Lupinose nous voilà


Ancien militant du GAJ (groupe action jeunesse) puis du GAS (groupe d’action solidariste) de Jean-Pierre Stirbois, Laurent Maréchaux a dirigé de 1975 à 1979 les Cahiers du Solidarisme. Il collabore depuis régulièrement au magazine Historia et publie son premier roman en 2005 aux éditions La Dilettante. Quatre ans plus tard, son livre Hors la loi publié chez Arthaud veut rendre un hommage bien ambigu aux bandits de grand chemin et autres anarchistes, illégalistes, as de la gâchette…  qui ont préféré sortir du cadre de la légalité pour affirmer leur attachement viscéral au principe de liberté. Le livre, réédité au format poche en 2018 a été encensé par la presse… Le Figaro, Valeurs Actuelles, Causeur et bien sûr Historia ont adoré cette énumération de mauvais garçons. Le Monde aussi d’ailleurs. Parmi les nombreux lascars et malandrins recensés du VIIe au XXe siècle, il en est un de la page 151 à la page 155 du livre format poche, « éternel rebelle », qui est « entré dans la légende sous les traits » de … qui vous savez.

L’auteur s’appuie sur la seule biographie d’Alain Sergent pour parler d’Alexandre Jacob, prénommé Marius bien évidemment. Aucune autre source ne semble avoir été utilisée. Pas même les romans à prétention biographique de Bernard Thomas. Laurent Maréchaux sait-il alors qu’il ne peut y avoir d’article du Petit Parisien en date du 2 avril 1897 évoquant le coup du Mont de Piété de Marseille puisqu’il a lieu en réalité deux ans plus tard. Un peu de sérieux dans la quête des sources eut été le bienvenu. Mais il est possible que ce soit une erreur de retranscription sur l’année… sauf qu’il n’y a pas d’article du Petit Parisien non plus le 2 avril 1899 évoquant le coup de génie illégaliste.

L’auteur de ces quelques lignes sait-il qu’Alain Sergent s’appelle en réalité André Mahé. Est-il en outre au courant du passé pour le moins trouble d’André Mahé durant la seconde guerre mondiale, passé de collaborateur dont on a pu voir dans les colonnes du Jacoblog comment il a pu infuser la vision donnée sur cet anarchiste de la Belle Époque (et notamment la fin de la biographie) ? Il n’en demeure pas moins que l’on retrouve ici les informations données par Sergent, avec en introduction un bel amalgame où la réalité fantasmée par une plume venue de cette infecte extrême-droite vient forcément alimenter l’inspiration de Maurice Leblanc. Lupinose nous voilà ? Laurent Maréchaux aussi. Et il l’a chopée.

Laurent Maréchaux

Hors la loi

Anarchistes, illégalistes, as de la gâchette…

Ils ont choisi la liberté

Arthaud, 2009

Marius Jacob (1879-1954)

Illégaliste et gentleman-cambrioleur

Tous les illégalistes ne meurent pas sous les balles. Le 28 août 1954, malade et fatigué par une vie d’éternel rebelle, Marius Jacob écrit une lettre à ses amis : « Je vous quitte sans désespoir, le sourire aux lèvres, la paix dans le cœur… en faisant la nique à toutes les infirmités qui guettent la vieillesse… J’ai vécu, je puis mourir », puis il enfonce dans son bras décharné une seringue emplie de morphine. Entré dans la légende sous les traits d’Arsène Lupin, le gentleman-cambrioleur peut sans regret tirer sa révérence. Ses nombreuses vies hors des lois lui survivront.

D’origine alsacienne, sa famille s’installe à Marseille en 1850 et trouve dans la mer un gagne-pain providentiel. À onze ans, Alexandre Marius, après avoir obtenu son certificat d’études sur les bancs des Frères des écoles chrétiennes, emprunte le sillage de son père, Joseph Jacob, et suit les traces des héros de Jules Verne, dont il a avalé les romans ; il s’engage comme mousse sur le Thibet à destination du Congo. D’« apprentisse », le gamin devient novice-timonier à bord de La Ville de Nouméa, débarque à Sydney et déserte, dégoûté de cette vie de crève-la-faim. Sans le moindre sou, l’adolescent rêveur s’enrôle sur un baleinier qui pratique, à défaut de chasse aux cétacés, la piraterie. La fortune qu’il y gagne a le goût du sang. Il réembarque pour la France et échappe par chance à la pendaison, ses anciens complices ayant, peu après son départ, été arrêtés, jugés et exécutés.

À Marseille, il reprend la mer et perd ses illusions en côtoyant, au gré de ses embarquements, la misère, les naufrages, l’exploitation, les filouteries en tous genres, les transports douteux et la violence bestiale. À seize ans, la maladie l’éloigne de la mer et le rapproche de l’anarchisme. Condamné à l’inaction, le matelot désoeuvré se réfugie dans la lecture, dévore Victor Hugo et s’enflamme pour les pages de Quatre-Vingt-Treize dénonçant les trois parasites de la société : le prêtre, le juge et le soldat.

