Mort d’un dégénéré


Il est toujours joli, le temps passé

Un’ fois qu’ils ont cassé leur pipe

On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés

Les morts sont tous des braves types

Georges Brassens,

Le temps passé, 1961

 

Il n’est pas certain pour Robert Louzon (1882-1976) que les trépassés, fussent-ils anarchistes importe peu, soient tous braves. Presque quatre ans après que son ami Monatte ait déglingué au nom du syndicalisme révolutionnaire et de sa haine de l’illégalisme le livre d’Alain Sergent, cet autre et infatigable rédacteur de La Révolution Prolétarienne reprend le flambeau en novembre 1954. Et c’est peu dire qu’il en met une deuxième couche à l’occasion de l’annonce du suicide d’Alexandre Jacob. Cela avait pourtant bien commencé. Vous savez ? Quand dans un entretien, une recension d’ouvrage, on commence par un semblant de positif et, quand vient le « mais », quand tombe le « mais » ou un synonyme, comme le tranchant de la guillotine, la prose dévie sur une démonstration à charge, un passage au rouleau compresseur, un démontage en règle. Alexandre Jacob s’est donc suicidé comme l’auteur du Droit à la paresse pour éviter une vieillesse dépendante. C’est vrai. C’est beau. C’est presque grandiose. Mais Robert Louzon arrête là sa comparaison pour faire feu de tout bois sur l’anarchisme de l’honnête cambrioleur, lui-même considéré comme un successeur dégénéré de Ravachol ou d’Émile Henry. Dégénéré ? Rien que ça !

À vrai dire la dialectique du vieil homme, anticolonialiste convaincu, n’est pas nouvelle. Elle date même de l’époque de l’anarchisme qu’il qualifie lui-même d’héroïque et qu’il enterre avec le premier conflit mondial. Nous pouvons la retrouver dans les écrits de Grave lorsque celui-ci pourfendait les illégalistes en les accusant de collusion avec la police et en les assimilant, comme le bourgeois, au parasite social. Le voleur, de Jacob à Bono (orthographié de la sorte dans l’article), profiterait du fruit de ses rapines. C’est pour cela que son anarchisme, son refus reconnu de la norme sociale ne peut aboutir. D’ailleurs si Louzon évoque la guerre d’Espagne ; ce n’est que, pour mieux faire la différence entre le vrai militant engagé dans un « combat à mort contre une société qui dispose de moyens de défense formidables » et le bandit social qui, de temps à autres, aime à redistribuer au plus pauvre. De temps à autres, mais pas trop quand même.

Jacob, dont on n’apprend finalement pas grand-chose, est qualifié, ironiquement peut-être, de chef en début d’article. L’antisémite notoire que fut Louzon[1] sait très bien qu’il n’y a pas de chefs chez les anarchistes. Peut-être ne savait-il pas en revanche que Jacob ne gardait rien pour lui quoi qu’en ait pu dire Jean Grave qui, dans ses mémoires, affirmait au contraire que les Travailleurs de la nuit, organisaient fiesta et orgies à l’hôtel de la rue de la Clef à Paris, dans le Ve arrondissement. Peut-être ne savait-il pas que le qualificatif de « bande » est des plus inefficients pour ce qui est de l’entreprise de démolition publique montée par l’honnête homme en ce début de XXe siècle. Quoi qu’il en soit, il faut donc refuser à Jacob et à tous ceux qui jouèrent du browning ou de la pince-monseigneur toute louange, toute glorification, toute sanctification. Ils ne peuvent être des héros puisque « l’héroïsme est une plante qui ne fleurit point sur le terreau de la vie facile ».

Les illégalistes ne furent donc, si l’on suit cette argumentation facile, que des jouisseurs et non des révolutionnaires s’attaquant à des symboles pour hâter le Grand Soir. Ils n’auraient ainsi fait que provoquer la déchéance du mouvement libertaire se perdant définitivement dans les méandres tortueux du naturisme ou de la liberté sexuelle. Ce sont eux, les illégalistes et tous les individualistes à leur suite, qui menèrent l’anarchisme à sa perte. Les morts ne sont pas tous de braves types même si « le dernier anarchiste français est mort » et l’anarchie avec lui. Seul le syndicalisme révolutionnaire sauverait. Le reste ce n’est bien évidemment que de l’histoire. Le temps ne fait rien à l’affaire… Louzon, il y a plus de soixante-cinq ans, venait de nous le prouver.

 

La Révolution Prolétarienne

N° 88, novembre 1954, p.10

Le dernier anarchiste français est mort : Alexandre JACOB

Jacob, le chef de la « bande Jacob », les cam­brioleurs anarchistes d’Amiens, s’est tué en août dernier, à l’âge de 75 ans. après avoir passé vingt-cinq ans au bagne, dont six aux fers.

