Marius Jacob: le révolté à vie


Nous avions réagi à l’époque lorsque l’article de François Roux sur « le révolté à vie » était paru dans la revue Gavroche en septembre-octobre  2004 ; l’auteur du papier s’inspirant largement des biographies commises par M.M. Thomas et Caruchet. De fait, l’image retranscrite ne pouvait que véhiculer de l’aventure et de l’extraordinaire ! Notre lettre, ainsi que celle de Jean-François Amary avait été en partie reproduite dans le numéro suivant de cette excellente revue. Excellente sauf dans cette narration toute lupinienne de la vie d’un honnête homme. Nous publions cet article dix ans plus tard et y rajoutons quelques notes (après les passages en rouge). Le jacoblogueur pourra ainsi prendre la mesure du processus de recomposition d’une réalité. il était pourtant aisé de ne pas se tromper et de ne pas tomber dans cet amalgame facile.

Gavroche

N°137, septembre – octobre 2004

Marius Jacob: le révolté à vie (1879-1954)

En cette dernière année du dix-neuvième siècle, les temps sont durs aux pauvres : on se lève chaque matin sans savoir si on mangera le soir. Lorsque toutes les ressources sont épuisées, on s’en va mettre « au clou » la bague de mariage ou les der­niers meubles.

Entrée en scène

Un fiacre s’arrête devant le mont-de-piété de Mar­seille et un commissaire de police en descend, ceint d’une écharpe tricolore et flanqué de deux agents[1]. Les trois hommes pénètrent dans l’établissement, et l’officier brandit un mandat de perquisition sous le nez du directeur affolé :

« Vous avez ici une montre volée lors d’un cam­briolage au cours duquel quatre personnes ont été assassinées. Vous êtes accusé de complicité. »

Les trois policiers se font remettre tous les bijoux, lingots et objets d’art, dont ils dressent méticuleuse­ment l’inventaire et qu’ils enferment dans des boîtes soigneusement scellées. L’opération dure plusieurs heures. Le directeur et son adjoint sont ensuite menottés.

« Vous allez être présentés au procureur de la République. »

À cette heure tardive, le Palais de Justice est fermé depuis longtemps au public. Les policiers doi­vent agiter vigoureusement la sonnette pour que le concierge finisse par ouvrir.

« Monsieur le procureur nous attend », annonce le commissaire en pénétrant sous la voûte, suivi de son escorte.

La petite troupe grimpe le grand escalier et arrive devant le bureau du procureur. Au passage, le com­missaire hèle deux gardiens de la paix :

« Restez ici, vous autres, et gardez-moi ces las­cars ! Nous revenons dans cinq minutes. »

Deux heures plus tard, ne voyant pas revenir le commissaire, ni sortir le procureur, le concierge se décide à pénétrer dans le bureau, à la porte duquel se morfondent toujours gardiens et prisonniers. Il n’y a personne. Le procureur étant injoignable, le concierge appelle un juge d’instruction, qui fait aussi­tôt délivrer un mandat d’arrêt pour que les deux pré­venus soient conduits au dépôt.

Le pot-aux-roses n’est découvert que le lende­main : le trésor du mont-de-piété, d’une valeur de cinq cent mille francs de l’époque, a été dévalisé à l’issue d’une incroyable mystification.

La date du vol n’a pas été choisie par hasard : le 1e‘ avril 1899. L’exploit fait rire la France entière.

Mais qui est ce voleur intrépide ? Arsène Lupin ?[2]

Non : Arsène Lupin est un personnage de fiction. Le voleur, bien réel, s’appelle Alexandre Marius Jacob : c’est un anarchiste de vingt ans. À la tête de sa bande, les « Travailleurs de la nuit », il vole aux riches pour redistribuer aux pauvres. L’affaire du mont-de- piété de Marseille signe son entrée dans l’Histoire.

Prologue

Alexandre Marius Jacob est né à Marseille, d’une famille de prolétaires, le 29 septembre 1879.

Pour échapper à la misère[3], il s’embarque sur un navire marchand, à douze ans. À bord, il découvre l’enfer qu’est la vie d’un mousse : maltraité, humilié, il est battu parce qu’il ne veut pas céder aux avances des vieux marins.

À Sydney, il fausse compagnie à l’équipage et s’embauche sur une baleinière, qui est en réalité un bateau négrier. Il s’enfuit à la première occasion et reprend du service sur des bâtiments moins nauséa­bonds.

