Pourquoi je suis anarchiste ?


Marius Baudy, Le Monde illustré 25 mars 1905A l’image du Pourquoi j’ai cambriolé ? d’Alexandre Jacob, la profession de foi de Marius Baudy n’est mentionnée que dans le journal libertaire amiénois Germinal. Elle parait dans le n°12, en date du 26 mars au 9 avril 1905. Le procès des Travailleurs de la Nuit est clos depuis quatre jours. Baudy, expulsé de la salle d’audience du palais de justice d’Amiens le 14 mars en compagnie de sept autres co-accusés (Jacob, Bour, Pélissard, Ferré, Sautarel, Clarenson et Vaillant) à la suite d’un incident violent entre les avocats parisiens de la défense et le président Wehekind, ne peut qu’attendre à la prison de Bicêtre sa condamnation et son transfert sur Laon pour être jugé en appel. C’est donc de sa geôle picarde qu’il a tout loisir de se consacrer à la justification des ses actes. Le messianisme de sa déclaration politique tranche alors radicalement avec les mémoires qu’il adresse à la commission de recours en grâce à la fin de cette année. Dans ce texte, Baudy cherche par tous les moyens à se disculper. Il est ainsi l’amant de Jeanne Roux mais ne saurait pas que la sœur de sa compagne, Rose Roux, vit en concubinage avec Jacob. Ce serait encore par hasard qu’il viendrait à Paris, après avoir vainement cherché un emploi honnête sur Toulouse,  trouver un logement à l’hôtel de la rue de la Clef … où se réunissent certains des Travailleurs de la Nuit ! C’est d’ailleurs dans la ville rose que Baudy est arrêté en 1902 après un cambriolage commis chez une dame Eychenne. Pour autant le voleur ne renie pas son anarchisme. Le texte que publie Germinal peut se rapprocher à bien des titres de celui de Jacob. S’il n’en a pas la portée théorique, il met comme lui en avant les principes de lutte des classes et de droit à l’existence pour expliquer et sa pratique du vol et la nécessité d’un ordre juste et harmonieux, un éden égalitaire, un monde bien éloigné de celui, injuste, des accapareurs bourgeois à l’entrée défendu par un arsenal policier conséquent. Marius Baudy, se présente comme une victime. Il est condamné à Amiens à 10 ans de réclusion. Sa peine est ramenée à 7 années à Laon. Elle est assortie de la relégation. Marius Baudy ira mourir au bagne.

 

Manchette du journal libertaire amiénois Germinal

N°12, 26 mars – 9 avril 1905

 

 

DECLARATION DE BAUDY

POURQUOI JE SUIS ANARCHISTE

Quand on envisage la société actuelle dans tout son ensemble, on est saisi du frappant contraste qui existe entre les hommes et des déplorables conditions dans lesquelles croupit la classe prolétarienne.

Parqué dans des quartiers boueux et puants, le paria habite dans des taudis infects et humides : là grouille une marmaille en guenilles, à la face pale et livide, aux yeux ternes et caverneux, torturée par la faim, aux corps bleuis par les âpres morsures du froid. C’est dans ces conditions que grandissent les enfants des prolétaires ; chair à travail que l’usine guette comme une proie acquise ; et dans un âge encore tendre, ils doivent apprendre le chemin de l’atelier à la lourde et pestilentielle atmosphère, empoisonnant leur vie, ce qui les conduit à une vieillesse prématurée. Apres avoir trimé sans trêves ni répit, pour un salaire dérisoire, brisés, moulus par un dur labeur, affaiblis par les privations de toute sorte, ne pouvant plus satisfaire l’insatiable cupidité du maître, comme un vieux chien, on les rejette sans se soucier de leur devenir. Le sort au travail leur est des plus lamentables. Après avoir peiné toute sa vie à produire des richesses sociales, devenu vieux, infirme, il ne lui reste plus d’autres ressources que de mendier son pain, et d’aller mourir sur un grabat d’hôpital.

