1915 : lettre d’un embusqué


Arbeit macht frei en GuyaneLa lettre d’Arthur Roques en date du 1er octobre 1915 peut se comparer à celle qu’Alexandre Jacob envoie au ministre des colonies peu de temps auparavant : même verve, même dialectique, même sujet de fond.

La Première guerre mondiale sert finalement à ces deux autodidactes de prétexte dans la défense de ces prisonniers de guerre sociale que sont les condamnés aux travaux forcés. Et les deux anciens complices dans le coup du Mont de Piété de Marseille de dénoncer avec véhémence les conditions lamentables de détention guyanaise.

Tous deux s’attaquent par leur vengeresse correspondance au système éliminatoire français. Mais si l’honnête cambrioleur, devenu Barrabas aux îles du Salut, demande ironiquement l’envoi des fagots sur les fronts européens parce qu’ils y seraient mieux traités et auraient au moins une chance de sortir vivant de l’enfer des tranchées, l’ancien « professeur de vol » de Jacob prend sa plume pour répondre avec force de conviction à l’article du journaliste Jacques Dhur sur « les embusqués des prisons et du bagne » paru dans Le Journal du 23 avril 1915.

Après avoir dressé une autobiographie marquée du sceau de l’infamie et de la fatalité sociale, le matricule 32835 réfute l’hypocrite notion d’honnêteté issue en toute logique d’un rapport de classe largement défavorable aux plus humbles. Parce qu’il a voulu faire valoir par la rapine et l’estampage son droit naturel à l’existence, Roques se retrouve dans cette prison-mouroir  de l’île Royale. De là la colère d’un bagnard plus érudit que la moyenne que l’on accuse, en plus d’avoir déjà été condamné, de ne pas payer l’impôt du sang dû à la patrie en guerre et en danger. Mais la missive de Roques, comme celle de Jacob d’ailleurs, ne connaît pas de suite. L’intéressé n’a pas daigné répondre. La lettre courroucée est néanmoins reprise en 1926 par Antoine Mesclon dans Comment j’ai subi 15 ans de bagne. Elle prouve enfin le formidable épistolaire que fut l’honnête voleur Arthur Roques.

 

Arthur Roques au bagneIle Royale, le 1er octobre 1915

 Quel bonheur trouvez-vous à poursuivre, à confondre,

A désoler quelqu’un qui ne peut vous répondre?

Ce triomphe honteux de la méchanceté

Réunit la bassesse à l’inhumanité.

Gresset

Monsieur,

Voila des années que vous vous posez, dans vos articles de journaux, en champion de l’honnêteté et de la morale publique ; que vous vous spécialisez dans les questions du bagne. Si l’honneur, si la probité, si la générosité n’étaient pas des enseignes de boutique pour les haineux de votre espèce, on serait tenté de croire à votre vertueuse indignation quand vous traînez dans la boue toute une catégorie de gens dont le seul crime est de n’être pas nés, de n’avoir pas été élevés, de ne pas vivre comme vous, dans un milieu de braves gens, d’honnêtes gens, veux-je dire.

Honnêtes gens! Qu’entendez-vous par là, Monsieur ?

Sont-ce ceux qui, comme vous, acquièrent de la fortune et de la considération, de la gloire par leurs vertus et par leurs talents et que l’on considère comme étant l’honneur de leur famille, de leur caste, de leur génération, voire de leur siècle ? Si oui, vous êtes sans flatterie - aucune - unique en ce genre car je me suis donné la peine d’apprendre et j’ai acquis le droit d’affirmer que l’honnêteté, depuis un temps immémorial, s’est réfugiée chez les bêtes - imbéciles - et que l’argent seul dans la société actuelle en tient lieu.

En effet ! N’est-ce pas l’argent qui règne partout et qui triomphe de tout ? N’est-ce pas l’ar­gent qui est le critère du juste, du bien, du beau ? A qui accorde-t-on du crédit, de la considération, des faveurs, si ce n’est à lui, qui nous tient tous à la gorge ? Pourriez-vous me citer quelqu’un dont il ne soit pas le coeur, la conscience, la vie ? Quel est celui qui pour l’obtenir ne fait pas la guerre sans se préoccuper si les moyens qu’il emploie sont autorisés par la morale, c’est-à-dire honnêtes? Réussir, n’est-ce pas tout ce que l’opinion publique, tout ce que la morale, tout ce que l’honneur demandent ? Tromper, duper, voler le voisin, n’est-ce pas le mobile de toutes les transactions humaines?