D’un naturel solitaire, l’adolescent se lie avec un jeune voisin libertaire qui le convertit sans peine aux idées révolutionnaires propagées par Proudhon et Bakounine. Alexandre dévore les feuilles de chou anarchistes, s’usant les yeux à décrypter L’Agitateur ou L’Indicateur anarchiste. En ce printemps 1893, l’Europe est secouée par une vague d’attentats et d’assassinats à laquelle répond une répression impitoyable, transformant en héros des poseurs de bombes, vite condamnés à mort. Alexandre – qui se fait à présent appeler Marius – est gagné par la fièvre activiste. Avec quelques camarades, l’apprenti révolutionnaire bricole des produits explosifs qu’il n’aura pas le temps d’utiliser : il est dénoncé par un des nombreux indicateurs de police qui pullulent dans les cercles libertaires et écope de six mois de prison.

Désormais fiché et épié, Marius tente, comme typographe puis comme aide pharmacien, une insertion professionnelle hasardeuse. Son passé d’activiste lui colle à la peau et dissuade ses employeurs successifs de le garder. Le travailleur se retrouve à la rue, privé de boulot, mais renforcé dans ses convictions anarchistes. Aux gestes désespérés contre des édifices, le jeune réprouvé préfère les attaques contre la propriété : « Puisque les bombes font peur aux pauvres, volons les bourgeois, et redistribuons aux pauvres ! » À dix-huit ans, Marius Jacob entre, avec humour et malice, dans l’illégalisme.

Son premier coup d’éclat, narré par Le Petit Parisien du 2 avril 1897, est un coup de maître qui met tous les rieurs de France de son côté : « Un commissionnaire du mont de Piété (de Marseille) vit arriver quatre personnes correctement vêtues, dont l’une, ceinte d’une écharpe officielle, exhiba une commission rogatoire en se prétendant commissaire de police… et exigea la remise de nombreux bijoux, que ses acolytes renfermaient dans des boîtes. Il signa un reçu en règle, assurant que le tout serait rendu après examen par le parquet. » En fuite, Jacob est condamné par contumace à cinq ans de prison et trois mille francs d’amende. Pour son malheur, l’un de ses anciens complices le croise dans une rue de Toulon et, en échange de son propre acquittement, vend la mèche. Marius est arrêté et transféré à Aix dans l’attente d’un nouveau procès.

Pour échapper à une sentence connue d’avance, il simule la folie et est envoyé à l’asile de Mont-Perril, d’où il s’enfuit avec l’aide de son père, venu lui prêter main forte. Ces semaines d’internement sont propices à la réflexion. Fini les fric-frac sans justification idéologique : Jacob entend mettre son intelligence supérieure et son sens de l’organisation au service du mouvement anarchiste. Désormais, les fruits de ses exploits seront redistribués aux camarades en difficulté ou financeront la cause.

Marius crée les « Travailleurs de la nuit », un gang d’anarchistes articulé en brigades censées respecter des règles librement consenties. On ne tue pas, sauf pour se défendre, et uniquement s’il s’agit de policiers ; on ne s’attaque qu’aux riches propriétaires, aux nobles, aux juges, aux militaires et aux biens du clergé ; une part du butin sera reversée à la mouvance anarchiste. Excepté Jacob, rares seront ses camarades à mettre en pratique ces vœux pieux. Jacob a également réfléchi à l’approche opérationnelle. Il ouvre à Montpellier un commerce de quincaillerie, où il reçoit gratuitement de précieux dépliants décrivant le fonctionnement des coffres-forts et acquiert à Paris une fonderie qui transformera en lingots d’or son butin, sans passer par des receleurs, trop bavards. Les églises et les hôtels particuliers, répertoriés à travers toute la France, sont ses cibles de prédilection, les déguisements en tous genres (robe de curé, tenue d’officiers, smoking, etc.) sa marotte. Chaque brigade opère par trois : un éclaireur part seul repérer les lieux à l’aide d’un « scellé » – un carton plié et placé dans l’encoignure de la porte d’entrée, afin de s’assurer que le propriétaire est absent –, ses deux complices arrivent le lendemain en train pour passer à l’action. De Cherbourg au Mans, en passant par Paris, Tours ou Orléans, la plupart des grandes villes françaises reçoivent les visites d’Attila, le nom sous lequel Jacob signe ses forfaits en les agrémentant de phrases humoristiques : « Aux juges de paix nous faisons la guerre » ou « Dieu Tout-Puissant, retrouve tes voleurs 2 ». Lors du procès d’Amiens, il répondra de cent cinquante-six affaires identifiées.