Pendant que les marins s’enivrent, une fois leur quart terminé, il étudie inlassablement des livres de navigation et d’hydrographie.

Marius Jacob a seize ans quand il retrouve Mar­seille. On le débarque sur une civière, paralysé par les fièvres.

Une fois retapé, il quitte le foyer maternel et cherche à gagner sa vie. Il va de place en place. Engagé comme apprenti dans une imprimerie, il découvre le mouvement libertaire, alors très enraciné chez les typographes.

Nous sommes en 1895. La bourgeoise n’en finit pas de prendre sa revanche depuis la terreur que lui a inspirée la Commune. Le mouvement ouvrier a été saigné à blanc par la répression, et il ne redresse la tête que depuis quelques années. Deux tendances s’affrontent. D’un côté, les socialistes légalistes qui veulent conquérir l’État par les élections. De l’autre, les anarchistes, inspirés par Proudhon et Bakounine, galvanisés par Sébastien Faure et par Louise Michel qui vient de rentrer d’exil. Ceux-là disent que la jus­tice sociale ne se discute pas : elle se prend, et tout de suite. De 1890 à 1895, c’est à coup de bombes que les anarchistes ont tenté de renverser l’ordre éta­bli à travers toute l’Europe : magistrats, policiers, poli­ticiens et rois tombent sous leurs coups. La répres­sion est terrible : des dizaines de militants sont guillotinés, pendus, garrottés, en fonction des coutumes locales. En France, les libertaires sont traqués, pas­sés à tabac, emprisonnés, souvent sans procès… Les têtes de Ravachol, de Vaillant, de Henry, de Caserio roulent dans la sciure.

Entre la voie légaliste et l’action directe, Marius Jacob l’insoumis n’hésite pas. Il se lance à corps perdu dans la cause anarchiste. Sillonnant infatiga­blement la France et l’Espagne, il va d’un cercle liber­taire à l’autre, prêchant la « propagande par le fait ».

La police le suit à la trace. Un agent provocateur lui procure des explosifs, puis le dénonce. Il est condamné à six mois de prison. À sa sortie il cherche du travail. Lorsqu’il trouve une place, son employeur est prévenu de ses antécédents, et il perd son travail. Il a dix-sept ans. Dans les réunions, ses appels sont de plus en plus violents : « Puisque les bombes font peur au peuple, volons les bourgeois, et redistribuons l’argent aux pauvres ! »

Il devient vite connu. Son enthousiasme et sa vio­lence électrisent les auditoires[4]. Lorsque les policiers font irruption pour disperser l’assistance, des bagarres sanglantes éclatent.

Acte I : les Travailleurs de la nuit

Marius Jacob n’est pas homme à se contenter de discours. Au cours de l’année 1899 – il a 20 ans -, il recrute « les Travailleurs de la nuit ». Le territoire fran­çais est découpé en zones, et la bande est organisée en « brigades » qui opèrent les cambriolages, appelés « reprises individuelles » ou « récupérations ». Celles-ci sont minutieusement préparées par tout un réseau d’ « éclaireurs » et de « prospecteurs ». Les techniques utilisées par Jacob feront ensuite le bonheur des romanciers : il change d’apparence, parfois plusieurs fois par jour, tantôt déguisé en femme, tantôt en mendiant ou en militaire. Un jour que les policiers arrivent en courant sur les lieux d’un cambriolage, ils croisent un marin qui porte un grand sac et leur lance un vigoureux « salut ! » … Ils reconnaîtront Jacob plus tard à son procès[5]. Pour pénétrer dans les maisons les mieux gardées, il fait appel à des acrobates de cirque, experts pour escalader les façades et des­cendre par les conduits de cheminées. Il innove aussi dans la technique du guet : plutôt que de poster un homme devant le lieu du cambriolage, au risque de le faire repérer, il introduit un crapaud dans la conduite d’évacuation qui donne sur le caniveau. Le crapaud se met à chanter. S’il s’arrête, c’est que quelqu’un approche, et les « Travailleurs de la nuit » interrompent aussitôt leur travail. Provocateur, il laisse souvent un billet à ses victimes : « je ne prends pas ces bijoux : ils sont faux » ou encore : « je reviendrai lorsque vos meubles seront authentiques »[6].