Venu au monde avec le Second Empire, j’ai grandi à l’abri de son élévation, et à peine arrivé à l’adolescence, je l’ai vu sombrer dans la honte et l’ignominie. C’est dire que mon exis­tence d’homme pensant a commencé avec la IIIe République et que je connais les dessous de ces deux formes de gouvernement : l’un personnifiant la pourriture physique et morale, et l’autre, la corruption sous toutes ses formes.

Mon expérience des événements et des hommes ne m’a pas encore permis de compren­dre la véritable signification des mots que chacun prostitue à sa guise. Qu’est-ce que la vertu, que l’honneur, que la justice, que la morale, que la conscience, que la religion, que la patrie ? Chi lo sa ? Personne. Mais ce que je comprends bien, ce que je sais bien, c’est que l’impunité est toujours assurée aux crimes illustres et que les bagnes ne sont assurés qu’aux crimes obs­curs. Ce que je sais bien aussi, c’est que l’esprit universel des lois est de favoriser le fort contre le faible, et celui qui possède contre celui qui n’a rien. Tout le monde sait, d’autre part, que depuis l’origine des sociétés les hommes se dévorent entre eux et que l’esclavage, sous tou­tes ses formes, règne partout ; que les abus de pouvoir sont toujours les mêmes et que les pré­jugés de classe, de religion, de nationalité, de race, sont toujours aussi enracinés dans l’esprit et dans le coeur des gens vertueux.

C’est de là que découle le mépris que les riches professent ouvertement pour les meurt-de-faim. Ajoutons que ce mépris justifie leur règne et qu’il sert à le prolonger. En effet, quoi de plus simple que de se draper dans sa vertu et de dire que ceux qui enfreignent les lois sont des êtres vils et dignes de la servitude, sinon de la potence. On peut se permettre, on doit user envers eux de toutes les rigueurs. Quant aux fils de famille, protégés par de puissantes influences, ils peuvent se livrer à tous les écarts de la jeunesse, se laisser dominer par leurs pas­sions, commettre toutes les vilenies et courir au-devant de toutes les hontes, ils n’encourront pas la moindre flétrissure. Tout leur est permis: ils sont assurés de l’impunité. Ce n’est pas qu’ils n’encourent et ne méritent pas cent fois d’être arrêtés, jugés et condamnés, non ! C’est que la famille, c’est que le papa, que le protecteur puissant, que l’argent sont là pour éluder les poursuites de la loi.

Comparez les trésors d’indulgence et de mansuétude qui président à la justification des coupables agissements des fils de famille à la sévérité, à l’inflexibilité et à l’injustice qui président à la condamnation des meurt-de-faim, et dites-moi de quelle honnêteté peut se tar­guer un homme dont le casier judiciaire est reste immaculé.

N’avez-vous pas connu, Monsieur, ne connaissez-vous pas encore dans votre entourage, bon nombre de personnes qui, à l’abri d’une honnêteté solidement établie, font, à la sour­dine, de petits ou grands coups, ou bien qui se passent, gratis, la fantaisie d’un objet quel­conque qui à l’heur de leur plaire ? Si, n’ est-ce pas, Monsieur ? Alors définissez-moi, de grâce, ce que vous entendez par l’honnête et par le déshonnête car je ne comprends rien à toutes ces subtilités de la morale. Cela m’incite au contraire à croire qu’il n’y a ni droits ni devoirs absolus ; qu’il n’y a que des conventions ; et que ces conventions n’ont de consécration que par la force et par la crainte des châtiments.

Précisons: qu’Emile de Girardin ait été considéré par les actionnaires de Saint- Berain comme un honnête homme, soit ! Que Bontoux, de I’Union générale, que Soubeyran, de la Société des cuivres, que les wilsonistes, que les panamistes et tant d’autres ejusdem farinae soient de fort honnêtes gens, je n’y vois pas d’inconvénient. Que Rouet, que Hamon, que Chedam, confidents de ministres et officiers de la Légion d’honneur, ne soient pas au bagne, j’y souscris volontiers ; que Valensi, avocat à la cour, ainsi que Clementi, Meulemons et Cie, ses compères courent paisiblement les rues, j’en suis tout aise; que Louis Rivier, Peyre de Betouzet, Candide, Syveton, Marix, Rochette continuent de vaquer tranquillement à leurs affaires, tant mieux ! Que Thérèse Humbert, que Greta, Jeanne Weber, Mme Jolais, Jeanne Gilbert, Mme Stenhel, Mme Caillaux aient été acquittées, je. m’en réjouis ; que Flachon, du Petit Parisien, que les membres de la Chochotte Club, de la rue Cavalotti, ayant à leur tête comme présidente la princesse des Canaries et comme membres actifs la comtesse Brise­Miches, Bidon sucré, Diane de Condebois, Chichinette la flûtiste, etc., n’ aient eu qu’à chan­ger le titre de leur raison sociale, c’est on ne peut mieux, car je suis partisan de toute oeuvre philanthropique qui tend au soulagement de l’ « humanité souffrante ».

