer d’une plume plus objective[1]. Somme toute, cela n’a aucune valeur historique. Entreprise de librairie et, à ce prix-là, le papier est trop cher. J’ai lu aussi un ouvrage analogue, de G. Hanotaux, mais d’un genre plus élevé[2]. En préface, on y lit : « Il ne s’agit pas d’un livre de cabinet, mais d’une œuvre d’action et de combat. » Avec cet avertissement, on sait au moins à quoi s’en tenir. Aussi bien, en pleine mêlée, l’objectivité historique n’est pas possible ; il faut pour cela le recul d’un bon demi-siècle, et encore la vérité n’en reste pas moins une apparence, car il en est du sens historique comme de celui de mon toucher. Ma main remue ; mais comment et pourquoi remue-t-elle ? De déduction en déduction, je suis obligé de convenir que je n’en sais rien ; de même que l’on ne saura jamais (à moins d’émettre des hypothèses séduisantes ou des affirmations gratuites) l’antécédent premier de tous les faits qui, groupés, constituent la tragédie actuelle. Faut-il te dire de ne plus m’en continuer l’envoi ? C’est bien assez, c’est même trop des ouvrages que je t’ai demandés. Je l’avais un peu trop prise à la lettre cette déclaration de loi Asquith[3]. Je m’aperçois que, en fait de paix, ça ne continue que de plus belle, et à une allure… Il faut être très méfiant à l’égard de ces informations dont la plupart n’ont d’autre but que de donner le change. D’ailleurs, la guerre n’est qu’un jeu de cache-cache. Depuis plusieurs jours, les nouvelles que l’on reçoit ici manquent plutôt de relief. J’attends impatiemment les journaux qui, je l’espère, seront mieux informés. Pour tes démarches, je ne crois pas utile que tu les poursuives. Peine et temps perdus. Ce sont là des questions très complexes dont la solution dépend plutôt des exigences des événements que d’une ou plusieurs sollicitations. Laisse faire pipi au mérinos !

Ici, ma foi, c’est [illisible] peu près toujours la même chose : il pleut, il vente, il soleille : le baromètre baisse cependant que l’appétit monte, mais la ration ne varie pas. Nécessité oblige. De ton bord, je veux dire à Paris, où à présent tu dois être retournée, ça ne doit pas être bien gai non plus. Rigueurs de l’hiver, rigueurs de la guerre accompagnées du triste cortège de toutes leurs conséquences, voilà qui ne fait pas un riant tableau. Soigne-toi, ma bien bonne ; ménage-toi, ne sois pas imprudente et surtout ne te prive pas pour moi.

Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine. Ton affectionné,

Alexandre

7 février 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

Le courrier précédent ayant eu quelques jours de retard, je n’ai pu répondre plus tôt aux deux lettres que j’ai reçues de toi. Tu t’efforces de me consoler, de me préparer au résultat de tes démarches comme si je n’avais pas passé l’âge des illusions. C’est une misère de se tourmenter en vain. Que le destin voile le ciel d’un nuage sombre ou nous ménage la clarté d’un beau jour, faisons en sorte de nous trouver toujours à la hauteur des circonstances. Avec une telle optique morale, le plaisir n’est jamais un dissolvant et la douleur est toujours un stimulant. C’est cela seul qui importe. Ne te mets pas en peine pour moi, ma bien bonne. Comme le diable je me suis fait ermite et, bien que ma Thébaïde soit semée de longues épines, j’y puis cependant goûter de grandes et saines joies intellectuelles. S’imposer volontairement quelques « tu dois » impératifs ; rire là où les autres gémissent ; supporter fièrement l’indigence, la rechercher même en ayant honte d’avoir honte, voilà qui s’appelle vivre, et, au besoin, peut justifier le savoir-mourir. Se rendre compte de l’absolue vanité des choses et malgré cela (à cause même de cela) convenir qu’il est plus vain encore de parler de vanité. Dans ce conflit de pensées, c’est L’Ecclésiaste qui a raison : « Un ciron vivant vaut mieux qu’un éléphant crevé. »[4] Tout le reste n’est que vains bavardages. Va, ma bien bonne, ne te tracasse pas pour des riens. Nous ne sommes plus au temps merveilleux où l’on renversait les murailles au son des trompettes. Aujourd’hui, on emploie à ce moyen des obus de 1 000 kilos. C’est l’éloquence de l’heure. C’est donc te dire qu’une vulgaire supplique, quels que soient son fondement et sa sincérité, ne saurait avoir raison des préjugés de tout un peuple. Remise ça dans le cafouchon des espoirs sans regret et qu’il n’en soit plus question.

Ainsi, te voilà revenue à Paris. S’il faut en croire les câblogrammes de ces jours-ci, tu aurais pu choisir un autre moment. Il est question de zeppelins, de bombes, de maisons, atteintes et de pas mal de victimes. Devant la réalité du fait, mon seul espoir est que tu ne sois pas du nombre. Encore que tu habites un quartier éloigné de tout monument repérable, je ne suis pas sans souci. Sait-on jamais. Aussi bien, tu dois comprendre avec quelle anxiété j’attends le courrier de mars. Que l’air de la campagne t’ait fait du bien, c’est possible ; mais, d’après ce que tu me dis, pour le côté matériel, tu ne devais pas y être des mieux. Quelles que soient les mêmes compensations qui ne peuvent [illisible], chez les autres, cela ne vaut jamais chez soi. Il est vrai que je te parle d’avantages, de compensations comme si je ne te connaissais pas. Derrière ce prétendu intérêt matériel, il devait bien y avoir de tapi cet autre intérêt moral, je veux dire ce besoin de sacrifice qui est particulier, d’ailleurs, à toutes les natures fortes et richement douées. Et c’est même cela, j’imagine, qui te cause une pointe de mélancolie justifiée par ces mots : « On n’avait plus besoin de moi. » Cela choque, cela déplaît, j’en conviens. Cependant, à la réflexion, il faut bien avouer qu’il ne saurait en être autrement. La vie aussi est une guerre où il faut se résigner à être gland quand on ne peut pas être cochon. Et même quand on a le rare avantage de pouvoir être le compagnon de saint Antoine, faut-il constamment se tâter les cuisses et ne pas se dissimuler que, tôt ou tard, cela aussi sera de succulents jambons qui feront les délices d’un ver, d’un poisson ou d’une plante. Une noble dame dit un jour à sa progéniture : « Mon fils, ne vous permettez que des folies qui vous fassent plaisir. » À mon tour de te dire : « Ne te permets que des sacrifices sans regret. » Le plaisir et la joie que nous procure une action doivent nous payer de toutes leurs conséquences, en bien ou en mal.

Au dernier courrier, le prochain arrive demain, j’ai reçu, outre tes lettres, un colis d’imprimés : Le Temps et La Guerre sociale. À ce courrier, j’espère recevoir Le Journal de Genève, le seul qu’à l’avenir je te prie de m’adresser. Comme faits, il les résume tous, avec, en plus, des renseignements plus étendus. Pour le Larousse en deux volumes, si tu peux me l’envoyer, il me tiendra lieu, dans une étroite mesure, de sainte Geneviève. Quant aux autres ouvrages, j’attends de recevoir le catalogue de chez Félix Alcan pour te les désigner. Marius Roblot, à qui je te prie de présenter mes amitiés, pourrait t’aider de ses conseils et de ses lumières pour l’achat de ces ouvrages. Il les obtiendrait à meilleur compte que toi. Je compatis au sort vraiment douloureux de notre cousin Marius. À son âge et sans vraies affections autour de lui, c’est bien triste. Qu’y faire ? Il y a tellement de choses tristes en ce moment et même toujours. Puisque tu es à Paris, j’espère que tu ne manqueras pas d’aller à Colombes. C’est bientôt sa fête. Tu lui feras plaisir.