Pris une première fois, il simule la folie. Interné à l’asile d’aliénés de Mont-Perrin, il s’en évade avec un infirmier qui rejoint les « Travailleurs de la nuit ».

Les « couvertures » de Jacob sont bien dans le style du personnage : il tient une quincaillerie, qui lui permet de se faire livrer tous les modèles de coffres forts, dont il devient un spécialiste hors pair. Il se paye également le luxe d’être rémunéré par la célèbre compagnie d’assurances Lloyds, comme expert en matière de vols. On retrouvera plus tard cette appréciation flatteuse et involontairement comique dans son dossier à Londres: « c’est un homme habile, compétent et nourri par l’expé­rience… »[7].

Mais ce qui fait de Marius Jacob un voleur à nul autre pareil, c’est l’instauration de « la part du pauvre » : dix pour cent des larcins sont reversés aux caisses de soli­darité des anarchistes pour la propagande et pour soutenir les familles des militants emprisonnés. « J’allais voler le cœur pai­sible et la conscience aussi à l’aise que si j’allais accomplir une œuvre charitable[8] », dira-t-il plus tard à son procès.

Quatre ans durant, les insaisissables « Travailleurs de la nuit » vont tenir la France en haleine au rythme d’un cam­briolage par semaine (on en attribuera 106 directement à Jacob). La police est sur les dents. Les montants des « récupérations » atteignent des sommes faramineuses : un million et demi de francs or rue Quincampoix, le 5 octobre 1901 : c’est le plus gros fric-frac jamais réalisé. Un an plus tard, 600000[9] francs rue Jasmin, chez un banquier. Jacob et ses hommes réservent d’ailleurs leurs visites aux « parasites sociaux » : prêtres, militaires, banquiers, juges, et ne s’attaquent jamais à ceux dont ils jugent la profession utile : médecins, architectes, écrivains, etc. Les vols se succèdent, toujours plus audacieux, toujours sans violence, et sans que la police ne par­vienne jamais à arrêter coupable ni complice. Marius Jacob échappe parfois de peu aux policiers, au prix de courses-poursuites vertigineuses et grâce à un sang-froid à toute épreuve.

Malgré ses succès et les sommes considérables tirées de ses butins – on estime à 5 millions le total des « récupérations » -, Marius Jacob n’a pas changé le moins du monde sa façon de vivre. Il est avant tout un militant libertaire : on ne boit pas en sa présence, on ne fume pas[10]. Il vit chichement avec sa compagne et sa vieille mère, dans un petit logement près de la place de la Contrescarpe.

Mais tous les « Travailleurs de la nuit » n’ont pas gardé intact leur idéal. Certains rechignent désormais à laisser « la part du pauvre », d’autres voleraient bien de leurs propres ailes. Dans le même temps, la police, ridiculisée, exaspérée, fait de l’arrestation des anarchistes-cambrioleurs sa priorité[11].

C’est à Abbeville, le 21 avril 1903, que l’aventure se termine, après un coup manqué. Marius Jacob et une partie de la bande passent en procès deux ans plus tard, à Amiens. L’instruction n’a pas été facile, car le principal inculpé prend tout sur lui et refuse de dire le moindre mot sur ses complices. En prison, il entreprend de convaincre les gardiens que « la pro­priété, c’est le vol ».

Juges et policiers ont bien l’intention de faire le procès d’un bandit, et surtout pas d’un militant. C’est compter sans le principal intéressé, bien décidé à se servir du tribunal comme d’une tribune politique. Le ton est donné dès l’interrogatoire :

« Alexandre, Marius Jacob, levez-vous !

–              Non, vous êtes bien assis, vous !

–              Vous êtes ici pour être jugé. Vous devez vous conformer aux usages, tempête le juge.

–              Votre justice est une mascarade. J’aurai des égards envers vous quand vous en aurez pour les travailleurs. »

Toute la presse est dans le prétoire. Parmi les journalistes, un certain Maurice Leblanc, qui va créer, quelques mois plus tard, le personnage d’Arsène Lupin[12]. Dehors, les militants anarchistes acclament Jacob à chacune de ses appa­ritions et chantent L’Internationale.

