Vive le feu !


feuA Amiens, du 8 au 22 mars 1905, Alexandre Jacob est poursuivi pour association de malfaiteurs, tentative de meurtre, vols, vols avec effraction … et incendie volontaire. L’examen du cambriolage commis chez Mme Postel dans la nuit du 21 au 22 février 1903 à Evreux en compagnie de Léon Ferré et de Félix Bour lui permet de se justifier devant les jurés de la cour d’assises de la Somme. Il peut ainsi lors de cette troisième déclaration de la 5e audience digresser sur la violence en politique. Et l’honnête cambrioleur de placer ses actes criminels dans le cadre d’une guerre sociale menée à la bourgeoisie triomphante. Mais le brasier purificateur peut également avoir sa logique pratique. Car, si le feu détruit, il peut tout aussi bien protéger. L’entrepreneur de démolition publique n’hésite pas à en user pour défendre sa liberté dans les circonstances dramatiques de son arrestation le 22 avril 1903.

 

Evreux vers 1900Procès d’Amiens

Dossier de presse « la bande sinistre et ses exploits »

5e audience, 13 mars 1905

Vol et incendie a Evreux

Le 22 février 1903, vers 10 heures du matin, le commissaire de police d’Evreux était informé qu’un commencement d’incendie venait d’éclater chez Mme Postel, demeurant place du Parvis Notre Dame, qui était absente et dont la maison était inhabitée. A son arrivée, il constata qu’une fumée très épaisse provenant d’une chambre du premier étage dont la fenêtre était ouverte, envahissait l’escalier. Lorsque le feu, qui avait déjà endommagé le lit et les fauteuils de cette chambre, fut éteint, le commissaire se rendit compte que le plus grand dés­ordre régnait dans la maison. Tous les meubles avaient été ouverts et visités, les portes et ser­rures qui étaient fermées avaient été fracturées.

Dans une chambre du premier étage, des pesées avaient été faites sur la porte d’un placard qui avait résisté. C’est dans ce placard que se trouvait le coffre-fort. Au milieu de débris de couverts en métal blanc qui avaient été brisés et abandonnés quand on en avait reconnu le peu de valeur, se trouvait un passe-partout à crochet. La serrure de la porte d’entrée princi­pale du rez-de-chaussée avait été arrachée. Il était donc certain que pendant la nuit précé­dente la maison avait été cambriolée et les voleurs avaient mis le feu avant de se retirer.

Mme Postel donna par la suite la liste des objets qui lui avaient été soustraits, qui se composait surtout d’objets précieux et de souvenirs de famille.

Ce vol avait été commis par Jacob, Ferré et Bour. Bour, qui certainement était venu en éclaireur, avait, la veille du crime, expédié à l’adresse d’Escande, boulevard Ornano, de la gare d’Evreux une dépêche signée du prénom «Georges ».

L’expert chargé d’examiner l’original de ce télégramme a déclaré que l’écriture était de la main de Bour.

M. Turpin Raymond, facteur enregistreur, qui avait reçu le 21 février à 10h30 du matin, à la gare d’Evreux cette dépêche, reconnut Bour sur sa photographie. Sa physionomie, a-t-il déclaré, l’avait frappé. Il lui avait trouvé une tête d’artiste.

La déposition de Mme Postel n’apporte aucun éclaircissement aux débats.

Elle a éprouvé un préjudice de 3000 francs.

Bour lit une déclaration de laquelle il résulte que Ferré ne faisait pas partie de l’expédition et que l’incendie est l’oeuvre personnelle de Jacob, ce qui amène l’intervention de ce dernier.

Troisième déclaration de Jacob

Jacob reprouve l’incendie. Mais s’il a incendié la propriété de Mme Postel, c’est qu’elle en avait une. Est-ce que les jurés maudissent la mémoire de ceux qui incendièrent le Palatinat ? Tous les jours, des armées incendient non pas une maison, mais des villes entières. On applaudit à ces forfaits. Et l’on blâme Jacob parce qu’il est anarchiste, parce qu’il n’est pas le valet à gages des jurés et que ceux-ci s’aplatissent devant les galonnés. Il serait sans pitié pour eux. Ils peuvent 1’etre pour eux. Ils peuvent 1’etre pour lui. La violence est de tous les temps. Elle ne disparaîtra que quand sera venu le règne de la justice.

M. Turpin, ensuite, reconnaît Bour comme l’expéditeur de la dépêche envoyée d »’Evreux à Escande (Jacob). M. Houssin de Saint-Laurent, commissaire de police a Evreux, dépose sur les constatations qu’il a faites.

 

Souvenirs d\'un révoltéAlexandre Jacob, Souvenirs d’un révolté

Résumé des épisodes précédents : 22 avril 1903. 6 heures du matin. Jacob, Bour et Pélissard sont interpelés à la gare de Pont Rémy par le brigadier Anquier et l’agent Pruvost. Une rixe s’engage. Pruvost est tué par Bour. Après s’être dégagé d’Anquier, Jacob parvient à sortir de la gare et, ne voyant ni Bour ni Pélissard, s’enfuit seul dans l’arrière pays. Passé Limeux, il se réfugie dans une forêt.

Comme je 1’ai déjà dit, je savais les populations rurales moutonnières a l’excès. II suffisait qu’un imbécile proposât une battue pour qu’il en résultât une levée en masse. Or, dans ce cas, je risquais fort d’y laisser mes plumes.

Donc, aux grands maux, les grands remèdes. A 1’instar de ce Grec qui coupa la queue de son chien pour détourner l’attention de ses détracteurs, je résolus d’incendier le bois qui me donnait asile: « Les paysans sont tout dévoués pour la chasse au cambrioleur; mais lorsqu’ils verront les arbres flamber, ils perdront sûrement de leur enthousiasme; et, s’il leur en reste, ils l’emploieront à éteindre le feu, ou tout au moins à le circonscrire. Pendant ce temps Jacob gagnera du terrain. » Ainsi raisonnais-je tout en mettant la main à la pâte. Je coupai autant de branches que je pus de l’arbre sur lequel j’étais réfugié, puis je descendis et fis plusieurs petits bûchers autour du fut de quelques arbres. Ensuite … ensuite, je dus m’en tenir là, car si 1’idee n’était pas mauvaise, je dois ajouter que tout se coalisa pour la rendre irréalisable. Dans mon empressement je n’avais pas pensé que je ne me trouvais pas dans les Bouches-du-Rhône où le procédé m’avait réussi une fois déjà, lors d’une aventure qui m’était arrivée sur les propriétés du marquis de Forbiu. Je n’étais pas au pays du soleil, de la poussière, des cigales et de l’ailloli, mais au pays de la pluie, du brouillard, de la boue et des bistouilles. Mauvais, la pluie et le brouillard pour incendier un bois. Toutes mes allumettes y passèrent. Et puis, non seulement les arbres étaient mouillés, mais encore étions-nous au mois d’avril, fin avril, époque où la sève parcourt toutes les fibres du bois. Une vraie déveine, quoi!

N’ayant plus d’allumettes, force me fut de renoncer au système d’Alcibiade.

Apres avoir jeté le coup d’oeil de la fin sur mon oeuvre à peine ébauchée, je scrutai l’horizon une dernière fois et n’apercevant rien de mauvais pour moi, je continuai ma marche vers l’est, en me dirigeant vers un village dont je voyais les masures.

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