Je passe sous silence l’affaire des Poudres, l’affaire des gabegies au budget de la guerre, l’af­faire d’empoisonnement de nos troupes de marine à Toulon par la viande de conserve ; celle de l’empoisonnement de nos garnisons de l’Est par la charogne à Lévy; l’affaire des moeurs des marins de Lorient; celle des fiches de délation, celle des fonctionnaires coloniaux; la grande affaire et cent autres qu’il serait trop long d’énumérer ici. A quoi bon d’ailleurs ? Si l’honneur de la République, si le bon renom de la France n’a pas sombré sous cette avalanche de scan­dales, c’est que les honnêtes gens veillaient et que grâce aux hautes et basses polices que nous possédons, tous les malandrins de mon genre étaient sous les verrous.

Quoiqu’il ne m’appartienne pas d’interroger, permettez-moi, Monsieur, de vous poser une seule question; la voici : Quand une nation a sur la conscience de pareils scandales de rapine, de vol, de moeurs, de concussions, d’assassinats, restés impunis, quel est celui de ses habitants qui a le droit de se targuer de son honnêteté ; celui de se vanter de sa justice, et surtout de vili­pender les cambrioleurs de poulaillers et de cabanons à lapins ?

Votre appel aux pouvoirs publics pour faire verser, en qualité de soutiers à bord des navi­res de l’Etat, les embusqués du bagne, part de votre coeur, c’est certain. J’y applaudis des deux mains ; mais, où nous ne sommes plus d’accord, c’est quand vous affirmez que le bon sens, que la logique, que l’égalité devant l’impôt du sang, réclament impérieusement ce devoir. Quelle aberration mentale, ou mieux, quelle mauvaise foi ! On ne peut vous justifier, Mon­sieur, qu’en invoquant la haine qui vous aveugle. C’est de parti pris, de propos délibéré à bon escient que vous mentez, Monsieur. C’est me donner le droit de vous rappeler qu’en décla­rant les forçats hors du droit commun, vous les avez aussi déclarés hors du devoir, hors de l’humanité même. Je ne vous dois, les forçats ne vous doivent donc rien, et si j’ajoute que ce sont les honnêtes gens qui nous doivent des réparations morales et physiques pour le préju­dice qu’ils nous ont occasionné, non pas en nous privant de notre liberté mais en nous rédui­sant à l’esclavage, vous comprendrez que je donne au mot « patrie» un autre sens que celui que vous paraissez devoir lui donner.

La France a été pour moi une marâtre; elle m’a pris au berceau et ne me quittera qu’à la tombe. En 1870, j’avais 18 ans, je me suis engagé volontaire au 4e régiment d’artillerie dès le début de la guerre franco-allemande. J’ai subi toutes les horreurs du siège de Paris et toutes les hontes de la capitulation. J’ai pris part au second siège de Paris, la Commune, et comme remerciement de mon juvénile et ardent patriotisme, j’ai été condamné à la déportation et envoyé en Calédonie. L’amnistie générale du 14 juillet 1880 m’a rejeté à la rue sans un sou vaillant en poche, sans effets, sans références, sans famille et sans profession. J’avais alors 28 ans, sur lesquels je venais d’en passer 9 dans les fers. Reste en butte à l’animadversion et aux mépris publics, je n’ai pas eu comme les Rochefort, les Auer, les Brousse et tant d’autres rescapés de la Nouvelle-calédonie une coterie politique pour m’aider à reprendre ma place au banquet de la vie. J’ai donc dû me contenter de copieuses rations de vache enragée que la justice des hommes m’a octroyées. Quoi d’étonnant qu’ayant eu tous les besoins, je me suis arrogé le droit d’avoir tous les appétits ? Quoi d’étonnant qu’ayant subi toutes les tortures du corps et de l’esprit, je m’arroge le droit à toutes les colères ? Vous, Monsieur 1′honnete homme, descendez au fond de votre conscience si tant est que vous en ayez une et, après avoir com­paré votre sort au mien, inscrivez-vous en faux, si vous l’osez, contre mon raisonnement et continuez de vitupérer contre les embusqués du bagne. Pour moi qui n’aspire plus qu’à l’oubli du passé et qu’au repos de la tombe, je mourrai comme j’ai vécu, c’est-à-dire sans haine aucune pour personne, car s’il me fallait maudire routes les honnêtes gens dont j’ai eu à souffrir et dont je souffre encore, une nouvelle existence ne me suffirait pas.

