Virulente lupinose à Nantes Révoltée


Nantes révoltée n’est pas, loin s’en faut, le seul organe de presse à profiter du succès mondial de la série TV Lupin pour éclairer notre lanterne d’une historique réalité estimée opaque. Le « nouveau média à l’extrême-gauche des Pays de la Loire »[1], fort en ce début d’année 2021 de quelques 203744 abonnés sur le réseau social Facebook[2], a tenu à nous expliquer que, derrière le gentleman cambrioleur, issu de l’imagination de Maurice Leblanc, « il y avait un personnage bien réel ». À trop vouloir vulgariser et de manière approximative, sans aller à la source, le web-journal reprend à son compte moult clichés éculés et propos apocryphes pour finir par se manger une méchante lupinose. Virulente et indigeste.

Il est dommage que les membres de ce sympathique collectif d’information soient restés muets aux nombreuses remarques que leur narration de la vie de l’honnête cambrioleur a pu engendrer. Aucune réponse, aucune rectification. La lupinose rend donc sourd. Et cela est d’autant plus caustique que la vie du héros de la classe ouvrière se retrouve reprise telle quelle dans un autre médium mais se situant, lui, à l’exact opposé de l’échelle politique. Le jeudi 21 janvier, l’humeur brune de Gérard Luçon d’Agora Vox reprenait mots pour mots la si peu exacte biographie dressée chez Anne de Bretagne. On ne peut évidemment faire grief à NR de ce malencontreux pompage qui vise, chez les afficionados d’un ordre nouveau, blanc et européen, à pointer d’une main droite bien levée l’affront qui serait fait à Lupin incarné dans la série Netflix par Omar Sy. Agora Vox, comme beaucoup de bas du front racistes, n’ont pas vu en outre que l’acteur ne joue pas Lupin mais un génial répliquant au XXIe siècle. C’est peut-être même la bonne idée d’une série menée à toute vitesse où les allusions ne manquent pas. Un bien bel hommage en somme.

Nantes Révoltée n’est pas fautive du fait mais l’anecdote est révélatrice de la lupinose, l’amalgame venant renforcer une réalité fantasmée. Héros blanc et français d’un côté, preux chevalier de la guerre sociale de l’autre. Is working class hero something to be ? Dans les deux cas, on retrouve un extraordinaire cambrioleur au grand cœur, doué du sens de l’humour, etc. mais on oublie le contexte, on omet de signaler l’homme politique pour au mieux en faire un formidable rhéteur à son procès… bref on sort de la réalité. On laisse au jacoblogueur le soin de retrouver les nombreuses erreurs commise dans cette hagiographie de Jacob, de l’enfance pauvre à la guerre d’Espagne en passant par Pierre Loti et les plus de vingt ans de bagne. Mais, avec ce genre de pratique, on pourrait croire qu’Alexandre Jacob c’est Arsène Lupin, que le kouign-amann vient de Bordeaux et même que Nantes c’est en Bretagne !

 

Nantes révoltée

20 janvier 2021

Derrière le mythe d’Arsène Lupin, un véritable anarchiste cambrioleur !

– « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend », Alexandre Marius Jacob –

La série française « Lupin » rencontre un succès mondial. Des dizaines de millions de personnes ont regardé les épisodes. Le héros, Assane Diop, va s’inspirer du personnage d’Arsène Lupin, célèbre « gentleman cambrioleur » pour se venger d’une injustice. Sauf que derrière Arsène Lupin, il y a un homme bien réel, et tout aussi révolté contre la société que le personnage interprété par Omar Sy. Cet homme s’appelle Alexandre Marius Jacob, il était anarchiste et cambrioleur. Il a traversé une vie hors norme, connu misère et fortune, fait la « une » de tous les journaux de son temps, résisté à l’oubli et au bagne : sa vie est encore plus incroyable que celle que l’on peut voir à l’écran ou dans les livres. Voici son histoire.

Fils du peuple, enfant pauvre né en 1879 à Marseille, Alexandre Marius Jacob sillonne le monde en tant que mousse. Révolté par la société, il est envoyé en prison à 17 ans après avoir été dénoncé par un agent infiltré alors qu’il préparait une action. Empêché de travailler, fiché pour « anarchisme », il décide de devenir «travailleur de la nuit» : un cambrioleur, qui ne volera que les riches. Véritable gentleman cambrioleur, il commet avec sa bande plusieurs centaines de vols, uniquement chez les ennemis du peuple : églises, magistrats, patrons et autres exploiteurs. Ils ne volent ni les pauvres, ni les métiers considérés comme « utiles ». Ils ne frappent que les « parasites de la société ». Son équipe, « Les Travailleurs de la Nuit » ira jusqu’à revendiquer ses coups d’éclat en laissant des petits mots ironiques et dénonciateurs sur les lieux des larcins.

Un jour, il se rend compte qu’il a cambriolé par erreur l’appartement de l’écrivain Pierre Loti, il remet tout en place et laisse un mot : « Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire», et laisse dix francs pour la vitre brisée. Chaque membre du groupe doit reverser 10% de son butin à la cause révolutionnaire. Par ses exploits, Alexandre Marius Jacob fait énormément parler de lui, et c’est ainsi qu’il inspire le personne d’Arsène Lupin de l’écrivain Maurice Leblanc.

Les anarchistes de la Belle Époque sont à la pointe de l’innovation et de l’ingéniosité : la célèbre « bande à Bonnot » commet les premiers braquages en voiture, Auguste Vaillant est le seul à avoir réussi à faire sauter une bombe à l’Assemblée Nationale, et Alexandre Jacob et ses amis sont des experts reconnus des vols en tous genre.

La règle des « Travailleurs de la nuit » est de ne pas utiliser la violence, mais ils laisseront quelques policiers trop zélés sur le carreau pour éviter d’être arrêtés. Pour eux, rien n’est plus précieux que la Liberté. Interpellé en 1906, Alexandre Marius Jacob continue à défier les puissants jusqu’au sein du tribunal. Lors de son procès, spectaculaire, il se moque des juges, se défend, fait rire les témoins, désobéit. Mais il est condamné à la déportation à perpétuité, au bagne de Cayenne. Les conditions sont extrêmement dures, et l’espérance de vie pour un bagnard de quelques années seulement. Il tente de s’évader dix-huit fois et, tient tête à l’administration qui veut le briser. Il est isolé dans ces cellules épouvantables.

Alexandre Marius Jacob sort en 1928, très affaibli, après plus de 20 ans de bagne. Il tente de résister au fascisme pendant la guerre d’Espagne, mais la situation est désespérée. Il part vieillir dans un village de l’Indre, presque oublié, mais entouré d’amis. Il décide de mettre fin à ses jours après la mort de sa femme. La veille de son départ, il offre un goûter aux enfants pauvres du village, ultime cadeau d’un homme à la générosité sans limite. Avant de s’injecter une dose mortelle de morphine, le 28 août 1954, il pense à laisser deux bouteilles de rosé pour ses amis qui viendront s’occuper de sa dépouille. Et un petit mot : « à votre santé ! ».

Mort à 74 ans, il aura traversé son existence en homme libre et révolté, malgré les enfermements et les répressions. Une de ses formules, restée célèbre, est toujours d’actualité : « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend ! » Puisque Lupin est à la mode, n’oublions pas la vie incroyable d’un héros du peuple.

 

[1] Street Press, 12 octobre 2017.
[2] Au 24 janvier 2021.

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Un commentaire pour “Virulente lupinose à Nantes Révoltée”

  1. Clement Duval dit :

    Pas foutu de faire des rectifications….Sans commentaire.. Elle court..Elle court la lupinose.

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