Tic-tac Jacques


Elle ne fonctionne plus très bien mais elle émet encore un petit son si caractéristique et si évocateur. Elle est belle. Elle est bien plus que cela. La montre, ronde dans son écrin métallique et carré, porte la marque HEBDOMAS (maison suisse fondée en 1888), collection 8 jours, brevet 36605 pour le forçat Jacob, dit Barrabas, matricule 34777. Elle a survécu à la Guyane. L’ancien bagnard ne s’en séparait jamais.

C’est son ami Jacques Sautarel qui l’a envoyée en 1920 ou 1921. L’homme vit confortablement de son métier. « Il parait faire d’assez bonnes affaires » selon la police qui le surveille étroitement depuis qu’en février de cette année, il est devenu secrétaire de la 9e section de la Fédération Communiste de la Seine. Il ne restera pas longtemps bolchevik. Après avoir tenu avant-guerre l’enseigne Germinal au 89 Faubourg du Temple à Paris, le bijoutier tient boutique au début des années 1920 au 8 de la rue Fontaine. Le magasin s’appelle désormais Floréal. Cette aisance lui permet de se consacrer à l’écriture et d’aider Marie Jacob.

A vrai dire et pour anecdotique que soit l’existence de cette montre à gousset, il n’en demeure pas moins que le bel objet révèle l’amitié et le soutien de Sautarel qui, depuis son acquittement en appel au procès de Laon le 1er octobre 1905, n’a jamais oublié son camarade des Travailleurs de La Nuit. Il est « Jacques » dans la correspondance du « vaincu de guerre sociale ». On le retrouve d’ailleurs le 9 mars 1925 dans la campagne de presse pour la libération du matricule 34777 organisée par le journaliste Francis Million pour Le Peuple, organe de la CGT : « Combien qui jouissent de la liberté et des honneurs qui ne valent pas un de ses orteils. Personnellement je l’ai jugé de près, c’est le plus délicat et le meilleur des hommes. »

Le plus délicat et le meilleur des hommes a attendu son retour en France avec la plus belle et la plus délicate des montres. Vous pourrez bientôt la voir au CIRA de Marseille où nous n’allons pas tarder à la déposer.

 

Lettres d’Alexandre à Marie Jacob

8 février 1920 :

Vois-tu toujours Jacques ? Si oui, dis-lui donc, de ma part, qu’il me fasse cadeau d’une montre en nickel ou en acier, d’occasion, peu importe, mais bonne. Comme il est du bâtiment, il saura faire un bon choix. Tu me l’expédieras.

17 mai 1920 :

Je gage que c’est à cause de la montre que tu n’as pas osé aller voir Jacques. S’il en est ainsi, tu as eu tort, car je suis certain qu’il se fera un plaisir de me satisfaire.

17 juin 1920 :

Et la montre ? Ta lettre du 25 avril me l’annonce pour le mois suivant et les deux autres ne mentionnent pas l’envoi. Tu as dû l’oublier, ou, peut-être que, malade, tu n’as pu te déranger. Aussi pourquoi ne pas avoir fait comme je t’avais dit, de la demander à Jacques ? Étant du métier, il aurait fait un bon choix.

19 août 1920 :

Bien sûr que je l’ai reçue, la montre de Jacques ; mais je suis parfois si fatigué que la distraction me gagne. C’est ainsi que, en lui écrivant, j’ai oublié de lui accuser réception et de le remercier. Fais-le pour moi, en ajoutant ma bonne amitié à lui et à sa famille.

14 mars 1921 :

Je n’ai pas encore reçu la montre de Jacques mais je la toucherai dès le passage retour du courrier. Je lui écris en même temps qu’à toi et l’en remercie.

15 avril 1921 :

De Jacques, j’ai reçu lettre et montre, une montre excellente avec chaîne, ce dont tu le remercieras bien pour moi. Au reste, je lui ai écrit le courrier dernier. Dis-lui que, à l’occasion, si ses loisirs le lui permettent, il ne manque pas de me donner de ses nouvelles.

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2 commentaires pour “Tic-tac Jacques”

  1. Marianne dit :

    On trouve plusieurs montres de ce type sur des sies d’enchère ou spécialisés, mais je n’ai vu aucune montre gousset incrustée dans un écrin métallique comme celle que tu montres ; est-ce une adjonction de Sautarel ? Il vaudrait peut-être la peine de demander à l’entreprise elle-même si elle a un objet identique.

  2. JMD dit :

    c’est fait mais ils ne daignent pas répondre. je vais les relancer.

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