Quel scénario pour le Mont de Piété de Marseille ?


Le vol du Mont de Piété de Marseille reste sans nul doute le premier coup d’éclat de l’honnête cambrioleur Jacob. A ce titre, il donne le ton à la geste de l’anarchiste et nourrit forcément un imaginaire qui peut rendre l’individu attachant du fait de la bonhommie, de la truculence, au final de la sympathique reproductibilité de l’acte délictueux commis par l’audacieux personnage. Pour autant l’incroyable histoire pose un réel problème de sources comme peut le laisser à penser un récent article paru sur le site internet Retronews de la Bibliothèque Nationale de France. Si le papier de Michele Pedinielli ne brille pas par son analyse, puisant allégrement chez Wikipedia et Bernard Thomas, les titres de presse utilisés soulèvent en revanche nombre de questions et en premier lieu celle d’un scénario original qui pourrait être remis en cause.

Marius Jacob, génial cambrioleur anarchiste … nous avons souri en lisant le titre de l’article ne sachant que trop bien qui, de l’anarchiste ou du cambrioleur nourri à « l’illégalisme pacifique », était réellement génial. L’oxymore sous-tend bien évidemment qu’il existerait un illégalisme violent, opposant de facto, un « minable » Bonnot par exemple à un « génial » Jacob. Ce n’est drôle que parce que c’est stupide. Cela dénote au mieux une vision a priori de la reprise individuelle, au pire une réelle méconnaissance de ce mouvement anarchiste qui – Maitron à la rescousse – « eut de nombreux adeptes ». Rappelons encore à l’auteur que le « génial » Marius, qui se prénomme Alexandre, serait, d’après les souvenirs de bagne de René Belbenoit, l’introducteur en France du pistolet Browning, ustensile bien connu pour répandre la paix dans le monde. Bien sûr tout est question de nuances et nous pouvons facilement nous demander si l’atteinte à la propriété orchestrée par les Travailleurs de la Nuit – ce que Jacob appelait entreprise de démolition publique – ne fut pas plutôt une forme élevée de pacifisme violent.

Passons … et ne retenons de cette vie abrégée du génie de la cambriole deux illustrations dont une tirée de la collection Bertillon du Metropolitan Museum of Art de New York  et qui inclut un nommé Boyer n’ayant jamais fait partie des Travailleurs de la Nuit et une caricature parue dans La Lanterne le 18 juillet 1905. Celle-ci nous a immédiatement parue intéressante pour deux raisons. Deux jésuites, munis de couteaux et éclairés par … des lanternes, lacèrent pendant la nuit la célèbre affiche du journal anticlérical, celle où un corbeau géant et anthropomorphisé se tient fermement sur le Sacré Cœur de Paris. La caricature d’Antoine Lesaint n’aurait de toute évidence aucun rapport avec la fameuse « bande Jacob », dont le procès à Amiens est clos depuis presque quatre mois, si elle n’était accompagnée du commentaire : « Les travailleurs de la nuit opèrent à Caen (Calvados) ». Cela démontre ainsi que le nom que se donnaient les cambrioleurs anarchistes désignent aussi à l’époque les cléricaux, les jésuites et autres calotins qui se vêtissent tout de noir.

En quelques lignes l’auteure, commettant aussi des romans policiers, dresse donc rapidement, trop rapidement, l’extraordinaire histoire d’un formidable voleur dont  le « premier coup d’éclat contre le commissionnaire du Mont de Piété à Marseille attire l’attention du public par son audace sans violence. ». Le butin est conséquent, estimé entre 8 et 10 000 francs[1]. Retronews fonctionnant sur l’utilisation des sources journalistiques, nous trouvons une relation de la drolatique entrée en « illégalie » d’Alex… de Marius Jacob publiée dans La Lanterne en date du 5 avril 1899 et écrite deux jours auparavant. Si le papier du correspondant local dans la cité phocéenne nous confirme un larcin découvert le 1er avril, la version du journal anticlérical et républicain, ampute presque de moitié la relation de ce haut fait, lui ôtant de facto son hilarante chute.

