Les bons mots de Jacob : Amiens, 8-13 mars 1905


 palais de justice d\'Amiens

Si le procès des Travailleurs de la Nuit retient dans un premier temps l’attention par l’incroyable dispositif de sécurité censé assurer la sérénité des débats de la Cour d’Assises d’Amiens, très vite le principal accusé attire sur lui la majorité des commentaires. Jacob étonne, Jacob fait rire, Jacob séduit. Dès lors, les rieurs viennent au palais d’injustice assister au spectacle d’une tragédie devenue comique. Le but du voleur est simple. En raillant aussi bien juges, que jurés, témoins et victimes, il espère charger son cas pour alléger celui de ses co-accusés. Le but de l’anarchiste est double. Il espère également pouvoir placer des professions de foi que l’on peut considérer comme autant de théories libertaires de l’illégalisme. La salle peut alors rire de bon cœur et le reporter du Petit Journal écrire le 14 mars 1905 : « Décidément, on pourrait se croire au Palais Royal et non au Palais de Justice. Le public et messieurs les jurés eux-mêmes, malgré la gravité de leur fonction, semblent s’amuser énormément ». Florilège.

 

caricature parue dans l\'Assiette au BeurreAmiens, 1e audience, 8 mars :

° En traversant la double haie de soldats qui garnit le couloir du palais de justice, un des accusés que nous croyons être Jacob s’écrie :

« Comment ? Vous ne portez pas les armes ! Vous ne rendez pas les honneurs à des célébrités comme nous !

° Le président s’adressant au principal accusé lui dit :

– Jacob, levez-vous !

L’accusé – Non Monsieur !

– Découvrez-vous alors !

Vous êtes bien couvert, vous, répondit Jacob qui garde son chapeau sur la tête

– Avez-vous des jurés à récuser .

– Je les récuse tous puisqu’ils sont mes ennemis

 

Amiens, deuxième audience, 9 mars

° M. le Président arrive aux cambriolage dont Jacob est présentement accusé.

– On va s’occuper du vol Couderc. Vous le reconnaissez ?

– Mais, oui. Mais une question : Est-ce que tous les jurés savent lire ?

– Mais probablement, la loi l’exige.

– Vous n’en êtes pas sûr ?

– Ils n’ont pas à produire un certificat !

– vous n’en êtes pas sûr, je constate !

° Jacob avoue qu’il est descendu chez Mme Barthes mais dit qu’elle ne peut le reconnaître :

– J’ai vieilli, fait-il sur un ton ironique

° [M. Lemoine Jean, sacristaine] dit que les malfaiteurs n’emportèrent que 70 francs. Jacob intervient :

– C’était trop lourd à emporter. Tout était en monnaie de billon. J’en ai bien laissé trois fois plus.

° Le Président – Enfin ! Il s’est fait inscrire sous le nom de Royères. L’accusation le connaît sous le nom de Royères.

Jacob – Oh ! Les états civils ! J’en ai eu deux cents dont quelques-uns bien en règle.

° [A propos du vol chez le colonel Louis à Rennes]

Jacob –Monsieur le Président voudrait-il demander au témoin si son revolver était fait pour tuer ou guérir les hommes.

° Le Président – Le vol s’élevait à 1000 francs.

Jacob – Une bagatelle !

° M. le Président à M. de Perotte – Vous n’avez éprouvé aucun préjudice ?

M. de Perotte – Aucun, je suis rentré en possession de mon coffre-fort.

Jacob – Aucun mal ! Il n’y a eu que deux balles tirées !

M. de Perotte – Non.

Jacob – J’ai bien entendu deux coups de fusil ou de revolver !

M. de Perotte – J’avais mon revolver mais je me suis aperçu le lendemain que si j’avais voulu m’en servir,  je ne l’aurais pas pu.

° Clarenson – J’ai été atteint dans ma jeunesse d’une terrible maladie mentale.

Président – Oui, c’est un système de défense de votre part.

Jacob – Moi, oui ! J’ai fait le fou par ruse car je suis un rusé tandis que lui est fou !

Clarenson – Je l’ai été, je pense être guéri.

Présidence – Oui, vous êtes fou par intermittence !

Jacob – J’en connais de semblables et qui sont fonctionnaires haut placés !

° Président – Vous avez été condamné à six ans de réclusion par défaut ?

Jacob – Comment voulez-vous que je le sache puisque je n’y étais pas !

° Cette dame reconnaît Jacob bien qu’il ait quelque peu changé et maigri beaucoup.

Jacob – Que voulez-vous ? On n’engraisse pas en prison !

° Président – Jacob, qu’avez-vous fait de cette flûte ? Vous l’avez sans doute fondue ?

Jacob – C’eut été dommage, j’ai plus de connaissance que cela de la valeur des objets. J’en ai fait don à un de mes amis.

°  – De la sorte, ajoute [M. Hulot], ils ont volé ma richesse et tué ma pauvre femme (morte de chagrin.

Jacob – On s’apitoie sur le sort de ce juge de paix capitaliste et on reste indifférent au sort des innocents qui se trouvent sur ces bancs !

° Jacob – Moi, je n’ai besoin de personne pour me guider ; partout où je vois des maisons particulières, des villas, je me dis : voilà mes clients !

 

Alexandre Jacob 1905Amiens, troisième audience, 10 mars

° Comme M. Wehekind rappelle que Jacob habita rue de la Clef  avec plusieurs de ses complices et les maîtresses de ceux-ci :

– Ne dirait-on pas, fait l’accusé, que j’avais un sérail ?

° Président – On vous a laissé vous défendre hier. Vous n’êtes pas en cause aujourd’hui. Asseyez-vous !