Amitié à tante, à ta bonne voisine. Ton très affectionné,

Alexandre

8 février 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

À l’instant, je reçois tes trois chères lettres, et les deux colis, s’ils n’ont pas vagabondé jusqu’à Cayenne comme cela leur arrive depuis quelques mois, me seront remis demain. Par ma dernière, tu verras que je ne suis pas autrement affecté de ce silence : je m’y attendais. D’ailleurs, il ne peut en être différemment. Toi, ma bien bonne, et je te comprends, tu fais de cette question le nombril du monde, alors que les dirigeants, qui ont d’autres chats à fouetter, s’en désintéressent complètement. Aussi bien, je te le répète, ne te tracasse pas en vain. Nous avons fait ce que nous avons pu, sincèrement, sans fard ni arrière-pensée, et il importe peu ce que d’autres pensent ou ne pensent pas. Lorsque, comme nous, on en est arrivé au soir de la vie et qu’en scrutant aux tréfonds de notre conscience on peut franchement s’avouer que l’on n’a jamais trahi quelqu’un et toujours respecté la parole donnée, cela dépasse de beaucoup toutes les vaines approbations d’autrui. Sans l’honneur, cette forme de l’honneur, je n’estimerais pas qu’il vaille la peine de vivre. Préjugé, disent quelques-uns ; possible. Mais ce préjugé m’est cher, je puis dire nous est cher, et quoi qu’il puisse nous en coûter, continuons à l’arroser de nos joies et de nos peines afin que, robuste, il vive en nous jusqu’à notre dernier souffle.

Je n’ai pas encore lu le torpillage du Ville-de-La Ciotat[5], mais je l’avais vaguement appris par les câbles. Te souviens-tu du jour où tu me conduisis à bord ? Chez moi, le souvenir en est resté vivace. Je me rappelle jusqu’au nom du lieutenant qui me reçut, M. Aillaud. Par la suite, il fut mon professeur d’hydrographie. Je lui dois le peu que j’ai appris en cette matière. Figure-toi que, en 1900, je le revis à l’Exposition. Il commandait alors La Seyne en station à Aden. Sur la proposition qu’il me fit de me prendre à son bord, je dus refuser – tu comprends pourquoi. N’aurais-tu point reçu ma lettre dans laquelle je te demandais le catalogue F. Alcan ? Tes lettres ne m’en disent mot. J’en ai besoin afin de t’éviter d’inutiles dépenses. Ne m’envoie jamais de livres reliés mais simplement brochés, car, dans le premier genre, ils subissent ici un examen qui les transforme en quelque chose de délabré et de pitoyable. Et puis, brochés, ils sont moins chers. En outre du Larousse, il me faudrait aussi, édité récemment par la même maison (13-17, rue Montparnasse) La Science française, introduction par Lucien Poincaré. Deux volumes à 5 francs l’un. Avec la réduction indiquée, cela ferait 7,50 francs. Outre le gros intérêt de cet ouvrage, la sociologie y étant traitée par Durkheim, cela éviterait l’achat d’autres œuvres du même auteur qui, au point de vue criminologiste, fait autorité. Il m’a semblé t’avoir désigné : Délits et Peines, de Beccaria[6] (Bibliothèque nationale) ; L’Esprit des lois, de Montesquieu (Flammarion) ; Œuvres choisies, de Lamarck. Tu dois concevoir que, avant que de me mettre au travail, il faut que je digère et m’assimile un tas de systèmes, de théories afin de les comparer avec la réalité. Et cela demande non seulement du temps, mais encore et surtout de la bonne humeur, de l’équilibre, de la tranquillité, toutes choses qui ont la santé pour base. Certes, ce n’est pas que je sois malade, malade, mais je me suis connu mieux portant… quand j’avais 20 ans. On ne peut pas avoir été et être. Le mécanisme de la vie est fait de telle sorte qu’il ne peut faire machine arrière. Il est même fort heureux qu’il en soit ainsi, car un printemps éternel ne me paraît pas quelque chose de désirable.

Vraiment, je ne me souviens plus de ce généreux camarade qui, à Laon, te confia un secours pour moi ; mais, à défaut du nom, je me souviens du geste et te prie de le remercier en mon nom. De même, n’oublie pas d’adresser au cousin Marius l’expression sincère de mes sentiments très affectueux. Je t’en ai déjà dit un mot dans ma dernière, je me fais une idée de ce que doit être son sort. Sans être malade ce serait intolérable. Que doit-ce être avec la compagnie d’un cancer.

Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine, à M. et Mme Bonnard ainsi qu’aux

camarades. Ton très affectionné,

Alexandre

P.-S. En plus des deux volumes de La Science française, il y a des notices dont tu te renseigneras sur le prix. Au reste, fais-t’en donner un spécimen que tu m’adresseras.

15 février 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

J’ai bien reçu tes deux derniers colis. Il m’a été remis : trente numéros du Journal de Genève, douze des Hommes du jour, un éphéméride et les Souvenirs de la maison des morts[7]. La Feuille littéraire Daphnis et Chloé m’a été confisquée. Immorale ou plutôt estimée comme telle, elle sera sans doute « autodafiée »[8]. Amen ! Sans m’élever contre cette mesure, qui, aussi bien ne me préjudicie en rien, mon goût étant orienté vers des œuvres plus sérieuses et le dommage matériel se montant seulement à 3 sous non [illisible], je suis néanmoins surpris qu’un auteur latin comme Longus qui eut comme traducteur français l’une des gloires de l’Église et l’un des pères du concile de Trente, l’évêque Jacques Amyot, ait pu, au XXe siècle, subir un pareil sort. Passons.

Tu me demandes toujours si je puis recevoir des médicaments. Non, ma bien bonne. Des imprimés rien plus. Il n’est pas même permis de recevoir des objets d’écritoire : plumes, papiers, etc. À cet égard, les instructions ministérielles sont formelles et elles sont rigoureusement appliquées. Si tu demandais toi-même l’autorisation au département des Colonies, il est possible qu’on te l’accorde. Essaye, mais n’exagère pas : je veux dire de borner la demande pour l’envoi d’objets d’écritoire, rien autre. D’ici là, je me débrouillerai. Au pis-aller, il me restera toujours la ressource de déplumer le croupion d’un coq ou d’un canard, afin de me procurer de ces vieilles plumes aujourd’hui désuètes, mais jadis si estimées. Symptôme de régression sociale ? Si ça se bornait à cela, le mal serait léger. En attendant, faisons comme Sieyès : vivons.