Dès la troisième audience, Jacob lit devant le tribunal éberlué une déclaration en forme de profession de foi :

« Je suis un anarchiste non-violent[13], dit- il, un révolté vivant de ses cambriolages. Ne reconnaissant à personne le droit de me juger, je n’implore ni pardon, ni indul­gence. Je ne sollicite pas ceux que je hais et que je méprise […] Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Le vol, c’est la restitution, la reprise de possession. Plutôt que de mendier ce à quoi j’ai droit, je pré­fère faire la guerre aux riches en atta­quant leurs biens. Certes, je conçois que vous auriez jugé meilleur que je me sou­mette à vos lois. Alors vous ne m’appelle­riez pas bandit cynique, mais honnête ouvrier. Les prêtres promettent un paradis à leurs dupes. Vous êtes moins abstraits, vous leur accordez la médaille du travail. Je me livre au vol sans aucun scrupule. Je n’accepte pas votre prétendue morale qui prône le respect de la propriété comme une vertu, alors qu’il n’y a pas de pires voleurs que les propriétaires. Esti­mez-vous heureux que ce préjugé ait pris racine dans le peuple. Mais prenez-y garde, tout n’a qu’un temps. Certes moi aussi je réprouve le fait par lequel un homme s’empare violemment et avec ruse du fruit du labeur d’autrui. Mais c’est précisément pour cela que j’ai fait la guerre aux riches, voleurs du bien des pauvres… ». Il termine ainsi : « anarchiste révolution­naire, j’ai fait ma révolution. Vienne l’anarchie! »

Un tel aplomb venant d’un homme que l’on avait cru brisé par deux années de claustration sidère les magistrats et enthousiasme les militants du drapeau noir qui font de Jacob leur héros et dont ils distribuent la proclamation à travers toute la France.

Marius sait aussi mettre les rieurs de son côté. À un rentier qui se lamente sur ses titres, il lance: « ils ne valaient rien. Vos voleurs ne sont pas comme moi, eux sont toujours en liberté. Sans doute portent-ils la Légion d’Honneur! » et à un autre qui pleure son argenterie : « si vos couverts avaient été en fer-blanc, vous les auriez toujours ! » Le procès devient impos­sible à maîtriser : galvanisés par l’exemple de Jacob, les autres inculpés se lèvent à tout propos, injurient les magistrats, entonnent La Carmagnole et L’Inter­nationale. Même la presse bourgeoise est ébranlée : « Ce n’est pas la société, représentée par les magistrats et les jurés, qui juge Jacob, chef des voleurs, constate le rédacteur de L’Aurore, c’est le chef des voleurs, Jacob, qui fait le procès de la société. En vérité, il conduit l’affaire, il est tout le temps en scène, il préside, il juge ! »

L’opinion publique commence à regarder les « Travailleurs de la nuit » d’un autre œil : le président du tribunal reçoit alors du ministère l’instruction formelle d’abréger les débats. Après l’expulsion définitive des inculpés, le procès est expédié en quelques jours, et la sentence tombe le 22 mars 1905 : Marius Jacob, qui n’a jamais tué, ni même blessé personne, est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Quatre autres des « Travailleurs de la nuit » sont également condamnés au bagne, avec des peines suffisamment longues pour entraîner l’obligation de résider en Guyane jusqu’à leur mort.

Acte II : le voyage au bout de la nuit

On sait, depuis les articles d’Albert Londres, ce qu’étaient les bagnes de Guyane : des camps d’extermination, où la durée de vie moyenne avoisi­nait les cinq ans. Dépouillés de tout, livrés sans aucun recours possible au sadisme des gardiens, soumis aux pires tortures pour la moindre velléité de résistance, cernés par la jungle et par la mer infestée de requins, en proie aux fièvres et aux parasites, les bagnards abandonnaient vite tout espoir de retrouver un jour l’humanité et se laissaient submerger par le vice, la folie et la mort.

Marius Jacob va rester 23 ans en enfer[14] : jamais il ne renoncera, ni à l’espoir, ni à ses convictions.

Lorsqu’il arrive à Cayenne, Jacob est précédé de sa réputation : « un anarchiste de la pire espèce », dit le dossier. Il est immédiatement versé dans la troisième catégorie de forçats, les plus durement traités. Sur ordre, les surveillants s’emploient à le provoquer, à le pousser à l’irréparable, ce qui permettrait de le tuer, en toute légalité : on crache dans sa soupe, on l’humilie, on le maltraite. Rien n’y fait.