Par deux fois, Marius Jacob doit faire feu pour échapper à la police. Une première fois à Orléans, où il est interpellé dans une chambre d’hôtel avec son complice Royère. Atteint de plusieurs balles, l’agent Couillot survit à ses blessures. Le 21 avril 1903, à Abbeville, l’affaire tourne mal et stoppe définitivement sa vie de cambrioleur. Surpris par une voisine alors qu’ils opèrent dans un hôtel particulier, Jacob et ses deux complices – Bour et Pélissard – fuient à travers champs et gagnent à pied le bourg de Pont-Rémy. Il est deux heures du matin, le prochain train n’arrive qu’à six heures. Jacob, en militant incorrigible, tente pour passer le temps de convertir le garde-voie à ses idées libertaires. Méfiant, le bonhomme s’absente quelques minutes pour alerter le commissariat d’Abbeville. À l’ouverture des guichets, l’agent Pruvost et le brigadier Auquier sont envoyés sur place. Bour tue d’une balle en plein coeur le premier, tandis que Jacob décharge son arme sur le second, avant de se perdre dans la campagne et d’être appréhendé, à bout de force, aux abords d’Airaines.

Leur procès s’ouvre à Amiens le 8 mars 1905. Malgré les charges qui pèsent contre lui – meurtre, vol en bande et association de malfaiteurs –, passibles de la guillotine, Jacob conserve, comme le rapporte la presse locale, toute sa morgue :

« Son regard énergique lui donne un air dur. Il garde son chapeau sur la tête :

“Découvrez-vous, ordonne le président.

— Vous êtes bien couvert, vous, réplique Jacob.

— Levez-vous.

— Vous êtes bien assis ?

— Êtes-vous d’accord avec vos co-accusés sur la récusation de quelques jurés ?

— Je ne suis d’accord avec personne, nous ne reconnaissons pas à vos jurés le droit de nous juger.” 3 »

Lors de la troisième audience, le génie de l’effraction expose avec sa fougue habituelle ses idées révolutionnaires : « Le travail, loin de me répugner, me plaît… Ce qui m’a répugné, c’est de suer sang et eau pour l’aumône d’un salaire, c’est de créer des richesses dont j’aurais été frustré… Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Le vol, c’est la restitution, la reprise de possession… Plutôt que de mendier ce à quoi j’avais droit, j’ai préféré m’insurger et combattre pied à pied mes ennemis en faisant la guerre aux riches, en attaquant leurs biens. »

À la sixième audience, l’accusé se prend de bec avec le président, entonne L’Internationale, quitte le prétoire et ne reviendra plus. Jacob a vingt-quatre ans. Le tribunal le condamne aux travaux forcés à perpétuité et l’expédie en novembre 1905 en Guyane, au bagne des îles du Salut.

Considéré comme « un bandit exceptionnellement dangereux, à surveiller de près, de très près », Jacob bénéficie pendant la traversée d’une cage spéciale, avec seulement trois autres bagnards, alors que ses compagnons de galère s’entassent à cinquante par cage. Si elle le prive d’être interné sur le continent guyanais où les conditions de détention sont moins éprouvantes, sa réputation d’irréductible et son double statut d’interné A et B vont contribuer à le sauver.

Les autres condamnés respectent Marius qui s’impose comme un leader. Pour lui commence un nouveau combat : faire plier l’administration pénitentiaire. Au prix d’interminables séjours au cachot, une pièce obscure sans ouverture où chaque soir le condamné est mis aux fers. Sa bête noire est le commandant Michel, responsable du camp, qui reconnaîtra qu’il fallait abattre Jacob pour ne pas être abattu par lui. Ses armes de prédilection : l’étude des codes de justice militaire et maritime et du Code pénal, ainsi que la multiplication des plaintes auprès du ministre de la Justice. Dans son combat, Jacob reçoit un soutien de poids : celui du docteur Louis Rousseau, arrivé en septembre 1920 aux îles du Salut en tant que médecin militaire.

Dix-huit fois, Jacob tente de s’échapper, confectionnant en cachette des voiles et imaginant mille stratagèmes pour prendre le large, des plus audacieux aux plus farfelus. Souvent dénoncé, toujours malchanceux, Jacob ne parviendra jamais à ses fins.

Un événement tragique va bouleverser ses années de détention. En 1908, Capeletti, « une des mentalités les plus basses du bagne », essaie de l’empoisonner. Prévenu par un autre bagnard, Jacob, saisi de fureur, tue à coups de couteau la crapule. Le tribunal maritime le condamne à cinq ans de réclusion cellulaire, ramenés en cassation à deux ans – deux années à vivre seul dans une cellule où des barreaux tiennent lieu de plafond, et où toute parole est interdite.

L’obstination de sa mère et la mobilisation de l’opinion publique finissent par payer. Après vingt-deux ans de bagne, Jacob est autorisé à regagner fin1925 la France, pour effectuer à Melun, puis à Fresnes, ses trois dernières années de prison.

À soixante-quatorze ans, l’anarchiste au grand cœur décide qu’il est temps de se faire la belle. Il griffonne sur un bout de papier : « Linge lessivé, rincé, séché, mais pas repassé. J’ai la cosse. Excusez. Vous trouverez deux litres de rosé à côté de la panière. À votre santé ! » Il montre une dernière fois que l’humour, la générosité et l’illégalisme peuvent faire bon ménage.

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