Bien que je me rende compte de tout ce qu’a de pénible la situation momentanée de Julien, je ne partage pas ta manière de voir. Momentanée, elle n’est donc pas désespérante comme il me semble te l’avoir écrit. La guerre finie, tous les prisonniers seront rendus. Certes, en Poméranie, je n’ignore pas qu’il ne doit point y faire chaud, l’hiver surtout. Mais c’est peu de chose que cela. L’essentiel est qu’il ne soit pas malade. Au reste, même s’il devait ne plus avoir les bons soins de M. Gratien, sa vie ne serait plus en danger. Blessé mais guéri, et, de plus, décoré, je ne m’explique pas ses récriminations. Il est vrai que la captivité donne de l’humeur. Il en verra bien d’autres. Somme toute, n’attache pas un gros intérêt à cette question. Si tes bons offices se heurtent à la moindre des difficultés, n’insiste pas. En pays ennemi, la censure est très vigilante et, bien souvent, avec les meilleures intentions du monde, vous pourriez déterminer un résultat tout opposé à celui désiré[9].

Et toi, ma bien bonne, comment va ta santé ? Dans chacune de tes lettres, tu me dis toujours : assez bien, très bien même ; mais ne serait-ce pas là un maternel mensonge ? L’éloignement n’est pas, chez moi, une cause de myopie. Et cela me tracasse, me peine. Bien que j’éprouve un vif plaisir, et, partant, un très sensible soulagement à mon sort en m’attelant au travail intellectuel dont je t’ai parlé, il ne faudrait pas que tu me fisses mystère de ton impécuniosité. Les temps sont durs et, apparemment, ils deviendront plus pénibles encore. Il faut s’attendre que la cherté de la vie atteigne des proportions que n’ont pas connues les Parisiens pendant le siège de 1871. Déjà, des neutres refusent systématiquement l’escompte des papiers des belligérants. Cela est éloquent et s’accorde mal avec l’optimisme béat et de commande que l’on claironne un peu partout. Aussi bien, je suis perplexe. D’une part, je voudrais bien pouvoir employer les quelques années qui me restent à vivre à l’étude de ce problème. Chez moi, ce n’est pas un engouement, un primesaut, une fantaisie, mais une idée qui a été mûrie par le temps, et qui, loin de me quitter, s’impose de plus en plus. Il y a là quelque chose de neuf à tenter, quelque chose que les scientistes ignorent ou feignent d’ignorer. De même qu’une fourmi pourrait éclater d’un rire homérique en face de telles ou telles affirmations d’un naturaliste, de même celles des criminologues peuvent paraître audacieuses à un criminel. D’autre part, je suis effrayé, ou, pour mieux dire, retenu par un sentiment de pudeur bien compréhensible, lorsque je pense aux frais que cela déterminerait. Au bas mot, il s’agirait d’une centaine de francs. S’il s’agissait d’une fantaisie romantique, don d’une niaiserie quelconque, l’analyse psychologique y suffirait. Mais ce que je me promets est autre chose. Il me faut des documents légaux (ce qui n’est pas très cher) ainsi que plusieurs ouvrages de criminologie (ce qui l’est plus). J’en ai dressé la liste, mais je ne te l’adresserai qu’après que tu m’auras franchement mis à l’aise. D’ailleurs, j’attends avant tout La Science française dont la richesse en questions considérées m’évitera peut-être l’achat d’ouvrages similaires. Pour le moment, adresse-moi seulement L’Âme du criminel, de M. de Fleury, chez Alcan, 2,50 francs ; Les Maladies de la volonté, de Th. Ribot, chez Alcan, 2,50 francs ; La Justice criminelle en France, de J. Jourdan[10], chez Alcan, 0,60 franc. D’un prix abordable, cet achat ne grèvera pas trop ton budget. C’est moins cher qu’un flacon de Globéol et ça me fera plus de bien. À propos de Globéol, j’ai remarqué qu’en Suisse le flacon se vendait 4,50 francs alors qu’en France (pays de production) on le tarifen 6,50 francs. C’est économiquement logique mais choquant.

Dans ta dernière, tu me disais de me dépêcher, de mettre mon travail au propre, sans réfléchir qu’on ne fait pas une étude de ce genre avec la même célérité que ce qu’un canard fait caca. Songe qu’en outre de la méthode expérimentale : observations, études psychologiques, remarques et notations de faits, il me faudra lire, penser, ruminer, digérer et assimiler une trentaine d’ouvrages sans attraits littéraires mais purement scientifiques et philosophiques. Si la faim de la connaissance et le goût pour ce problème n’étaient pas chez moi des mobiles déterminants, ce serait un vrai travail de forçat, une peine, un châtiment. Et puis, je ne dispose pas de beaucoup de temps. La dureté relative de l’effort physique qu’il me faut fournir au labeur quotidien m’oblige à quelque repos. Parfois, je reviens du travail littéralement exténué de fatigue et je n’ai guère le cœur à penser et si je pense, c’est à des banalités, aux niaiseries de la vie ambiante. Par là, tu vois qu’il s’agit d’un travail de longue durée que j’estime à deux ou trois ans, si ce n’est plus.

Te souviens-tu de ce code de justice maritime (couverture bleue) que tu m’envoyas en 1910 ? Si oui, tu devrais bien aller ou écrire au libraire-éditeur (c’est, je crois, dans les environs de la Bourse) afin d’avoir le catalogue. On le donne presque toujours gratuitement. Ce doit être la même librairie dont la spécialité est les textes légaux : ordonnances, bulletins des lois, décrets, etc. Le contexte de la loi de mai 1854 sur les travaux forcés m’est indispensable pour traiter convenablement de l’historique de cette peine. C’est pourquoi, au lieu d’acheter chaque texte séparément, ce qui revient trop cher, nous ferons mieux qu’en 1910, en achetant un ouvrage contenant un ensemble de textes choisis et traitant du même sujet. Avec le catalogue, je pourrai alors te désigner exactement ce qu’il me faut. Si mes souvenirs ne me trompent pas, je me le remémore à l’instant, c’est à la librairie Lavausselle qu’il te faut t’adresser. Demande le catalogue concernant les textes légaux : lois et décrets relatifs aux services administratifs et judiciaires.

5 mars

Depuis quelques jours, les câblogrammes nous ont appris l’offensive ennemie sur Verdun[11]. Jusqu’à présent, encore que l’assaut continue, les lignes, dit-on, n’ont pas été percées. C’est d’un bon augure. Fossoyeurs et chirurgiens doivent avoir de la besogne. Quelle hécatombe ! Et penser que l’on ne peut pas, absolument pas, prévoir quand cette tragédie finira.

Le courrier, qui devait normalement arriver aujourd’hui, n’est pas même annoncé. Il est probable qu’il n’arrivera pas avant demain ou mardi. D’où la difficulté de te pouvoir répondre courrier par courrier. Ce sera donc pour le prochain.

Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine et aux camarades. Ton très affectionné,

Alexandre

9 mars 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

Je n’ai reçu qu’une seule lettre – du 28 janvier ! – et point d’imprimés. Sans doute que ta lettre de février ainsi que les colis ont dû vagabonder jusqu’à Cayenne. À force de récidive, ça devient presque normal. Ton insistance au sujet des Fontenelle et du Voltaire m’étonne car il y a beau temps que je t’en ai accusé réception. N’aurais-tu pas reçu ma lettre ? Je crois plutôt à un oubli de ta part.