Vis-à-vis des autres bagnards, Marius Jacob impose immédiatement sa force morale, et jamais il ne déviera d’un pouce de sa ligne de conduite : il se tient à l’écart des « mariages », du jeu, des trafics en tout genre. Dès que l’occasion lui en est donnée, il prend contact avec les autres libertaires, nombreux au bagne. Ensemble, ils organisent la propagande, et s’opposent – y compris par le meurtre – à la loi du plus fort qui règne entre forçats, protégeant les faibles, châtiant les brutes et les indicateurs. « Ce sont les anarchistes qui tiennent ici le haut du pavé[15] » observe, amer, le commandant de la colonie.

Lire le récit des vingt-trois années de bagne de Marius Jacob, c’est mesurer l’incroyable capacité de résistance, morale et physique, dont peut faire preuve un être humain.

Dix-huit fois, Jacob tentera de s’évader, en vain. Chaque évasion manquée est suivie de châtiments : privations, bastonnade et « encellulement ». L’encellulement, c’est l’enfermement, les fers aux pieds, dans un puits de six mètres carrés, dont on ne sort qu’une heure par jour, pour la « promenade ». La nourriture est infecte, les journées torrides, les nuits glaciales dans les trous puants, et les bagnards punis n’ont droit à aucun soin. Quelques mois de ce régime, et c’est la mort, ou la folie. Dès sa première condamnation pour évasion, en 1907, Marius Jacob écope de trois ans d’encellulement, sur l’île Saint-Joseph. Il en sortira vivant.

En 1911, pour une autre tentative, il est condamné à deux nouvelles années de cachot, dont il sort moribond. Sur 23 années de bagne, il en pas­sera 12 en cellule, dont 9 les fers aux pieds.

Vingt-trois ans vont s’écouler ainsi, d’évasions en représailles impitoyables, sans que jamais Marius ne renonce, ni à sa dignité, ni à la liberté.

Pendant que sa vieille mère épargne sou à sou pour lui envoyer des livres et bombarde les minis­tères de demandes de grâce, Jacob devient, petit à petit, un personnage connu de toute la Guyane péni­tentiaire. À force de ténacité, il est parvenu à se constituer une véritable bibliothèque de droit, et il entreprend de combattre l’administration péniten­tiaire, « la Tentiaire », sur le terrain judiciaire : soutenu par ses compagnons anarchistes, il rédige réclama­tion sur réclamation (mais sans jamais user des for­mules de soumission et de flatterie en usage dans la prose judiciaire), pour les bagnards lépreux, contre les brimades et les mauvais traitements, pour dénon­cer la corruption organisée par les surveillants[16], etc. En 1920, après une nouvelle « belle » manquée et un énième séjour au cachot, dont il a cru ne jamais sortir vivant, il cède enfin aux suppliques de sa mère et accepte d’envoyer pour lui-même une demande de grâce … qui est rejetée.

Entre 1921 et 1923, il tente encore six fois la belle[17].

En 1922, avec les autres anarchistes, il prépare un soulèvement général des bagnards[18], qui doivent prendre d’assaut deux bateaux, et mettre ensuite le cap sur le Brésil. Le plan est éventé et les libertaires dispersés aux quatre coins de la colonie.

Enfin, à partir de 1923, l’opinion publique, alertée par les articles d’Albert Londres, commence à réali­ser la vraie nature du bagne.

Les journalistes se succè­dent en Guyane. On exhume les dénonciations de l’enfer pénitentiaire que quelques médecins et prêtres coura­geux avaient adressées aux autorités de la métropole, lors de leur passage dans la colonie.

On se souvient égale­ment de Marius Jacob.

Devenu une sorte de média­teur entre les forçats et la « Tentiaire », l’intraitable prisonnier obtient, peu à peu, la diminution des iniquités les plus criantes : des sur­veillants sont blâmés, certains sanctionnés… Mais l’embellie n’a qu’un temps : l’administration exige qu’il renie ses camarades et son idéal. Comme il refuse, on lui retire toutes ses prérogatives et il retourne à l’anonymat du bagne.

Cependant, en métropole, des voix de plus en plus nombreuses demandent son élargissement. Sa peine est ramenée à 5 ans, puis à 2 ans, mais la liberté conditionnelle lui est déniée parce qu’il refuse d’être un mouchard de l’administration pénitentiaire. Il purgera donc sa peine en prison jusqu’au dernier jour, le 30 décembre 1928[19].

Acte III: l’increvable anarchiste

Alors, Jacob : maté ? fini ?