Jacob – Je veux rester debout !

Et Jacob fait comme il dit.

° – Taisez-vous ! Fait M.Wehekind, je ne vous parle pas !

Jacob – Mais je vous parle, moi !

Président – Si vous continuez, je vous fait reconduire à Bicêtre.

Jacob – A Bicêtre ? Oh, je n’ai plus besoin de douche

 
Amiens, quatrième audience, 11 mars

° – On m’a pris, dit le témoins, des actions Sedoline …

– And Californ, complete Jacob.

– On m’a pris une théière en vermeil …

– Oh pardon, en cuivre doré. On vous l’a peut-être vendu pour du vermeil. Les marchands sont si voleurs !

Le Président à Jacob – Qu’avez-vous fait des actions ?

Jacob – Combien le témoin les avait-il achetées ?

Le témoin – 1200 francs.

Jacob – Eh bien ! Monsieur, vous vous êtes fait voler. Ces titres n’avaient aucune valeur. Je les ai brûlées.

° Jacob conteste le préjudice que M. de la Rivière dit lui avoir été causé.

– Une rivière en diamants ? Ce n’étaient que des roses ! Je l’ai revendue 200 francs.

° Jacob – Où étaient les plaignants quand je me suis introduit chez eux ?

– A la campagne.

– Ah ! Ils ont un château ! Ce ne sont pas des malheureux !

° Jacob conteste qu’on ait touché à un coffre-fort :

– Oh ! Si j’avais vu un coffre-fort !

°  – Vos réflexions sont insolentes, dit M. le procureur général.

– Insolentes, réplique Jacob, c’est tout ce que vous trouvez pour excuser votre conduite !

° – Madame était à son château pendant que je suis entré chez elle. C’est toujours des malheureux, dit Jacob, que j’ai dévalisés !

° Jacob – L’argenterie était du ruolz et le tapis du canevas !

Le témoin – C’est ce que je dis.

Jacob – C’est pour cela que j’ai laissé l’argenterie.

Le témoin – Mais vous avez emporté la cafetière en métal anglais.

Jacob  – Pour faire du café !

° Mme de Melun dépose. On a emporté de chez elle des mouchoirs.

– C’était pour pleurer sur la misère de cette pauvre femme, dit insolemment Jacob.

° Jacob demande [à M. Hédoin, sacristain] s’il se rappelle ce que contenait un petit placard dans la sacristie.

– Voyons, rappelez-vous, fait-il, … Je vais vous aider … Il y avait dans ce placard des gravures d’un genre particulier … Mettons le genre Fragonard. Pour employer une expression discrète. Rappelez-vous bien !

° Jacob – Le témoin voudrait-il dire le prix le prix d’un mouchoir pris chez lui ? Je vais le dire : 150 francs ! N’est-ce pas une insulte à la misère !

° Jacob – Les peaux prises chez Mme Ripoteau ont été achetées aux colonies. On sait comment les officiers font leurs achats aux colonies ! La guerre de Chine en est un exemple.

° Au moment où le curé se retire, Jacob l’apostrophe au passage :

– C’est au nom de la charité chrétienne que vous accusez, n’est-ce pas ?

° Président – Tiens ! Vous lisez maintenant ?

Jacob – Je parle ou je lis cela m’est égal !

° Un troisième volé affirme qu’on lui a pris 210 kilogrammes d’argent.

– Ca n’a donné que 16 kg à la fonte, corrige Jacob.

° Un ecclésiastique intervenant :

– Vous pensez donc qu’il peut mentir, demande d’abord Jacob au Président, que vous lui faîtes prêter un serment !

° Président – Le bijoutier a cependant estimé ce bijou beaucoup plus cher que vous ne le dites.

Jacob – Parbleu ! Les bijoutiers ne se tirent pas dans les jambes !

° Jacob – On nous présente à vous à vous comme une véritable association de malfaiteurs. Il n’y en a qu’une qui puisse être ainsi  désignée, c’est la police !

 

Jacob conduit au tribunal d\'AmiensAmiens, cinquième audience, 13 mars

°  Jacob  – Monsieur le président, vous faites erreur. Pour envoyer des gens à l’échafaud ou au bagne, vous êtes compétents. Je n’en disconviens pas ; mais en matière de cambriolage, vous n’entendez rien. Vous ne m’apprendrez pas mon métier.

° Jacob – Monsieur le Président, vous avez oublié dans votre énumération le vol commis à Cholet. C’est nous qui l’avons commis et il y a deux innocents qui ont été condamnés pour ce Fait. La voilà votre justice !

° Lazarine Roux, hors d’elle, lance des paroles que l’on comprend mal et qui amène le Président à lui dire : « Vous avez quinze ans de plus que Jacob ». Jacob de nouveau bondit de sa place : « Et quand vous prenez des petites filles de quatorze ans, vous. On les connaît les mœurs des magistrats ! « 

° Jacob – Si le témoin avait eu des couverts en  fer blanc, je ne lui aurais pas pris d’argenterie !

° Président – Vous avez commis 150 vols en quatre ans. Cela ferait un vol par semaine. Vous n’aviez pas le temps d’aller souvent au café. Vous étiez souvent en province.

Jacob – C’est de la décentralisation !

° Comme le témoin se retire, Jacob s’écrie :

– Il est d’essence supérieure, ce bonhomme là !

° Jacob – Les objets pris chez l’ami du témoin proviennent d’un héritage. L’héritage, c’est le vol ; il n’y a donc pas eu vols de notre part !

 

Source : Archives de la Préfecture de Police de Paris, EA/89 : dossier de presse « La bande sinistre et ses exploits »

 

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