12 mars

Me voilà rassuré. Ta lettre du 13 février, d’abord, les journaux de Paris, ensuite, ont dissipé nos craintes relatives à la visite de ce Zeppelin. J’ai reçu aussi les deux Montesquieu, le Beccaria, le Samarca et plusieurs journaux divers dont une série complète du Journal de Genève. J’ai lu notamment ces quelques articles sur la criminalité à propos de la guerre. La thèse pour n’a pas plus de valeur que la thèse contre. De part et d’autre, on argumente avec les armes émoussées autant que puériles de la logique de sentiment. Des phrases et rien de positif, mépris de la réalité ; enthousiasme chez l’un, dénigrement systématique chez l’autre. Somme toute, des coups de bâton dans l’eau. Encore que le désir de vivre implique la nécessité d’une somme d’illusions, ne nous en créons pas d’inutiles et surtout de dissolvantes. Extirpe ça de la liste de tes « espoirs possibles » et n’en parlons plus. Je n’ai point pris note des titres des trois ouvrages que je t’ai demandés au dernier courrier. Aussi bien, si parmi ceux que je te désigne ci-après, il s’y trouvait un ouvrage déjà demandé, tu ferais en sorte de ne pas me l’envoyer derechef. 1) Criminalité comparée, par G. Tarde ; 2) Du dressage à l’éducation, par P. Mendousse ; 3) Dégénérescence et criminalité, par Ch. Féré. Prix de chaque ouvrage : 2,50 francs. Il va de soi que lorsqu’un éditeur consent à une remise de 25 %, il ne se charge plus du franco de port. Il faut choisir : ou la remise ou le franco de port. D’une façon générale (sauf pour les livres historiques et de collection antiquaire) la valeur commerciale d’un livre est en rapport avec son poids. Il suit de là que, lorsqu’il s’agit d’achat important, il faut considérer non seulement l’escompte de la remise, mais encore le poids global des ouvrages, de façon à calculer si les frais d’envoi ne sont pas supérieurs à la remise. À mon sens, le franco de port est préférable lorsqu’il s’agit de deux ou trois ouvrages du prix de ceux que je t’ai indiqués, cependant que la remise de 25 % me paraît être plus avantageuse pour des livres qui, bien que plus pesants, sont aussi beaucoup plus chers. Calcule, fais la différence et procède pour le mieux. Même en ce moment, n’importe quel libraire t’accordera le franco de port. Mais pour la remise, il n’y a que le libraire-éditeur des ouvrages considérés. Tu trouveras ci-inclus la liste des ouvrages dont j’ai besoin. D’ores et déjà, tu peux te renseigner pour des occasions, mais ne fais aucun achat avant que je t’en avise. Avant toute acquisition, il me faut posséder les documents légaux que je t’ai indiqués comme se pouvant trouver réunis sous le titre, plus approchant qu’exact, de Lois et décrets relatifs à la transportation. Dans le cas où tu ne le trouverais pas chez l’éditeur Lavausselle, tu iras voir chez Octave Dion, 8, place de l’Odéon. Le prix en est, je crois, de 5 francs.

Bien que ma situation pénale ne soit pas encore améliorée, et que, partant, je ne puisse guère disposer de temps pour travailler, il est cependant possible que dans un avenir plutôt prochain je sois mieux placé. C’est donc te dire de m’adresser ces documents légaux le plus tôt possible afin que je ne perde point de temps. Je bûche ferme et voudrais profiter de la bonne disposition d’esprit dans laquelle il me semble avoir pris pied pour travailler sans discontinuer. Le moindre arrêt, le plus léger repos incite à la paresse intellectuelle.

2 avril

Une bonne nouvelle qui sans doute te fera plaisir en te faisant mieux augurer de l’avenir : j’ai été nommé de 2e classe. Je vais donc être levé de l’isolement et mis dans une case où le lit de camp en planches est remplacé par un hamac. Mes os y gagneront mais je crains que ma quiétude n’y perde. Le bruit des mots n’est pas trop favorable à l’étude. Il est vrai que l’on peut s’extérioriser par la pensée. Ce n’est pas pour l’heure que je t’ai parlé de l’intervention de M. L. Langnès du ministère des Colonies, mais pour plus tard, alors que j’aurai obtenu la 1re classe et terminé mon travail. Tu le vois, rien ne presse, ma bien bonne. Soigne-toi bien, ne fais pas d’imprudence et surtout gare aux taubes et aux zeppelins. Ma santé est bonne, très satisfaisante. Ces jours-ci, j’ai pris des injections hypodermiques de cacodylate de soude et cette médication m’a bien réussi. Tu dois voir par là que je n’ai nullement besoin des secours médicamenteux que tu voudrais

pouvoir m’adresser. Sincèrement, je n’en ai pas besoin.

Tu n’oublieras pas, j’espère, de me communiquer le résultat de ta pétition au sujet de l’autorisation des objets d’écritoire.

Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine et aux camarades.

Ton très affectionné,

Alexandre

P.-S. C’est bien entendu, n’est-ce pas ? Tu ne m’enverras les ouvrages indiqués ci-après que lorsque je t’en ferai la demande. Le Crime et la Peine, par Proal[12], 10 francs ; Le Crime, causes et remèdes, par Lombroso[13], 10 francs ; La Sociologie criminelle, par Enrico Ferri[14], 10 francs ; La Criminologie, par Garofalo[15], 7,50 francs ; Les Lois de l’imitation, par G.Tarde[16], 7,50 francs ; L’Idée de culpabilité. Études sociales et pénales[17] : L’Individualisation de la peine, par Saleilles[18], 6 francs ; La Morale sexuelle, par Wilm[19], 5 francs ; Demi-fous et demi-responsables, par Grasset[20], 5 francs ; La Lutte contre le crime, par Lanessan[21], 6 francs ; La Criminalité dans l’adolescence, par Duprat[22], 6 francs ; Aliénés et Anormaux, par J. Roubinovitch[23], 6 francs ; code d’instruction criminelle et code pénal, 4,50 francs.

12 avril 1916

Royale

Ma chère maman,

Je désespérais d’avoir de tes nouvelles lorsque, au dernier moment, j’ai enfin reçu ta lettre. Ai-je besoin de te dire le plaisir qu’elle m’a causé ? À vrai dire, que tu m’écrives plusieurs, lettres ou une seule, cela importe peu, puisque je les reçois toutes au même courrier. Il vaut même mieux m’en adresser une seule, un peu plus longue, que plusieurs. Par ces temps-ci, il ne saurait y avoir de menues économies. Le résultat de ta démarche ne me surprend pas. J’aurais beau me muer en saint qu’il ne varierait pas. C’est la logique des bureaux. Il y a un cliché, vrai ou erroné, toujours le même, dont on use invariablement pour opposer une fin de non-recevoir à toutes les demandes analogues.