Dès les premiers jours de janvier 1929, un homme au visage buriné se présente à May Picqueray, dans les locaux du journal Le Libertaire[20] : Jacob retrouve sa famille, qui aussitôt l’accueille et l’entoure. Louis Lecoin, directeur du Libertaire, devient son mentor. Lecoin est un homme de la trempe de Jacob : condamné à 5 ans en 1913 pour avoir appelé à tuer les officiers dès la déclaration de guerre, il est à nouveau incarcéré à chaque sortie de prison car, sitôt dehors, son premier geste est de déchirer son ordre de mobilisation. Lorsque Jacob rejoint l’équipe du Libertaire, deux combats mobili­sent le journal : la défense des objecteurs de conscience et la réhabilitation de Sacco et Vanzetti[21]. La cause des deux anarchistes exécutés en 1927 aux États-Unis est très populaire et rassemble bien au-delà du mouvement libertaire : Jacob prend la parole dans les meetings devant des milliers de per­sonnes qui se lèvent à son arrivée et entonnent L’Internationale.

Dans les années trente, à plusieurs reprises, l’équipe du Libertaire et Jacob mobilisent l’opinion pour empêcher l’extradition vers l’Espagne de Durruti et de ses compagnons anarchistes, promis au garrot.

Et Jacob retrouve bientôt l’Espagne sur sa route : dès l’été 36, il est à Barcelone, où flottent partout les drapeaux noir et rouge de la CNT[22], le grand syndicat dominé par les anarchistes, qui compte un million et demi d’adhérents quand les communistes staliniens sont à peine 60000 : pour une fois, l’anarchie a une chance de vaincre. Conscient qu’il sera plus utile en France qu’en Espagne, Marius rentre très vite à Paris et fonde avec Lecoin le SIA (Secours international anarchiste), qui est alors le rassemblement d’aide aux républicains le plus actif. Revenu à Madrid à l’automne, il accompagne Durruti sur le front d’Aragon, où il peut constater le dénuement et le manque d’armes des colonnes liber­taires. Jacob retourne donc à nouveau en France et se démène pour trouver des armes à envoyer aux com­battants de la CNT. Lorsqu’il parvient à ses fins, il est trop tard : en Espagne, le vent a tourné. Durruti est mort sur le front de Madrid, les « conseillers » soviétiques contrôlent tous les approvisionnements en armes – dont ils excluent les liber­taires -, et les staliniens s’apprêtent à démanteler les collectivités paysannes, à reprendre en main les usines autogérées et à dissoudre les milices popu­laires. Jacob retourne alors à l’action humanitaire.

La défaite de l’Espagne républicaine laisse Jacob désemparé, comme l’ensemble du mouvement liber­taire.

Il accomplit avec Lecoin son dernier acte militant en 1939, en diffusant et affichant sur les murs de Paris le tract « Paix immédiate »[23], au lendemain de la déclaration de guerre. Puis il part avec sa vieille mère s’installer dans l’Indre, comme marchand ambulant en bonneterie.

En 1948, il rencontre Jean Maitron, l’auteur du fameux Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, et tire pour lui les leçons de son expérience: « Je ne crois pas que l’illégalisme puisse affranchir l’individu dans la société présente […] Au fond, l’illégalisme considéré comme un acte de révolte est plutôt affaire de tempérament que de doc­trine. C’est pourquoi il ne peut être d’aucun effet édu­catif sur l’ensemble des masses laborieuses. J’entends d’un bon effet éducatif… ». La même année, il écrit ses Souvenirs d’un demi-siècle.

Épilogue

Le corps brisé par les séquelles du bagne, Marius Jacob ne veut pas connaître la déchéance finale : il se suicide en 1954 après avoir euthanasié son chien aveugle, Negro, pour lui éviter l’abandon. Quelques amis suivent le cercueil, couvert d’un drapeau noir et rouge, comme le souhaitait Jacob. Dans la presse, seul un entrefilet du Canard Enchaîné témoigne que l’homme qui vient de mourir fut une figure singulière du mouvement social[24].

Morale

L’histoire officielle a fait de Ravachol et de Bonnot les symboles-repoussoirs de l’anarchie. Elle s’est bien gardée de laisser une place à Marius Jacob, absent des livres scolaires, bien sûr, mais également de la plupart des dictionnaires, tandis que sa contre­façon littéraire, Arsène Lupin, bénéficie d’une renom­mée internationale.

