Mon ami amoureux


Jacob dans sa maisonMalhonnêteté décevante. Imposteur. Délire. Psycho-fiction. Voyeur. Robert Passas ne mâche pas ses mots pour qualifier les affabulations d’un romancier, biographe en 1970 de son ami parfait. Car Bernard Thomas fait certainement plus que mettre en scène l’histoire d’un amour hors-norme. Il imagine un vaudeville où Alexandre Jacob tient le beau rôle et Robert Passas celui du cocu magnifique. Josette, sa femme, prend alors les traits de la jeune ingénue séduite par l’extraordinaire aventurier. La réalité, dite par Passas, est évidemment toute autre.

Elle vient ici en appui de l’article que nous avions écrit le 28 avril 2008. Dans celui-ci, Bernard, Marius, Robert et Josette, nous arrivions aux mêmes conclusions en analysant les deux versions données par Bernard Thomas pour cet épisode. En 1998, le journaliste au Canard Enchaîné changeait de registre et instituait une histoire d’amour à l’eau de rose à la place de l’envie de sexe d’un vieil anarchiste ayant programmé son suicide. Il est vrai qu’entre les deux livres, il avait reçu une missive courroucée. Celle d’une femme ayant bien connu le vieux marchand forain et disant son amertume à lire de tels propos. Robert Passas utilise ici les notes de sa femme pour mettre en évidence les affabulations du biographe Thomas.

 

Mon ami amoureux

30 septembre

Un autre Jacob insolite, c’est le Jacob amoureux.

J., ma compagne d’alors, se trouva sur sa route à ce moment là et tomba dans l’hiver de Jacob comme branche d’avril, déclenchant bien malgré elle la dernière explosion sentimentale de notre vieil ami.

Bernard ThomasBernard Thomas, chroniqueur du « Canard Enchaîné », fut d’une malhonnêteté décevante dans les ultimes pages de son livre sur Jacob. Non seulement il n’a pas compris la réserve de tendresse et d’amour que gardait l’anarchiste, mais il a défiguré son sentiment profond en l’exposant comme un simple désir physique. En outre, Thomas - Thomas l’imposteur ? - a maquillé la vérité dans la relation des faits. Il écrit par exemple : « Alexandre Marius, de sa démarche un peu lourde, va trouver la jeune femme. Malicieusement, il la tente. Il l’appâte ; il la ferre ; la tient. » Un peu léger, non ? Et d’abord, Jacob n’est allé aucunement trouver la jeune femme « de sa démarche un peu lourde » pour l’évidente raison que J., à l’époque, enseignait avec moi au Maroc. En fait, l’approche de Jacob, nullement malicieuse, se fit surtout dans un premier temps, par correspondance.

« Mais il ne veut pas de tricheries non plus, précise Thomas. Aussi va-t-il ensuite parler au mari : - Tu cherches depuis longtemps comment tu pourrais me rendre service, lui dit-il. Aujourd’hui, tu peux m’aider à satisfaire ma dernière volonté … »

C’est du délire. Jamais il n’y eut une telle rencontre entre Jacob et moi, un tel dialogue. Contrairement à ce que prétend Thomas, jamais je n’ai été dépassé, jamais je ne fus « contraint à la sincérité » et forcé d’avouer que je n’étais pas « suffisamment amoureux pour refuser de faire plaisir aux deux personnes que je préférais sur terre. »

Mais Thomas continue sa psycho-fiction. En voyeur, il insiste : « Alors la nuit de noce peut se dérouler. Elle a lieu entre le lundi 16 et le mardi 17 août. Fiançailles avec la mort … »

Faux. J. est restée près d’un mois avec Jacob. Ni le jour ni l’heure, Thomas, ni le jour ni l’heure …

Josette PassasJ., dans ses carnets, a écrit :

«  … Et cela éclatait, tout à coup, comme un cyclone, violent, impétueux, autoritaire. Il n’y avait pas à raisonner, à discourir ; il fallait accepter ou rejeter l’amour extraordinaire d’un homme extraordinaire.

« Je n’ai pas hésité une seconde. Au début, c’était plutôt de la coquetterie féminine, l’orgueil d’avoir été choisie, la satisfaction d’être aimée. C’est si précieux l’amour d’un être supérieur. Nous nous sommes écrits pendant un an. Lui m’écrivait tous les jours, à toutes les heures du jour et de la nuit. Je lui ai demandé de m’accorder cette année qu’il avait déjà vouée au néant. Il m’en a donné toutes les heures, toutes les minutes ; il y a joint chacune de ses respirations, chacune de ses pensées. Comment n’aurais-je pas été émue par un amour aussi bouleversant, aussi exclusif, aussi exceptionnel ? Il y avait, dans cet amour, la fougue du collégien, la prévenance d’un père, la jalousie d’un amant, la sensualité d’un homme, la tendresse d’un ami, la spontanéité d’un enfant.

« Août est arrivé. Je suis partie, seule. Scepticisme de la famille qui me voyait séjourner chez des « amis », des gens sur lesquels je n’étais guère prolixe en détails, et pour cause !

« Dans cette petite maison ombragée, au cœur du Berry, j’ai vécu un mois inoubliable. J’étais submergée, anéantie par l’amour de cet homme ; je croyais vivre un rêve. J’ai essayé, de toutes mes forces, de lui faire oublier vingt-cinq ans de bagne, vingt-cinq ans de fers et d’enfer ; je crois y être parvenue. Je l’admirais déjà beaucoup et l’amour d’une femme est bien proche de l’admiration.

« Il avait soixante-quinze ans ; moi vingt-sept. Près de cinquante ans de différence. Pour des amants, c’est sans importance ; pour les autres, c’est illogique. Pour nous, c’était une raison de nous unir. Il avait un visage intelligent, resté très beau sous des cheveux très blancs ; un corps sans infirmité, les possibilités sexuelles d’un homme de cinquante ans. Je lui ai fait don de mon cœur, de ma jeunesse, de mes caresses, sans honte, sans recul, dans la simplicité d’un geste naturel, dépourvu de toutes grimaces.

« Je suis partie le 23. Il est mort le 29. Je le savais ; et aussi que c’était impossible de le retenir. Je l’ai laissé agir, le cœur brisé, le corps meurtri par cette idée de la mort que toutes mes cellules refusent.

« Il me reste son souvenir, l’éclair noir de ses yeux vifs, une mèche de ses cheveux blancs, ses lettres innombrables et des dernières notes qui sont la paix de ma conscience. Je ne regrette rien. Je n’ai pas fait de mal. Je ne sais pas ce que c’est le mal.

D’Alexandre Jacob à J., ces deux extraits :

« 7 / XI - 53 - Quoi que tu fasses, quoi que tu aies fait, qui que tu sois, qui que tu puisses être, je t’aime. Et mon dernier regard sera pour toi, mon dernier souffle te dira encore : je t’aime.

« 10 / XII - 53 - Ce matin, je t’ai adressé un dernier souvenir. Dans vingt-cinq ans ou cinquante ans, quand tes griffes seront émoussées, il te rappellera un homme qui t’a aimée plus que lui-même, qui t’a aimée au-delà de tout et auquel tu t’étais donnée, par le regard, l’été de 53. »

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