Quant au meurtre invoqué, il ne s’agit pas des infractions qui ont déterminé mon envoi au bagne, mais de celle que je commis en 1908 pendant que je subissais ma peine[24]. Je ne vois pas très bien la relation de cause à effet que l’on tire de cette infraction pour en induire un rejet ; mais il ne faut pas chercher à comprendre. Ne te chagrine pas pour cela, ma bien bonne. Plus tard, je mettrai ordre à cela. Je m’adresserai à Me Hatté qui, avec sa probité intellectuelle, ne se refusera pas, j’espère, à faire rectifier par le parquet général d’Amiens la calomnie qui te touche tant. Encore que je ne manque pas de susceptibilité, je t’avouerai que cela m’indiffère. Pourquoi se heurter à la mauvaise foi d’un renseignement qui, probablement, émane plutôt de l’étourderie d’un saute-ruisseau transcripteur négligent que de l’appréciation réfléchie d’un magistrat. Encore un coup, patiente. Lorsque j’estimerai le moment opportun, je tenterai moi-même une démarche, qui, espérons-le, aura un résultat plus heureux que celles que tu as vainement faites jusqu’ici. L’essentiel est de conserver une santé sinon vigoureuse, du moins satisfaisante. Sous ce rapport, je suis assez bien favorisé. Il n’en est pas de même de toi, paraît-il. Bien que, je ne m’alarme pas, cependant il ne faut rien négliger pour combattre cette affection qui, bien que légère, pourrait être symptomatique de désordres plus graves. S’il s’agit d’un trouble nerveux, le meilleur me semble de recourir aux médications arsenicales : arséniate en solution, cacodylate de soude en injections hypodermiques. S’il s’agit d’une simple gingivite, le citron y remédiera énergiquement. Mais y a-t-il des citrons ? Et, en supposant qu’il y en ait, sont-ils à un prix à la mesure de tes moyens ? Quoi qu’il en soit, ne néglige aucun moyen de te soigner et de te bien soigner. Surtout, ne te surmène pas.

Je n’ai pas encore reçu les imprimés, mais je pense les avoir sous peu, j’entends les colis expédiés par la poste. Quant au colis postal, je ne le recevrai qu’au retour du courrier local. Que de tracas je te cause avec tous ces livres. Je n’avais pas songé à la rigueur de la saison. Cette dame a bien raison de ne pas vouloir que tu coures Paris avec une température si basse. À propos de cette dame, ne crains-tu pas d’abuser de ses bons offices et de sa bonté ? Avec tous les cuisants soucis qui résultent des événements présents, tu sais, ma bien bonne, il ne faut pas oublier que chacun a fort à faire pour soi et les siens sans encore s’occuper des choses dont l’intérêt peut lui paraître plus banal sinon nul. Autant que tu le pourras, évite donc de lui susciter des ennuis. Le mot est peut-être un peu fort, mais, enfin tu dois comprendre ce que je veux te dire. C’est déjà fort gentil de sa part de te passer les Journal de Genève sans que tu lui prennes son temps, sans compter la peine pour l’achat des ouvrages que je t’ai indiqués. C’est pourtant bien simple. Au sujet de ceux que je t’ai dit de m’adresser, il te suffit d’écrire à l’éditeur en le chargeant de l’expédition. De cette manière, non seulement tu n’auras pas à te déranger pour l’achat, mais encore l’envoi sera fait par les soins et aux frais de l’éditeur. Du reste, pour plus de simplification et de compréhension, tu n’auras qu’à copier le brouillon ci-après :

Madame Marie Jacob

1, passage Étienne-Delaunay

à Paris, XIe arrondissement

à Monsieur Félix Alcan, Éditeur

108, bd Saint-Germain

à Paris, VIe arrondissement

Monsieur,

Je vous prie de vouloir bien expédier à l’adresse de M. A. Jacob, matricule 34777, aux îles du Salut, Guyane française, les ouvrages ci-après désignés :

Titre des ouvrages      Nom d’auteurs Prix

Ci-joint un mandat-postal de (tant), montant global des ouvrages.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées,

Marie Jacob

Quand il s’agira d’achats plus importants, en supposant que tu ne trouves pas d’occasions, nous verrons alors de traiter pour la réduction. Même en ce cas, point n’est besoin de te déranger. C’est si simple de traiter par correspondance. J’y pense. Tante, qui a été libraire, peut fort bien obtenir la réduction de 25 %[25]. Elle est d’ailleurs accordée à tous les commerçants du livre.

Ne te mets pas en peine pour M. Gratien de la [illisible]. Certes, si sans trop te déranger tu as l’occasion de le pouvoir consulter, tu peux t’informer et m’en faire part. Il est toujours bon de s’instruire à cet égard. Mais n’en fais pas une affaire capitale. Au besoin, je me documenterai moi-même.

Le changement de régime disciplinaire que je t’ai annoncé dans ma dernière n’est pas pour me déplaire, tu le penses bien. De toutes les manières, je suis mieux. Par la suite, si j’obtenais un emploi me permettant de donner plus de temps à l’étude, je n’en serais que mieux encore. À l’occasion, je le solliciterai. Ce mois-ci, je n’ai pas perdu mon temps. J’ai annoté tout le Montesquieu. Quel boulot ! J’en ai la migraine et même un peu de fièvre. Légers inconvénients qu’une grande joie compense.

À noter. L’avertissement écrit à l’encre bleue et placé en tête de cette lettre ne concerne pas les imprimés : livres, revues, journaux, etc., mais seulement l’envoi de tout autre objet non prévu par les instructions ministérielles.

Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine et à Louise, qui, vraiment, l’a échappé belle. Ton très affectionné,

Alexandre

8 mai 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

Le Larousse ne m’a pas encore été remis. Ce retard est-il dû à l’encombrement des colis résultant des événements ou bien à un oubli de l’administration locale ? Réflexion faite, la première de ces raisons me paraît la plus probable. En ce cas, je ne le toucherai pas avant la fin de ce mois. L’essentiel est qu’il ne soit pas perdu. Sans compter que le dommage serait sensible, cela me retarderait encore plus dans mon travail qui, faute d’outils, n’avance guère. Occupe-toi activement de ce recueil de textes de lois et de règlements que je t’ai indiqué comme se pouvant trouver chez l’éditeur Lavausselle[26]. Dans le même genre d’ouvrages, il me faut aussi : 1) Traité de science et de législation pénitentiaire, par Cuche[27], 1 vol., chez Pichon et Durand-Auzias, Paris ; 2) Cours de droit criminel et de science pénitentiaire, par Vidal[28], même éditeur que le précédent, édition 1911. Puis, dans un genre différent mais utile à consulter : Les Criminels peints par eux-mêmes, par R. Hesse[29], prix 3,50 francs, éditeur Grasset, 61, rue des Saints-Pères, Paris. Il va de soi que tu trouveras ces ouvrages chez n’importe quel libraire. Tu peux tabler sur l’envoi franco. En traitant par correspondance, comme je te l’ai conseillé déjà, tu éviteras perte de temps et fatigue. J’ignore le prix des deux premiers ouvrages cités. S’il était supérieur à 10 francs tu m’en informerais. Je verrais alors de choisir des auteurs d’un prix plus abordable s’il y en a. J’ai calculé le total approximatif de cette dépense. Elle me paraît pouvoir atteindre 200 francs, au lieu de 100 que je t’avais indiqué. Le cours Biblian étant à 1500, j’en ai induit qu’elle ne te gênerait pas trop. Par la suite, et pour longtemps, il y aura amortissement. Sauf l’envoi de journaux qui, au besoin, se peuvent supprimer, je n’aurai plus besoin de rien. À ce sujet, tu es incorrigible. Je veux dire que tu m’envoies un tas de journaux que je ne te demande pas et que, à te dire vrai, je ne lis même pas. Le Journal de Genève, c’est une chose, les journaux français, c’en est une autre. Avec l’un, et non sans précautions, on peut encore se faire une opinion ; avec les autres, c’est, si j’ose dire, la carte forcée. Et il ne peut pas en être autrement. Cela est utile, nécessaire, indispensable même. Lorsque Fauvelet lisait les papiers publiés à Napoléon, ce dernier lui disait : « Passez, passez les journaux français. Ceux-là ne disent que ce que je veux. Lisez seulement les autres, les étrangers. » Ainsi c’est bien compris, n’est-ce pas ? Les journaux de Genève. Barca. Pour le papier, il nous faudra obtenir l’autorisation ministérielle. Les ordres sont formels, et l’autorité locale, bien que toute bienveillante, ne peut enfreindre ces instructions. C’est ainsi que le peu de papier que tu m’as adressé m’a été confisqué. Je n’ai touché que les plumes, le crayon et les enveloppes.