Bandit antisocial pour les uns, héros de la classe ouvrière pour les autres, cet homme est décidément irrécupérable, aussi bien mort que vif.

François Roux


[1] FAUX : ils sont quatre à faire le coup du Mont-de-Piété : Arthur Roques, Joseph et Marius Jacob, Morel.

[2] Rien d’étonnant lorsque l’on s’aperçoit dans la bibliographie attenante à cet article que son auteur s’est largement inspiré de « l’excellent livre de William Caruchet » !

[3] FAUX pour faire comme son père

[4] FAUX, aucune source ne mentionne la participation de Jacob à des réunions, meeting et autres en tant qu’orateur.

[5] FAUX, il s’agit très certainement d’une invention à caractère biographique de William Caruchet !

[6] FAUX : les rares billets dont nous avons pu retrouver la trace sont ceux laissés chez le sieur Couderc à Poilhes, chez la comtesse de Cassagne à Béziers, chez le juge de paix Hulot au Mans, ou encore à l’église Saint Sever de Rouen.

[7] Pas de source pour prouver cette affirmation

[8] Propos largement apocryphe. En revanche, Jacob affirmait à sa dernière compagne, Josette Passas, qu’il avait le sentiment d’aller cambrioler comme l’ouvrier va à l’usine !

[9] FAUX : le compte rendu du cambriolage par le juge d’instruction Leydet fait état d’un butin d’environ 176000 francs !

[10] FAUX : il suffit de se référer aux souvenirs de Jean Grave pour voir que l’on ne s’ennuyait pas à l’hôtel de la clé où se réunissait une partie de la bande.

[11] FAUX : comment la police pourrait-elle connaitre l’existence d’une bande de voleurs libertaires alors que ceux-ci travaillent sous le couvert de l’anonymat !

[12] FAUX : Leblanc est chroniqueur littéraire et mondain et surtout pas chroniqueur judiciaire !

[13] FAUX : le propos est apocryphe.

[14] FAUX : Jacob arrive au bagne en janvier 1906 ; il revient en France en septembre 1925 !

[15] Il n’y a plus guère d’anarchistes au bagne après l’écrasement de la révolte d’octobre 1894 …

[16] FAUX : cf les Ecrits de Jacob publiés aux éditions de l’Insomniaque. Il s’agit là d’une affabulation de William Caruchet.

[17] FAUX : le dossier de bagne de Jacob, conservé aux ANOM révèle que les punitions et les passages devant le TMS s’estompent et disparaissent à partir de 1920 !

[18] AFFABULATION totale

[19] Le 21 décembre 1927 !

[20] FAUX : une invention de Bernard Thomas que reprend May Picqueray dans son autobiographie !

[21] Dans la chose biographique commise par Caruchet, Jacob et Lecoin – qui se sont connus en réalité chez Guy Denizeau après la 2e guerre mondiale – participent à la campagne de libération et non de réhabilitation de Sacco et Vanzetti.

[22] On n’en sait foutre rien. Les deux seules sources affirmant la présence de Jacob en Espagne sont Alain Sergent et Pierre Valentin Berthier. Il existe des papiers révélant cette participation de Jacob à la guerre civile. Ils émanent de Pierre Besnard !

[23] FAUX, à cette date Jacob ne connait pas Lecoin et il n’habite pas Paris !

[24] FAUX : Défense de l’Homme, le Libertaire ont salué la mémoire de l’anarchiste décédé.

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3 commentaires pour “Marius Jacob: le révolté à vie”

  1. Marochon dit :

    SALUT MES BONS CAMARADES !

    CA SUFFIT ! ALEXANDRE N’EST PAS « ARSENE LUPIN ».

    seuls les charognards se repaissent de la dépouille des braves .

  2. JMD dit :

    A la décharge de Gavroche, les bouquins de Thomas et Caruchet étaient avec celui de Sergent les seuls disponibles … mais, ce qui est guère, acceptable, c’est à leur simple lecture – sauf pour celui de Sergent – d’en faire des références.
    Maintenant, si tu veux t’amuser à la saine et historiographique colère, tu peux toujours aller fureter dans la rubrique LUPINOSE, les articles évoquent tous ce sujet.
    JMD

  3. Clement Duval dit :

    On le repetera jamais assez le fumeu Arsene Lupin n’a rien a voir avec notre compagnon Alexandre Jacob .

    Basta la lupinose !

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