Mes tombeaux 26


Les Allobroges

7ème année, n° 1299,

vendredi 27 février 1948, p. 2.

Mes tombeaux

souvenirs du bagne

par Paul Roussenq, L’Inco d’Albert Londres

XXV

Soixante pour cent des libérés du bagne étaient voués à la famine et menacés de la relégation : le bagne n°2

Anecdotes

Un curé-aumônier s’était fixé à St-Laurent. Cet honorable ecclésiastique ne pouvait pas voir les bagnards qui le lui rendaient bien. Il allait jusqu’à se joindre aux chasseurs d’hommes pour la poursuite des évadés.

Un jour, dans les alentours du village, trois libérés le croisèrent. L’ayant dépassé, ils imitèrent le cri du corbeau : croa ! croa !

Notre homme, qui avait de l’esprit. leur lança : « Partout où l’on voit des corbeaux, il y a de la charogne ! »

Le surveillant-principal Buffet était partisan de la manière forte. Il aimait à dire : « Je me nomme Buffet, et je ne suis pas commode ! »

Le sous-directeur Picard raffolait des petits chefs-d’œuvre réalisés par les condamnés, mais il n’entendait pas les payer.

Quand il se rendait dans les chantiers forestiers, on tournée d’inspection, il ne manquait de décrocher quelque chose à sa convenance. « Oh ! le beau tapis d’aloès, s’écriait-il. Que Madame Picard serait contente de l’avoir ! »

Et il se fouillait : rien dans les mains, rien dans les poches. Alors un surveillant se dévouait pour solder l’acquisition. « Je vous rendrai çà, Monsieur Un Tel, à la prochaine occasion ». Mais le sous-directeur était affligé d’un défaut de mémoire. Cela se représenta maintes fois. A la fin, lorsqu’il se fouillait en vain, les surveillants prenaient un air absent.

Madame Picard ne devait pas être contente.

Lors des émeutes de Cayenne, à propos de l’empoisonnement du député Galmot. la foule envahit le palais du Gouverneur pour lyncher ce dernier qui put se sauver avec son secrétaire général par les jardins.

Ces deux hauts fonctionnaires vinrent se réfugier dans l’enceinte du pénitencier. On leur coupa les cheveux à ras et on les rasa, avant de leur faire endosser le costume pénal. A la tombée de la nuit, ils furent compris dans un convoi en partance pour St-Laurent, à bord du vapeur « Maroni ».

Et c’est ainsi, déguisés en bagnards et mêlés avec eux que les deux fugitifs échappèrent au massacre.

Certains transportés participèrent à ces émeutes sanglantes.

LES LIBERES

Au Bagne, si la ration congrue n’était pas fameuse, on pouvait tout de même l’améliorer en utilisant le système D. On était logé et habillé.

La peine accomplie, le libéré, livré à lui-même, devait subvenir à tous ses besoins.

Avant de le lâcher, la Tentiaire lui faisait cadeau d’un complet bleu d’une paire de soulier et d’un chapeau de feutre – en tout et pour tout.

Va comme je te pousse ! Bien sûr, l’homme avait quelques économies, comme de juste. Mais en mettant le pied dans la vie civile, Il fallait bien fêter cet événement. Alors, avec les amis, les tournées succédaient aux tournées. Et puis, parmi les autochtones, il y avait bien quelques prêtresses de Vénus pas trop foncées et pas trop farouches…

Le lendemain de ce grand jour, s’il restait de quoi louer une chambre pour un mois, c’était déjà bien beau. Et alors ? Alors, on faisait comme les autres on menait une vie aléatoire de tous les jours.

Sur cent libérés, on pouvait établir la situation suivante, indicative de leurs moyens d’existence :

  1. Exerçant leur métier : 10 ; 2 Tenant un commerce : 3 ; 3 Nantis d’un emploi fixe : 7; 4 ; Broussiers : 6 ; 5 Recevant de quoi vivre de leur famille : 4 ; 6 Trafiquants louches intermédiaires : 5 ; 7 S’adonnant au vol et en vivant : 5 ; 8 Sans occupations, errants : 60

Les broussiers gagnaient leur vie en explorant la brousse, chassant les papillons de collection, traquant le gibier et parfois allant à la pêche dans les « criques ».

Ainsi soixante pour cent des libérés vivaient au jour le jour, buvant plus qu’ils ne mangeaient. Le tafia ! Ils « tapaient » leurs collègues et s’ingéniaient à subsister un usant d’expédients. La plupart d’entre eux travaillaient au déchargement du courrier et de rares cargos – cinq ou six par mois. Cela leur permettait de solder les dettes arriérées, tout au moins une partie. Le reste du temps, ils se baguenaudaient à travers les rues de Cayenne ou de Saint-Laurent, s’allongeaient sur les bancs ou bien allaient s’étendre à l’ombre. Vêtus de loques, la barbe hirsute, le ventre creux, plus d’un regrettait le Bagne. D’ailleurs, le Bagne numéro deux, la relégation, les attendait – l’un après l’autre.

En effet, ils étaient presque tous relégables ; un vol de bananes sur pied et il n’en fallait part davantage.

L’élément indigène, commerçants, notables et autres, ne restait pas insensible à tant de misère, laquelle provenait de ce fait essentiel que personne ne s’occupait d’eux en haut lieu et qu’on les laissait délibérément croupir dans leur détresse. Ces braves gens leur étaient secourables. dans la mesure de leurs possibilités. Bien souvent, ils les chargeaient d’une course, d’une petite corvée, afin de les aider.

Les libérés recevaient aussi une certaine assistance de leurs camarades en cours de peine, qui leur apportaient un peu de pain, un morceau de viande ou de lard. De leur côté, les médecins faisaient tout ce qui était humainement possible en leur faveur. Une salle leur était réservée à l’hôpital de Saint-Laurent (centre de séjour de la masse des libérés). Cette salle contenait une quinzaine de lits. Par roulement, pour une quinzaine de jours, les libérés venaient s’y refaire un peu, oublier leur triste sort. A leur sortie, s’ils le voulaient, ils pouvaient aussi aller séjourner quelque temps au Nouveau-Camp, sous le régime commun. Bien peu y songeaient. (A suivre)

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