Comme toi, depuis environ trois mois, je souffre d’une affection nerveuse, que je crois nerveuse. La douleur se localise dans les deux pouces de la main. Par moments, je suis obligé de m’arrêter d’écrire. Les doigts se crispent et l’écriture devient tout à fait illisible pour tout autre que moi. Il se peut que ce soit de l’arthritisme, bien que le régime alimentaire plutôt frugal auquel je suis soumis depuis plus d’une décade n’y dispose guère[30]. Au fond, ce n’est pas dangereux, c’est très supportable, et, sans mon travail, je m’en soucierais peu. Je tâche d’y remédier en disciplinant ma main à un travail graphique régulier et toujours le même. J’en espère de bons résultats.

Après l’avoir sollicité, j’ai obtenu un emploi sédentaire qui me permet assez de loisir pour travailler sérieusement à mon étude. Relativement à ma condition, je n’ai pas à me plaindre de mon sort. Du reste, à quoi cela peut-il servir de se plaindre ? Et pourquoi se plaindre ? Le sort n’est-il pas la conséquence inévitable, fatale, d’un enchaînement de causes et d’effets imputables non seulement aux autres et aux choses mais encore à nous-mêmes ? Niaiserie que de dire c’est la faute à Untel, à ceci et à cela. Il n’y a point de faute, mais une nécessité biologique qui, implacable, nous détermine tantôt vers le bien, tantôt vers le mal, selon nos besoins et intérêts. Si l’on savait examiner à la loupe le non-pouvoir du non-vouloir, nos idées sur le mérite et le démérite y perdraient beaucoup de leurs vaines prétentions. Mais il ne faut pas exiger l’impossible. Ressort puissant de nos actions, cette vanité nous est autant utile que l’eau aux poissons. Ainsi, encore que je ne fasse pas illusion, il me plaît de me mentir à moi-même en « croyant » que c’est à ma conduite que je dois l’amélioration du régime disciplinaire dont je bénéficie.

Voici encore un hiver de passé – un hiver de passé ! Comme si ce n’était pas nous et nous seuls qui passions. Enfin! il faut bien laisser ses droits à l’habitude mensongère du langage humain. Nous voici, dis-je, à une saison plus clémente. J’aime à croire que tu n’auras pas trop souffert des rigueurs de la température qui, à ce qu’on dit, a été excessive à Paris. Il me tarde de recevoir ta chère lettre pour être rassuré à ce sujet. Sauf retard, le courrier est attendu demain.

Il est préférable que tu ne quittes pas Paris. On tient bon à Verdun et l’évacuation de Paris n’est pas, pour cette année, dans les choses possibles. Quant à la fin du conflit, je ne crois pas qu’on puisse sérieusement la prévoir. Il y a un siècle, l’Europe coalisée a mis exactement vingt-deux ans pour mater l’hégémonie révolutionnaire et napoléonienne, de 1793 à 1815. Ce précédent historique nous induit à nous poser cette question : sommes-nous assez jeunes pour voir la fin de la guerre ? Sans doute, les moyens militaires ne sont plus les mêmes qu’il y a un siècle. Cependant tout est relatif. C’est ainsi qu’en se basant sur la puissance des engins de guerre on évaluait la durée du conflit à plusieurs mois à peine, alors que, par des moyens appropriés aux méthodes nouvelles, la guerre dure depuis bientôt deux ans et rien de vraiment objectif n’autorise d’en prévoir une fin prochaine. Donc, dans les circonstances présentes, le mieux est de considérer le temps de guerre comme normal plutôt qu’accidentel et momentané. Arrange tes affaires, accommode ta vie avec ce point de vue : j’ai idée que tu t’en trouveras bien.

12 mai

Reçu deux lettres. Quant au colis postal contenant les deux Larousse, bien qu’ils n’aient pas été torpillés comme tu l’as supposé, je ne les ai pas encore touchés. Ce sera, j’espère pour la fin de ce mois. Le dernier envoi (journaux et livres) me sera sans doute remis demain… ou jours suivants. Dans ma dernière, je t’ai donné les instructions voulues pour l’achat de ce recueil de textes légaux réglementaires. C’est bien chez l’éditeur Lavausselle que tu le trouveras. Les colis ne m’ayant pas encore été remis, je n’ai pu consulter le catalogue ; néanmoins, je crois pouvoir t’assurer que le titre est bien celui que je t’ai indiqué : Lois, décrets et règlements relatifs à la transportation. Achète l’édition la plus récente de façon qu’il soit à jour.

À l’égard des ouvrages dont je t’ai adressé la liste, rien ne presse pour le moment. Je ne tiens pas à m’encombrer. Borne-toi à m’envoyer ceux que je te désigne à chaque courrier.

Ne manque pas d’aller à Colombes. Et, si parfois Octave se montrait par trop exigeant, tu n’aurais qu’à tenir pour nulle la demande de Julie. Cela simplifierait tout. Somme toute, elle peut bien s’arranger elle-même[31] .

Ton très affectionné,

Alexandre

13 mai 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

J’ai encore reçu une de tes chères lettres, la troisième. Je t’assure, ma bien bonne, que tu t’alarmes bien à tort à mon sujet. En toute sincérité, je ne suis pas malade, pas même indisposé. Il y a bien, il est vrai, ces douleurs dans les doigts ; mais c’est si peu de chose, c’est une conséquence si naturelle des aventures que j’ai eues qu’il serait déplacé d’y accorder quelque souci. Vivre, c’est s’user. Et tous les discours du monde ne changeront rien à cela. Par ailleurs, je me porte bien. Il faut même remonter bien haut dans l’échelle de mes années pour retrouver une santé aussi satisfaisante que celle dont je jouis en ce moment. Absolument localisée au sternum, l’ostéite a été parfaitement guérie par l’intervention chirurgicale. La plaie est complètement fermée depuis plus d’un an, sans récidive. Je soupçonnais, cependant, que, à l’état larvé, elle évoluait très lentement et se remanifesterait inopinément. Je me suis trompé et tu dois penser que mon erreur m’est chère. Encore que les environs du siège opéré soient sensibles au toucher, je veux dire à la pression, je ne ressens plus aucune douleur. Il va de soi que je ne te dis pas cela pour ta quiétude mais bien parce que c’est vrai. Ainsi, plus de soucis à ce sujet. Ne t’inquiète pas davantage de m’envoyer des médicaments. À l’occasion, et l’occasion n’est pas à désirer, j’aurais ici tous les soins désirables. Au surplus, il ne faut pas accorder une foi aveugle à tous ces toniques présentés et prescrits à grand renfort de publicité. On ne radoube pas des tissus comme une coque de navire. On peut survivre à de fortes secousses mais personne n’a encore pu revivre. Ne nous embarrassons pas d’illusions inutiles. C’est bien assez de se montrer complaisant à l’égard de celles qui nous conduisent agréablement au dernier terme. Somme toute, ne te mets pas en peine pour moi. Pense plutôt à toi, dont la situation apparemment plus facile est en réalité, en raison du conflit actuel, bien plus pénible que la mienne. Il est déjà fort heureux pour moi que tu puisses m’adresser tous ces ouvrages que je t’ai demandés. Je ne désire rien de plus.