Il s’est tué parce qu’il ne voulait point de la vieillesse, d’une vieillesse déshonorante où l’homme n’est plus libre, parce qu’il ne peut plus se battre. L’ « anarchiste » a ainsi renouvelé, à cinquante ans de distance, le geste du « marxiste » Lafargue se tuant, avec sa compagne, à 70 ans, pour les mêmes raisons.

En pleine lucidité, avec la pleine maîtrise d’eux-mêmes, sans motifs occasionnels, ces rudes lut­teurs ont accompli le geste qu’ils avaient décidé depuis longtemps parce qu’il était en confor­mité avec leur commune philosophie, la philoso­phie du révolutionnaire qui ne veut rien deman­der à personne, pas même, et surtout pas, la pitié.

A l’exception de l’un des complices de Ravachol qui, je crois, vit encore, Jacob était, à ma connaissance, le dernier survivant de la période héroïque de l’anarchisme. c’est-à-dire de l’anarchisme : la période qui va de 1890 à 1914. de Ravachol à Bono.

On peut prétendre avec quelque raison que les anarchistes de la deuxième décade ne furent que des successeurs dégénérés de ceux de la pre­mière.

Certes, entre le hold-up sur un encaisseur de banque afin de se procurer des fonds, fût-ce pour la plus noble des causes, et la bombe lancée sur la terrasse d’un café « le Terminus de la gare Saint-Lazare », qui visait à frapper la bourgeoisie en tant que classe, ou celle jetée en plein Palais-Bourbon en condamnation de l’Etat et du parle­mentarisme. il y a de profondes différences. De ce défi global à la société qu’était la « propa­gande par le fait » à la « reprise individuelle » sur la société, qui ne peut jamais être que par­tielle, il y a dégénérescence.

Cependant, les uns et les autres, ceux de 90 et ceux de 1900. appartenaient à la même famille d’hommes, celle de ceux qui se refusent à com­poser avec l’injustice sociale et qui préfèrent s’en aller en « faisant claquer la porte »[2], que ce soit par le moyen d’un geste symbolique, comme ceux de 90, ou par celui d’un illégalisme pour­suivant des buts plus concrets, comme ceux de 1900. Je ne pense point que les premiers refuse­raient de reconnaître leurs frères dans les se­conds. D’ailleurs, le plus ancien de tous, Ravachol, pratiqua lui-même les deux formes d’action : i1 fut le dévaliseur d’ermites et le détrousseur de tombes aussi bien que le vengeur des militants ouvriers de Clichy.

La guerre de 14-18 qui marqua une césure dans l’évolution du monde moderne, celle qui sépare la fin de l’ascension du commencement de la descente, marqua la fin de l’anarchisme. A partir de 1920, l’anarchisme, sinon le mot, mais la chose telle qu’elle avait été durant les décades précé­dentes disparaît de France. Il sombre dans le pacifisme larmoyant ou dans l’exaltation de la liberté sexuelle.

Par contre, en ce pays hors d’Europe, demeuré obstinément à l’écart de l’évolution occidentale,

qu’est l’Espagne, l’anarchisme connaît entre les deux guerres sa plus belle époque. On peut dire que durant vingt années ce sera lui qui, par ses attentats et son impulsion du mouvement ouvrier d’abord, par la révolution de 36 ensuite, animera toute la vie politique et sociale de la péninsule.

La raison de ce contraste est simple.

1920 vit en France une brusque élévation du niveau de vie de la classe ouvrière, alors que le travailleur espagnol demeurait aussi misérable et même plus, que le prolétaire français des années 80[3]. Or l’anarchisme est, avant tout, héroïsme. Ce qui rassemble les vrais anarchistes, de quelque étiquette qu’ils se parent ou à quelque nationalité qu’ils appartiennent, c’est l’héroïsme. L’héroïsme qu’exige le combat à mort contre une société qui dispose de moyens de défense formi­dables. Ce n’est pas à tort que l’on considère Bakounine comme le « père de l’anarchie », Bakounine qui parcourait l’Europe à la recherche des lieux où l’on se battait et de ceux où il espé­rait qu’on allait se battre.

Mais l’héroïsme des révoltés ne peut naître que chez des désespérés. A partir de 1920, la condi­tion ouvrière, en France, n’était plus désespérée, d’où la fin de l’anarchisme français, tandis qu’en Espagne où elle demeurait plus désespérée que jamais, l’anarchisme atteignait son apogée.

L’héroïsme est une plante qui ne fleurit point sur le terreau de la vie facile.

R. L.

[1] Voir Dreyfus Michel, L’antisémitisme à gauche, histoire d’un paradoxe de 1830 à nos jours, La Découverte, 2009. Les notes de bas de page en italique qui suivent sont de Louzon.
[2] Déclaration d’Emile Henry.
[3] En dehors de l’Espagne, l’anarchisme ne conserva une certaine vie entre les deux guerres qu’en Italie, et sous une forme moins vigoureuse qu’en Espagne. L’Italie est, en effet, au point de vue de la misère ouvrière. intermédiaire entre l’Espagne et la France.

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