Le vol du Mont de Piété fait toutefois rire « Marseille jusqu’aux larmes, et toute la France avec elle » nous dit Alexis Danan en 1935 dans le magazine Voilà. Et pour cause, commis le 31 mars 1899, il est mis à jour le lendemain, 1er avril. Repris dans le détail par Alain Sergent, on le retrouve largement romancé dans les biographies de Jacob par William Caruchet (Marius Jacob l’anarchiste cambrioleur, p.21-25) et Bernard Thomas (Les vies d’Alexandre Jacob, p.104-107) qui précise même : « Ce style est celui qu’adoptera Arsène Lupin ». Ça, c’est un autre sujet mais on ne pouvait pas s’empêcher d’évoquer l’amalgame lupinien et la mythification de l’acte jacobien. On le lit encore dans trois des bandes dessinées consacrées à l’honnête cambrioleur : le 26 rue de la Martinière, tome 4 de la série Pêcheurs d’étoiles de Lacaf et Moriquand, Alexandre Jacob, journal d’un anarchiste cambrioleur de Gaël et Vincent Henry, Le travailleur de la Nuit de Matz et Chemineau. On peut enfin l’ouïr dans le premier des deux cd accompagnant la première édition des Écrits de l’illégaliste chez L’Insomniaque.

Pourtant les sources manquent sur ce truculent larcin. Quelques notes de police, conservées aux Archives Contemporaines de Fontainebleau attestent néanmoins de la véracité des dires de Jacob à Danan en 1935, à Maitron en 1948, puis à Alain Sergent en 1950 : quatre hommes habillés en policiers, une perquisition en bonne et due forme, les objets du commissionnaire Gil réquisitionnés et le dit Gil emmené au palais de justice pour y être entendu … les voleurs loin quand on découvre qu’ils ne furent point des représentant de la force publique et le sieur Gil qui passe pour le dindon de la farce. Dans l’article de La Lanterne, le sieur Gil n’est pas arrêté ; les quatre voleurs déguisés se contentent de prendre les objets les plus précieux de son fonds de commerce et le sieur Gil d’aller, inquiet, au commissariat du IVe arrondissement de Marseille où on lui affirme qu’il n’existe pas de policiers correspondant aux descriptions qu’il fournissait.

Force est alors de constater que nous nous trouvons devant une interrogation : que s’est-il réellement passé le 31 mars ou le 1er avril 1899 ? Une recherche dans la presse nationale nous met devant une évidence ; l’évènement fait peu parler de lui et c’est normal puisqu’il s’agit d’un fait divers local. Gil Blas, Le Journal et le Petit Parisien évoquent le larcin dans leur édition du 2 avril soit trois jour avant le numéro de La Lanterne. Rien dans le Petit Journal, rien dans le Matin, rien dans de nombreux autres titres.

Pour les quatre articles repérés, nous sommes ensuite en présence quasiment du même texte sauf pour celui de la Lanterne qui donne un dialogue. L’information a donc été achetée à une agence de presse et retranscrite telle quelle dans les colonnes de ces différents journaux. Le dialogue entre le sieur Gil et le faux-commissaire a-t-il été inventé ? Pourquoi le nom du faux commissaire n’apparait-il pas alors qu’Arthur Roques s’est présenté avec le pseudonyme de Pons ? Le commissariat du IVe arrondissement de Marseille se couvre-t-il en donnant une version arrangé de l’évènement ? La police dispose du signalement de quatre individus (Arthur Roques, Alexandre Jacob, Joseph Jacob et Louis Maurel) et elle peut très bien vouloir éviter le ridicule d’une situation qui entacherait sa réputation et celle d’une justice violée en son sein même. Que le sieur Gil apparaisse comme le dindon de la farce passe encore mais l’autorité peut-elle être médiatiquement ridiculisée à une époque où la presse fait ses choux gras sur le thème de l’insécurité ? La version d’Alexandre Jacob peut-elle être finalement contestée ? Alain Sergent, le premier biographe de Jacob en 1950, relève à juste titre que « on accuse les journalistes d’exagérer systématiquement mais, en l’occurrence, ils firent preuve d’une grande sobriété de détails. La réalité était beaucoup plus savoureuse. »[2]. La question reste en suspens même si ce n’est pas pour rien que notre biographie parue à l’Atelier de Création Libertaire en 2008 s’intitule l’honnête cambrioleur.