En ce moment, tu sais, il faut savoir faire la part des choses. C’est quand on souffre la vie qu’il est bon de l’éponger, en oubliant les rancunes et les inimitiés. Le malheur rapproche. Je te dis cela au sujet de Jacques, de sa famille. Bien sûr, son caractère est loin de pouvoir cousiner avec le nôtre, mais, différence de goût et de mœurs à part, ce n’est pas un méchant homme. À tout prendre, à l’heure critique, il s’est bien conduit. Et cela seul importe. Quant à Hélène, je prends sincèrement part à l’affection, que j’espère légère, dont elle a été frappée. Je crois t’avoir informée déjà que je lui avais écrit en réponse d’une lettre, toute amicale, qu’elle m’avait adressée de Paris. Depuis, et il y a bientôt deux ans de cela, je n’ai plus reçu de ses nouvelles. Si tu as l’occasion de la voir, offre-lui mes amitiés et mes souhaits de prompte guérison. Bien que sans intimité, je connais bien la personne dont elle est l’hôte. Son père, je parle de Louis, doit avoir aujourd’hui un âge respectable. Il serait à désirer que ses manières le fussent aussi, car, d’après ce que Lise m’en a dit, il ne s’est pas précisément comporté comme un preux à l’endroit d’Hélène[32]. Que veux-tu, la vie aussi est une guerre, et une guerre qui, encore que plus hypocrite, est tout autant implacable que l’autre. Comme dit l’autre, vivre c’est assassiner. Il n’y a pas que la mitraille qui tue ; il y a des sourires homicides. À l’instar des animaux (sommes-nous autre chose que cela ?), les forts dévorent les faibles. Le mot historique mais légendaire de Brennus sera toujours d’actualité : vae victis, c’est la vie. C’est à chacun de s’arranger pour être celui qui jette l’épée dans la balance.

Il ne m’est pas encore possible de pouvoir t’accuser réception des colis. Je présumais les toucher aujourd’hui, en vain. Comme à l’ordinaire, un ordinaire assez récent d’ailleurs et peu explicable, je ne les recevrai que dans plusieurs jours. C’est bien embêtant, mais il faut passer par là. Ce sera donc pour le prochain courrier.

Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine et aux camarades. Ton très affectionné,

Alexandre

3 juin 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

Je regrette de ne pouvoir t’accuser réception du Larousse. Si le bateau de l’administration arrive demain, j’espère le recevoir. Je t’en informerai au courrier prochain.

Ne te mets pas en peine pour les ouvrages que je t’ai désignés. Avec la crise que nous traversons, beaucoup d’ouvrages épuisés ne sont pas réédités : de là la difficulté de les trouver. D’autre part, il n’est pas certain que l’on m’autorise à les recevoir. En sorte que, pour éviter tout tracas, il vaut mieux que tu cesses tout envoi. Plus tard, après la guerre, lorsque le commerce de la librairie sera réorganisé, il sera toujours temps d’y revenir. Au reste, pour le moment, j’ai assez d’ouvrages pour m’occuper. Je te le répète, ne te chagrine pas pour cela. Ma santé est bonne, mon sort relativement satisfaisant. Dans l’état actuel des choses, on ne peut exiger mieux. Ton cas m’inquiète autrement. Tu me dis bien ne pas être malade, mais est-ce bien vrai ? Ce n’est pas que l’affection dont tu t’es plainte soit grave, mais elle est symptomatique de lésions plus sérieuses. Tu te surmènes trop, tu ne prends pas assez de repos. Mauvais calcul qui pourrait bien, si tu n’y remédies, déterminer une rechute déplorable. Réfléchis bien et fais en sorte que le sentiment cède la place à la raison. Encore un coup, prêcherai-je dans le désert ?

Dans ma dernière, je t’ai conseillé de ne pas donner suite à la demande de Julie, en raison des agissements d’Octave. Les temps sont assez pénibles sans en aggraver la rigueur par des démarches qui, bien qu’innocentes, pourraient cependant être mal comprises de sa famille. Tu sais bien, que, comme intelligence, ce ne sont pas des aigles. S’il fallait leur donner un nom d’oiseau, celui allégorique de sansonnet leur conviendrait plutôt. Donc, malgré les conseils à coup sûr contraires que l’on a dû te donner à Colombes, laisse les choses en l’état[33].

Je n’ai pas encore reçu les colis annoncés dans ta dernière. La distribution en est depuis quelques mois très tardive. C’est tout juste si j’ai le temps, et c’est l’essentiel, de pouvoir répondre à tes lettres.

Excuse-moi si je ne suis pas plus long. Mes doigts ne vont pas mieux (à l’écriture, tu dois t’en apercevoir) et il m’est pénible d’opposer de près le pouce aux autres doigts. Symptômes de dégénérescence, rhumatisme, arthritisme, sclérose ? Je n’en sais rien. L’attention, j’entends la contention d’esprit, n’est pas trop altérée. J’associe assez bien les idées, la spéculation ne m’est pas pénible. Ce qui m’induit à penser que ce n’est rien de grave. D’ailleurs, si cela persistait, j’irais voir le médecin.

Amitié sincère à tante, à ta bonne voisine et aux camarades, sans oublier Louise que tu as bien fait d’aller visiter. Ton très affectionné,

Alexandre

27 juin 1916

Îles du Salut

Ma chère maman,

Tu n’as pas été en retard pour m’expédier ces livres ! Moi qui, dans ma dernière, te disais de ne plus m’en envoyer. Je ne m’attendais certes pas que tu sois si prompte. Que de dépenses je te fais faire là ! Et c’est bien ce que j’aurais voulu, après réflexion, éviter. Non pas que j’ai renoncé à mon projet ; mais parce que je craignais que, contrairement à ce que tu m’assures, tu ne sois malade et, pécuniairement, plutôt gênée. Enfin, ma lettre est arrivée trop tard. Pour le moment, arrête tout envoi d’ouvrages. Outre que les éditions sont presque toutes épuisées, ceux que je possède me suffisent amplement pour le moment. Après la guerre nous verrons. Quant à la liste de ceux que tu m’as indiqués dans ton courrier de mai, ils sont d’une école aujourd’hui pour ainsi dire morte et ne peuvent, conséquemment, m’être d’aucune utilité. Ne te mets pas en peine pour moi, ma bien bonne. Je te le répète, ma santé est bonne. Et cela résume tout. Mes douleurs dactyles m’ont passé. Simple malaise causé sans doute par la saison pluvieuse. Rien de grave. C’est toi qui m’inquiètes. Tu te surmènes trop. Une bonne fois pour toutes, écoute-moi et ménage tes forces. Tu seras bien avancée si, un jour, à cause du travail excessif, tu tombes gravement malade. Soigne-toi bien et ne te prive pas.

