Rossignol de mes amours


Charles Diaz n’est pas un inconnu du Jacoblog ; l’auteur de la préface de la réédition des mémoires de l’ex-inspecteur principal de la Sûreté Rossignol intervient à plusieurs reprise dans l’historiographie de l’honnête cambrioleur Jacob (un documentaire en 2003, une intervention radiophonique sur RTL en 2015 …). Mais savait-il en relevant le texte du fin limier qui arrêta Clément Duval en 1886 que le rossignol désigne dans le vocable argotique un objet de peu de valeur ? Une recension par Marianne Enckell. Une histoire de poulaga et une vision a priori de la Rousse et des anarchistes. A lire … ou pas

Mémoires de Rossignol, ex-inspecteur principal de la Sûreté ,

présentés par Charles Diaz. Paris, Mareuil 2018, 383 p., 19.90 euros.

C’est le brigadier Rossignol, de la Préfecture de police de Paris, qui arrêta l’anarchiste Clément Duval, le 17 octobre 1886, après un échange de coups de couteau, de poing et de pied ; prévenu par un receleur, il était sur les lieux quand Duval est venu chercher le produit de la vente des bijoux qu’il avait volés.

Même s’il estime qu’il s’agit d’une « grave affaire », Rossignol n’en fait pas une affaire politique. Il n’aime guère les anarchistes ; il croit surtout que pour la plupart ils émargent aux fonds discrets de la Préfecture : « Plusieurs des individus arrêtés pour avoir fait chorus avec Duval furent conduits au commissariat du quai des Orfèvres. Ils se recommandèrent tous des brigades politiques et ne furent pas poursuivis. » Pour lui, Duval n’était qu’un voleur.

Quelques années plus tard, alors que le préfet de police lui demande de mener une enquête sur les anarchistes : « Quels anarchistes ? lui dis-je. Supprimez les casseroles de vos brigades de recherches et vous n’aurez plus d’anarchistes. […] Quelles vastes blagues il y avait dans leurs grimoires ! » Le passage est sous-titré Quelques scènes de vaudeville.

Gustave Amand Rossignol (1846-1916) fut militaire pendant vingt ans, avant d’entrer dans la police en 1875 ; agent en civil, brigadier puis finalement inspecteur, il fut mis à la retraite en 1894. Ses Mémoires, publiés en 1900, viennent d’être réédités avec quelques notes judicieuses - mais sans vérification ni correction des noms propres, notamment, ni même de référence précise à la première publication (Paris, Ollendorf, 1900 ; il y eut au moins six éditions la même année). Ce n’est en rien une sociologie de la petite criminalité : il s’agit surtout d’une collection d’anecdotes, de portraits, de tableautins écrits avec une certaine verve, qui font revivre le petit peuple et les petits métiers parisiens de l’époque. « Enfant de troupe dès l’âge de 9 ans, […] retenant mieux les mots d’argot que j’entendais dans les chambrés des soldats que les rares leçons de grammaire qui nous étaient enseignées par un caporal », Rossignol en a même fait un Dictionnaire d’argot (Paris, 1901), mais ses mémoires aussi sont une source précieuse pour les lexiques d’expressions argotiques et populaires. L’incomparable dictionnaire en ligne Bob (www.languefrancaise.net/bob) y a pêché quelque 2500 attestations rares, voire uniques.

Tout l’ouvrage n’est pas du même intérêt. Fort content de ses exploits, Rossignol cite abondamment les compliments reçus et les médailles obtenues. Il évoque en revanche des habitudes douteuses parmi ses collègues et ses supérieurs, qui collectionnent les clous de la marmite de Vaillant ou des morceaux de peau des guillotinés. Mais s’il semble sans pitié pour les individus qu’il arrête, il n’est pas rancunier : « Je revis Duval chez M. Atthalin, juge d’instruction ; nous fîmes la paix et nous nous donnâmes la main. Je ne lui en voulais pas du tout : il avait cherché à conserver sa liberté, c’était chose naturelle. »

Marianne Enckell

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