 

 

Marius Jacob, génial cambrioleur anarchiste

RetroNews, 29 mai 2018

Michele Pedinielli

En mars 1905 s’ouvre le procès de Marius Jacob et de sa bande, « les Travailleurs de la nuit ». Anarchistes et cambrioleurs, ils ont commis plus de 150 vols, choisissant les cibles les plus riches et les plus inutiles à leurs yeux.

« Dieu des voleurs, recherche les voleurs de ceux qui en ont volé d’autres – Attila »

Le 14 février 1901, les gendarmes et hommes d’église qui constatent le cambriolage de l’église Saint-Sever de Rouen, trouvent une note mystérieuse.

Plus tard, le 9 juin, au domicile du juge de paix Hulot au Mans, un autre billet, « Au juge de paix, nous déclarons la guerre », signe le vol… d’un mouchoir aux initiales du magistrat.

La bande des « Travailleurs de la nuit » laisse ainsi parfois des messages rédigés de la main de son chef, Marius Jacob.

Né à Marseille en 1879, Alexandre Marius Jacob (dit aussi Georges, Escande, Férau, Jean Concorde, Attila, Barrabas) passe sa jeunesse comme mousse sur les bateaux. Quand il revient dans sa ville natale, ses convictions anarchistes le font tomber dans le piège d’un provocateur de la police. Arrêté puis relâché, le jeune homme ne trouvera jamais un emploi stable, les policiers venant rendre visite à chacun de ses employeurs.

Son anarchisme militant se concrétise alors dans l’« illégalisme pacifique ». S’il ne peut plus travailler, il ira chercher l’argent là où il se trouve (patrons, juges, militaires, clergé) sans toucher aux professions qu’il juge « utiles » (médecins, instituteurs, architectes…)

Son premier coup d’éclat contre le commissionnaire du Mont de Piété à Marseille attire l’attention du public par son audace sans violence :

« Quatre messieurs pénétrèrent dans le bureau. Le premier, de belle prestance, était vêtu de noir et portait sous son pardessus, nouée à la ceinture, l’écharpe tricolore des représentants de la loi.

– M. Gil ?

– C’est moi, monsieur.

– Je suis commissaire de police et chargé, par M. le procureur de la République, d’une mission pénible. Je dois exercer une perquisition complète chez vous. Voici l’ordre du Parquet.

Le commissaire fit ouvrir les tiroirs de tous les meubles et s’empara de sommes d’argent et de divers objets évalués à 8 000 francs environ.

Puis, la perquisition terminée; le commissaire ferma le carton et y opposa un sceau en cire rouge. Et, non sans sévérité, le magistrat pria M. Gil d’avoir à se tenir à la disposition du procureur de la République pour supplément d’enquête, si elle était nécessaire.

Le magistrat et ses agents sortirent.

M. Gil resta un moment étourdi, ne pouvant pas comprendre quelle était la cause de la sévérité avec laquelle on venait de le traiter. Cependant, la réflexion lui vint qu’il pourrait bien avoir été la victime de quelque hardi fripon. »[3]

Cette escroquerie tout en douceur fait les gorges chaudes des Marseillais pendant longtemps.

S’ensuivent cinq années où les « Travailleurs de la nuit » vont multiplier les cambriolages, toujours avec la même dose d’audace et d’ingéniosité. On leur doit le « coup du parapluie » qui permet de creuser un trou dans un plafond tout en récupérant les débris dans le parapluie ouvert et d’amortir le bruit de leur chute (repris par le réalisateur Jules Dassin en 1955 dans son film Du Riffifi chez les hommes).

Après leur arrestation en 1904, le procès qui s’ouvre en mars 1905 permet à tous de découvrir l’ingéniosité de la bande. Les journalistes eux-mêmes sont estomaqués.

« Il serait trop long d’énumérer tous les trucs de ces ingénieux malfaiteurs.

Ils possédaient pour correspondre une cryptographie. Ils avaient chiffré le mot “Portugaise” et s’en servaient ainsi :

P O R T U G A I S E

1 2 3 4 5 6 7 8 9 0

1 = P ; 2 = O ; 3 = R, etc.