Ce n’est pas utile que tu refasses une deuxième demande. Le résultat serait le même. Je me procurerai moi-même ce qu’il me faudra. Ce que je t’ai dit des ouvrages peut aussi bien s’appliquer aux journaux. Encore que je les lise avec intérêt, je peux fort bien m’en passer. C’est te dire qu’à cet égard tu en useras au mieux de tes moyens. Tu dois bien penser que je ne suis pas le seul à en recevoir. Cette sorte de lecture ne fait pas défaut et je n’en manquerai pas.

Je n’ai pas encore touché les derniers envois annoncés et ne puis, conséquemment, t’en accuser réception. Encore que je n’aie pas Le Matin, je sais, néanmoins, ce que contient l’article dont tu me parles. Je l’ai lu il y a deux mois déjà alors qu’il parut dans un journal de la colonie. À te dire vrai, je ne fonde pas grand espoir sur ces sortes de nouvelles, toutes spéculatives d’ailleurs. Cela a tout juste la valeur d’une opinion, rien de plus. C’est peu de chose, tu en conviendras. Tant que la question ne sera pas portée devant le Parlement, le reste ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête. En arrivera-t-on là ? J’en doute. Une telle mesure, bien que faisant partie des choses possibles, me semble trop choquer la tradition et la légalité pour être réalisable. Enfin, attendons. Quoi qu’il advienne, je suis de ceux qui sont prêts.

Si, comme tu me l’as promis, tu vas voir Jacques et Hélène, adresse-leur mes amitiés.

Ne sois pas surprise si tu n’as pas reçu des nouvelles de Colombes[34]. D’après ce que tu m’en as dit, il a dû y avoir une quinzaine de jours de retard. Ce sera donc pour le prochain courrier. Il me tarde.

Amitiés sincères à tante, à ta bonne voisine et aux camarades.

Ton très affectionné,

Alexandre


[1] Léonce Rousset (1850-1938), saint-cyrien, blessé et prisonnier durant la guerre de 1870, servit aussi en Algérie et en Nouvelle-Calédonie. Député nationaliste de la Meuse entre 1902 et 1906, il publie en 1908 une Histoire populaire de la guerre de 1870-71 qui connait un réel succès. Anciennement proche de Foch, il publie entre 1914 et 1916, La guerre au jour le jour en trois volumes.

[2] Pendant la Grande Guerre parait chez Plon en 1916. Gabriel Hanotaux (1853-1944), diplomate, historien et républicain modéré, fut ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Mélines de 1896 à1898 ; impliqué dans l’expansion coloniale française, il prend une part active dans la crise soudanaise avec l’incident de Fachoda en 1898. Il entre à l’Académie française un an plus tôt et œuvre au début du siècle pour le rapprochement franco-étasunien.

[3] Premier ministre libéral anglais de 1908 à 1916, Herbert Henry Asquith (1852-1928) fit adopter par le parlement le home rule, projet d’autonomie pour l’Irlande, en 1912. Il fut aussi un des organisateurs de la triple entente. IL doit démissionner en décembre 1916 et céder sa place à Lloyd Georges après les critiques subies sur sa gestion de la guerre.

[4] Dans l’Ecclésiaste 9, la vraie citation est : « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort » ; le ciron est un insecte de la famille des acariens.

[5] Le premier bateau sur lequel Jacob, à 11 ans, s’était embarqué comme mousse.

[6] Beccaria (1738-1794) est en quelque sorte le créateur de la théorie pénale : un des premiers à imaginer un système où les peines seraient calculées en fonction et proportionnellement aux délits commis.

[7] Publié en 1862, le livre de Fiodor Dostoïevski se déroule dans un bagne en Sibérie.

[8] Attribué à l’auteur grec du IIe et IIIe siècle, Longus, le roman pastoral Daphnis et Chloé narre les aventures amoureuses d’un couple adolescent de bergers.

[9] Jacob évoque une surveillance accrue autour de lui : il explique sa position par cette métaphore filée du prisonnier de guerre pour finir sur une méfiance vis-à-vis de la censure.

[10] Jacob cherche aussi à consulter les adeptes de l’approche psychologique du crime. Tous sont des théoriciens contemporains.

[11] L’opération allemande, baptisée Gericht, commence le lundi 21 février 1916 à 4h du matin, par un tir de réglage sur le palais épiscopal de Verdun. La bataille dure dix mois et provoque plus de 700.000 morts et blessés.  

[12] Paris, Félix Alcan, 1892.

[13] Paris, Schleicher, 1899.

[14] Paris, Rousseau, 1893.

[15] Paris, Félix Alcan, 1890.

[16] Paris, Félix Alcan, 1890.

[17] Chapitre du livre Etudes sociale et pénales de Gabriel Tarde, Paris, Masson, 1892.

[18] Paris, Félix Alcan, 1898.

[19] Paris, Félix Alcan, 1907. Le nom exact de l’auteur est Antoine Wylm.

[20] Paris, Félix Alcan, 1907.

[21] Paris, Félix Alcan, 1910.

[22] Paris, Félix Alcan, 1909.

[23] Paris, Félix Alcan, 1910.

[24] Celle que lui valut le meurtre de Capeletti.

[25] Tante, est une des boîtes aux lettres de Marie Jacob permettant la réception de courriers clandestins. S’agit-il d’un ou d’une anarchiste, de Louis Matha qui le fut en 1910 avec sa compagne Laurentine Sauvraz, dite Louise Silvette ?

[26] Il est possible que le nom soit mal orthographié et qu’il s’agisse de Charles Lavauzelle.

[27] Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, F.Pichon, 1905.

[28] Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, Arthur Rousseau, 1901.

[29] Paris, Grasset, 1912.

[30] Cette infirmité n’ira pas en s’arrangeant, l’écriture est souvent quasiment illisible, ce qui ne facilite pas la lecture des manuscrits.

[31] Jacob indique à sa mère que, si elle remarquait des tracasseries policières, elle ne tienne pas compte d’une de ses demandes et qu’il préfère se débrouiller tout seul.

[32] Si Louis semble désigner Louis Matha et Lise Marie Jacob elle-même, ce passage codé semble suggérer des tensions au Libertaire ; il se pourrait que derrière Hélène dont on apprend la mort en août 1916 se cache l’anarchiste Pierre Martin, dit Le Bossu, particulièrement virulent contre l’Union Sacrée et le Manifeste des Seize.

[33] Encore et toujours une exhortation à la vigilance face à la surveillance de la police.

[34] Colombes (lié à Colombat ou encore Colombani) serait donc une des « boîtes aux lettres » du courrier clandestin que Jacob envoyait à sa mère. Ce qui tarde à Jacob, c’est peut-être des nouvelles de sa demande de costumes en caoutchouc pour préparer sa nouvelle tentative d’évasion.

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  • Alexandre Jacob, l'honnête cambrioleur