Ceux qui ont tout à souhait, satisfaisant leurs plus petits désirs, se prélassant dans la mollesse et la volupté, s’intéressent bien peu que des malheureux manquent du nécessaire. Indifférents aux maux d’autrui, insensibles à tout sentiment d’humanité, ils assistent, impassibles, aux souffrances de cette canaille qu’ils dédaignent et méprisent. Pervertis, dépravés par cette odieuse et inhumaine morale du chacun pour soi, les cris de douleur et de désespoir de ces meurt-de-faim leur importent peu, et leurs revendications les laissent froid. C’est de l’or qu’il leur faut pour assouvir leurs passions, et pour avoir de 1’or, ils pressurent sans merci ces affamés que la misère force à prostituer leurs bras et leur cerveau pour un morceau de pain.

II faudrait vraiment être insensible à tout sentiment d’humanité pour ne pas s’attrister du lugubre spectacle des misères qu’endurent ces martyrs du travail. Comme eux, fils de paria, j’ai connu les angoisses et les tortures de la faim et du froid…

L’existence s’offrait à moi dans toute sa réalité. C’est dans cet état d’esprit que, songeant aux maux qui affligent le genre humain, comme un problème posé à mon intelligence, je me demandai pourquoi, moi, un adolescent encore, je n’avais pas un toit pour abriter ma tête, tandis que d’autres reposent dans de luxueux palais à la tiède atmosphère. Cependant le soleil luit pour tout le monde. Enfant de la nature, comme tous les humains, j’ai droit au banquet de la vie. Pourquoi me conteste-t-on ce droit? Cherchant à découvrir l’énigme de l’inégalité qui divise les hommes, j’ai compris que le mal résidait dans les vices des institutions du système social.

(… ) La police qui excelle à me noircir dans ses rapports, s’abstient de mentionner les vexations et les tracasseries dont j’ai été l’objet, dès qu’elle s’est aperçue que je professais des opinions égalitaires. Cependant « la liberté de la conscience est inviolable » nous dit-on. Ce qui peut être vrai pour d’autres ne l’est assurément pas pour les anarchistes. C’est du moins ce que les argousins de la république se sont appliques a me prouver. (… ) Par leurs iniques procédés ils furent cause que des patrons auprès desquels ils insinuaient de ne pas m’occuper, que j’étais un anarchiste dangereux sous la surveillance de la haute police, me renvoyèrent des ateliers. Si l’on tient compte de la terreur qu’inspirait à l’époque l’anarchie, surtout dans l’encéphale encroûtée des patrons, il est compréhensible qu’ils ne se faisaient aucun scrupule de me remercier, sans se préoccuper si j’avais du pain pour le lendemain. Comme je l’ai déjà dit, à bout de ressources, l’instinct de conservation aidant et pour subvenir aux besoins du ventre, j’eus recours au vol.

(… ) L’homme n’est pas ce qu’il voudrait être, les événements déjouent sa volonté. Comme tout être animé, il subit l’influence du milieu ambiant dans lequel il vit. Les institutions qui le régissent, l’éducation qu’il reçoit, le mode d’organisation du système social sont contraires aux lois naturelles, à la saine raison, a l’équité. II est compréhensible que dans de pareilles conditions, il en résulte des perturbations qui parfois ébranlent l’édifice social dont la lutte pour la vie est un des plus puissants moteurs. C’est pour ces raisons que les mesures coercitives sont plutôt une aggravation du mal qu’un remède. Avant de réprimer il faut savoir prévenir, c’est-à-dire en détruire les causes. Sachez que tout ce qui est construit par la force, la force peut le détruire. L’homme ne se nourrit pas seulement d’aliments substantiels, en plus du pain du corps il lui faut le pain de l’esprit, c’est-à-dire tout ce qui charme son intelligence. Amoureux du beau et du bien, il aime à se repaître d’idéal. Accordez-lui tout ce qui peut lui être utile et agréable, la haine et la discorde disparaîtront de notre planète, et la fraternité ne sera plus un vain mot.

Mais l’harmonie ne peut naître et subsister que par la libre entente. Ce ne sera que lorsque les hommes conscients de leurs droits et de leurs devoirs mettront en commun toutes leurs richesses que la lutte prendra fin, et ce que la force n’a pu faire, l’amour de soi et de ses semblables l’accomplira.

 

Sources :

         Germinal, n°12, 26 mars – 9 avril 1905

–    Archives Nationales, BB 24 1012 dossier 2818 S 05 : dossiers de demandes de recours en grâce, Jacob et bande d’Abbeville 1905-1927

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