J’admire d’autre part le miséricordieux conseil que vous donnez à nos gouvernants en leur donnant à entendre que si, dans le nombre des embusqués du bagne que 1′on enverra à 1′abattoir, quelques-uns en réchappent, on devra les faire bénéficier, non pas d’une grâce entière et de la réhabilitation, mais d’une réduction de peine. Ce que vous appelez être juste, même envers les bandits. Quelle grandeur d’âme ! 0 tartufe ! 0 pied plat ! De qui tiens-tu ce pouvoir de lier et de délier, d’avilir et de réhabiliter qui bon te semble ? De ta conscience d’honnête homme, dis-tu? Hélas! Que j’en ai connu de ces saints-la ! Et puis, moi aussi, j’ai une conscience que je peux ériger en Tribunal. J’estime même que ma cons­cience érigée en Tribunal rendrait des arrêts cent fois plus équitables que ceux rendus par des justiciards en toge cent fois plus crapuleux que les scélérats qu’ils condamnent a tort et à travers.

Parlerai-je du mépris que vous professez pour mes pareils ? A quoi bon ? J’ai acquis la conviction que l’égoïsme des classes dirigeantes est la base de notre société actuelle, que 1′hypocrisie en est la clé de voûte et que le mensonge en est le farte, n’est-ce pas suffisant pour moi ? Si. D’ailleurs, ouvrez l’Histoire et citez-moi une époque où 1′on rencontre un si bel assemblage de scélératesse, de honte, d’animalité, d’abaissement moral, de putréfaction générale. Est-ce à l’armée du crime qui gémit au bagne qu’est dû ce retour à la bestialité préhistorique ?

Il faut être foncièrement méchant, foncièrement égoïste, foncièrement inique par haine de classe pour publier urbi et orbi, comme vous le faites, que le pouvoir central est d’une sollicitude toute paternelle pour les embusqués des prisons et des bagnes. Quel cynisme dans le mensonge ! Ecoutez ! En fait de légumes verts, de lait, de chocolat, de confiture et de que sais-je encore, nous avons journellement comme hors-d’œuvre des pruneaux de revolvers et de carabines, et, comme plat de résistance, 60 grammes de mauvais riz cuit à l’eau et sans sel. C’est dire que nous bâfrons, que nous nous empiffrons comme des boches, c’est à dire à débourrer nos pipes un peu partout.

Saturé de bien-être comme je suis, il se peut que je ne me rende pas bien compte du bonheur qui m’accable et que mes plaintes ne trouvent pas d’écho dans votre coeur de roche. Je le regrette, mais je ne peux pas résister au désir de vous écrire et de vous crier dans ma lettre que condamner un être humain à une existence plus affreuse que la mort est un crime plus odieux qu’un meurtre et que, ce crime, il n’y a que les honnêtes gens comme vous qui le commettent depuis l’origine des sociétés policées ou soi-disant telles. D’où je conclus que si la justice des hommes n’était pas un attrape-nigauds, ce seraient les honnêtes gens de votre acabit qui peupleraient les prisons et les bagnes et non pas les tire-laines et les vide-goussets de mon genre.

Le sort des forçats est si enviable que je voudrais, non pas par vengeance, mais pour voir un plus grand nombre d’heureux, qu’on fit la chasse aux politiciens, aux magistrats, aux moralistes, aux philosophes, etc., qu’on les déclarât hors-la-loi, infâmes, et qu’après avoir confisqué leur personne et leurs biens, on les envoyât à la Guyane, qu’il vous a plu de décrire comme une vallée de Tempé doublée d’une abbaye de Thélème. Peut-être qu’une fois là, vous changeriez les cordes de votre lyre. En attendant, je puis vous affirmer, sans que rien ne vous oblige à me croire, qu’ici,

 On a soif, l’eau vous brûle la bouche !

On a faim, du pain noir ! Travaillez malheureux !