Pour signifier Paris, ils écrivaient : 173S9. Toulon, dans leurs lettres, devenait : 42512. On disait qu’un camarade maladroit s’était fait 7330403 (arrêter) ; on le plaignait d’avoir été 1389, etc.

Naturellement, on correspondait autant que possible avec des encres sympathiques. »[4]

Une organisation impeccable leur permettait d’assurer des coups sûrs la plupart des temps.

« Deux éclaireurs s’en allaient par le chemin de fer, de ville en ville, chercher les maisons dont les maîtres étaient absents et qui fussent faciles à dévaliser – même en voyage.

Quand ils avaient trouvé le cambriolage à faire, ils envoyaient une dépêche dont le texte était indifférent. Mais, signé Georges, le télégramme signifiait : “Venez” ; signé de tout autre nom, il voulait dire : “Rien à faire” […]

Directement, ils allaient à la maison indiquée. Les éclaireurs avaient pris les précautions classiques pour vérifier que personne n’était revenu depuis leur inspection : ils avaient mis aux portes de ces petits scellés de fil que brise le moindre effort et dont l’intégrité atteste, à coup sûr, que la porte n’a point été ouverte. »[5]

Plus que cette ingéniosité, c’est la personnalité de Marius Jacob qui frappe pendant le procès. Loin d’être impressionné par les magistrats et les policiers qui l’entourent, il est suffisamment à l’aise pour répondre du tac au tac aux questions et exposer ses convictions anarchistes et illégalistes : « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend ».

« Ce Jacob est un bandit assez intéressant, beau parleur et ne manquant pas d’esprit d’à-propos.

Il traite la justice sans déférence et les témoins avec mépris. Il se dit anarchiste, c’est une assertion qu’il est malaisé de contrôler, car la frontière qui sépare l’anarchiste du cambrioleur n’a pas encore été nettement tracée.

Jacob n’aime ni la noblesse, ni le clergé, ni l’Église ; il ne montre pas un goût plus prononcé pour les patrons et les propriétaires.

[…] À sa façon de répondre au juge qui l’interroge, on peut croire qu’il a pour lui l’avenir, et les conseillers intimidés par son assurance lui laissent déclamer sans l’interrompre un programme politique et social qui sera peut-être celui du gouvernement de demain. »[6]

Pendant les audiences, Jacob rallie souvent les rires du public, comme le constate l’envoyé du Figaro.

« Jacob a eu de ces réponses stupéfiantes, de ces répliques qui soulèvent le rire d’une salle. […]

– Pourquoi, lui demande-t-on, ne pratiquez-vous vos vols qu’en province ?

– C’est un moyen comme un autre de faire de la bonne décentralisation !

– Pourquoi avez-vous mis le feu à la propriété de Mme de Postel ?

– Parce qu’elle en avait une ! »

À l’issue du procès, Marius Jacob est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Envoyé à Cayenne, il va tenter dix-huit fois de s’évader. Il y rencontre Albert Londres, venu enquêter sur l’enfer du bagne. Ce dernier se joindra à une campagne de soutien pour sa libération.

Le 14 juillet 1925 Jacob est rapatrié en métropole par grâce présidentielle et emprisonné à Fresnes. Libéré en 1927, il devient commerçant ambulant avant de partir en 1936 aux côtés des Républicains espagnols.

À la fin d’une existence sans concession, Marius Jacob décide de se suicider pour éviter la déchéance de la maladie et conserver la maîtrise de sa vie. Il s’empoisonne à la morphine le 28 août 1954, laissant une dernière note :

« Linge lessivé, rincé, séché, mais pas repassé. J’ai la cosse. Excusez. Vous trouverez deux litres de rosé à côté de la paneterie. À votre santé. »

 

 

[1] Certains biographes de Jacob, quelques articles sur l’honnête cambrioleur, l’évaluent de manière exagérée à plus de 400 000 !
[2] Alain Sergent, Un anarchiste de la Belle Époque, Paris, Le Seuil, 1950, p.41-42.
[3] La Lanterne, 5 avril 1899.
[4] La Lanterne, 9 mars 1905.
[5] Le Petit Troyen, 8 mars 1905.
[6] L’Écho de l’arrondissement de Bar sur Aube, 19 mars 1905.

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