A chaque coup de pioche en ce dessert farouche

La mort sort de la terre avec un rire affreux

Prend l’homme dans ses bras, l’étreint et le recouche.

Victor Hugo

 Je ne dissimule pas que mes paroles sont sans importance à vos yeux ni que mes opinions modifieront les vôtres. Je n’ai donc pas la prétention, en répondant à votre article, d’ensei­gner, encore moins celle de réformer. Ce que je voudrais, c’est que vous donnassiez à cette réponse la publicité qu’a eu votre article pour que tous les penseurs dignes de ce nom puis­sent me lire et rester juges dans la cause que vous plaidez guilty et que je défends not guilty. C’est bien mon droit, je pense, d’en appeler de l’opinion publique, mal informée par vous, à l’opinion des penseurs mieux informes par moi. Ce serait en même temps ouvrir les yeux sur de grandes misères sociales dont tout homme à conscience droite doit déplorer la réalité sans pouvoir pourtant la contrôler.

Il ne sera peut-être pas inutile de vous rappeler, Monsieur, cet axiome de droit universel­lement mis en pratique: «Toute violation de la loi morale ou politique qui n’est punie que de la privation de la liberté laisse au coupable le plein exercice de ses droits naturels. »

En est-il ainsi dans les bagnes de Guyane ? N’y sommes-nous pas réduits à l’état d’escla­ves, de bêtes de somme, d’instruments de travail, de bétail en consommation ? Tour le monde ici et ailleurs n’a-t-il pas le droit de nous insulter, de nous voler, de nous frapper, de nous tuer ? Est-ce à cela que la loi m’a condamné ? Est-ce là ce que réclament l’expiation, l’amen­dement, la préservation sociale ? Répondez, Monsieur, et dites-moi que c’est là la lettre et l’esprit de la loi, je vous tiendrai quitte de tout le reste.

Encore un mot, Monsieur, et j’ai fini.

J’ai lu quelque part ceci: « Si infâmes que soient les canailles, elles ne le seront jamais autant que les honnêtes gens. » Si cela est vrai, je ne vois pas que vous ayez sujet d’être fier. De quoi seriez-vous fier du reste ? De votre esprit ? Allons donc ! Belle foutaise que d’avoir de l’esprit aujourd’hui qu’il court les rues comme les catins ! Serait-ce de vos vertus ? Mais quel­les sont-elles ? On ne vous connaît que la haine, que le mensonge, que l’orgueil de classe. Si c’est là tout votre bagage d’honnête homme, il n’y a vraiment pas de quoi se poser en mora­liste. Votre pudibonderie me fait rire, et pourtant le ciel m’est témoin que j’ai souvent les larmes au bord des yeux quand je pense que je sens en moi un peu de cette fierté d’âme, qui d’un scélérat fait souvent un homme de coeur, et qu’il me faut endurer, moi lion, les coups de pied d’un âne.

Sur ce, salut, Monsieur ! Venez au bagne et vous verrez que les hommes qui y sont sont aussi bons et aussi méchants que partout ailleurs et que ce que vous appelez avec mépris la « mauvaise société » est encore la meilleure. Venez, je vous en conjure, ne serait-ce que pour goûter à nos douceurs.

 A. Roques (n°32835),

embusqué aux îles du Salut

(Guyane française)

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3 commentaires pour “1915 : lettre d’un embusqué”

  1. Jacquelin dit :

    A l’ éclairage obscur de l’ affaire Cahuzac, ma replongée dans les archives des bagnes, et particulièrement la relecture de cette lettre d’ Arthur Roques, m’ apporte comme un peu de fraicheur : les temps actuels n’ inventent rien. Rien n’ est à inventer depuis que l’ homme est l’ homme.
    Quelles tristesses…

  2. JMD dit :

    Sur Arthur Roques, vous pouvez lire “Parole de forçat, le dossier Arthur Roques” paru chez Actes Sud en 1998 et écrit par Claude Barousse. L’auteur fait une analyse des lettres du bagnard à sa compagne et à ses filles tout en révélant la réalité carcérale et coloniale française.

  3. pons jacques dit :

    Petit fils d’arthurRoques.Je possede250 lettresz de mon grand pére ecrites du bagne.Je peux vous dire que beaucoup de choses sont erronnées.Un livre recemment : Les femmes du forçat,edité par les éditions la mouette à Sete,écrit par Simone Pons,retraçe les faits sur la vie d’arthur Roques dans toute sa vérité.

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