Haute sécurité


Procès d\'Amiens : transfert de la \Recto. Des chevaux. L’armée. Un défilé pour sûr ! Oh ! pas celui du 14 juillet mais le spectacle attire la foule. Des badauds. Des gens. D’honnêtes gens.  Au balcon. Sur la chaussée. Au passage du convoi. C’est un convoi. Quitter son lieu de travail pour le voir passer. Des hommes et des femmes. Des paniers sous le bras. Combien sont-ils ?

Amiens. Date inconnue. Le titre de la carte, l’annotation de l’image adressée à Monsieur Baudoin, greffier du juge d’instruction, rue Croix Saint Firmin, à Amiens, permet néanmoins quelques précisions. La carte est envoyée le 27 mars 1905, soit cinq jours après un évènement qui a occupé pendant deux semaines les esprits picard et hexagonaux. Nous sommes entre le 8 et le 22 mars de cette année. Le souvenir de l’affaire sensationnelle est prêt à hanter les mémoires. Ce n’est pas un défilé festif. C’est une mesure de sécurité.

C’est une mesure de sécurité à la hauteur de l’Affaire. La session extraordinaire des assises de la Somme doit se pencher sur le cas de la « bande Jacob ». la presse, venue en masse, qualifie aussi les vingt-trois accusés de « bande sinistres », de « bandits d’Abbeville » en référence au cambriolage Tilloloy commis dans cette ville le 21 avril 1903 et à la mort tragique de l’agent Pruvost à la gare de Pont Rémy le lendemain matin. Elle les gratifie également du qualificatif littéraire de « Quarante voleurs ». Ali Baba à la rescousse du journaliste. La preuve par le fait de l’insécurité galopante éclate, ou plutôt s’étale, dans les colonnes des feuilles à cinq sous.

L’imagerie doit montrer le corollaire sécuritaire pour rassurer le lecteur avide de sensations fortes et facilement consommables. Du pain, des jeux, du crime et des procès. Le voyeurisme a ses raisons que la raison commerciale de la presse de la Belle Epoque ne peut que se complaire à diffuser. Spectacle.

Amiens est une cité cernée, investie, occupée par les forces, militaires et civiles, de l’ordre social. Un peu plus de cent ans plus tard, les mêmes ressorts fonctionnent à Strasbourg lorsqu’il s’agit d’accueillir les grands de la planète qui s’occupent du bien commun. Anachronique amalgame au pays des bretzels, des méneles, de la choucroute et du bæckeofe ? Il n’est pas certain que le parallèle mette en lumière des mécanismes de propagande fondamentalement différents. Les hordes de salopards cagoulés du black block  ont gâché la fête à neuneu de l’OTAN et la fête à neuneu de ses détracteurs.

Au début du siècle dernier, la grande armée du drapeau noir, l’internationale anarchiste si l’on consent à reprendre les faciles et erronées conclusions de la thèse de Vivien Bouhey sur le complot libertaire à l’égard de la démocratie bourgeoise (1), les hordes de gueux acéphales et néanmoins politisés donc risquent fort bien de faire capoter la jouissive représentation judiciaire annoncée. Emotion forte, dix ans après la vague des marmites qui font boum et qui secouèrent la France, l’Europe, le monde.

A Amiens, en mars 1905, il faut prendre toutes dispositions utiles pour assurer la pérennité des débats judiciaires.  La lutte contre le désordre potentiel dévoile la prégnance de l’effroi et de la commotion engendrés dans le passé. Le terrorisme anarchiste pourrait encore bien frapper dans une petite ville de province qui doit statuer sur le sort de quelques voleurs associés.

Cette carte que notre ami Eric nous a transmise développe cela.

Le procès des Travailleurs de la Nuit stigmatise tout un discours appelant à plus d’ordre et de répression. La scénographie dramatico-judiciaire peut alors se mettre en place.

Jacob conduit au tribunal d\'AmiensA procès exceptionnel et fortement médiatisé répondent donc des mesures de sécurité en conséquence. André Hesse, l’avocat parisien d’Emile Limonier, co-accusé à Amiens en compagnie d’Alexandre Jacob, regrette à ce propos, le 21 mars lors de la  plaidoirie de défense de son client, “l’impression mauvaise que créa par avance ce déploiement inattendu de forces militaires” (Gil Blas, 22 mars 1905). Il les compare même aux opérations menées au même moment en Mandchourie en faisant allusion à la guerre russo-japonaise. La presse locale et nationale se complait ainsi à donner l’impression d’une ville en état de siège, sous tension.

Il est vrai que la préfecture de la Somme n’a pas lésiné sur les moyens pour le bon déroulement du procès en affectant à Amiens un millier de soldats environ. Ils proviennent  pour la plupart d’entre eux du 72e bataillon de ligne et du 8e bataillon de chasseurs à pieds. Même imprécise, cette évaluation chiffrée des moyens mis en oeuvre  prouve l’importance que les autorités daignent accorder à ceux qu’elles considèrent pourtant comme de vulgaires voleurs brandissant volontiers, il est vrai, l’oripeau libertaire. La circonstance peut de la sorte devenir aggravante. Plus concrètement, elle est révélatrice des difficultés techniques de l’opération. Celle-ci doit s’étaler sur deux semaines, ce qui alourdit du fait de sa répétition les opérations mises en place.

Les criminels accusés sont détenus à la prison Bicêtre d’Amiens. Il faut alors surveiller la geôle et le palais de justice tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les deux établissements étant distants d’environ un kilomètre, le transport des accusés suit un parcours précis et préparé de longue date. Les sorties de prison se font à onze heures environ.

Les accusés sont répartis dans trois voitures cellulaires dont une vient spécialement de Paris et une autre est issue de la transformation d’un omnibus amiénois, que l’on a renforcés par des plaques métalliques et dont on a dépoli les glaces avec de la peinture blanche. Quarante chasseurs à cheval, accompagnés de dix gendarmes, à cheval également, escortent les trois voitures. Pour Alain Sergent, à la page 85 de sa biographie de l’honnête cambrioleur, “un général en petite tenue” parade devant le convoi. Le 8 mars, il est en réalité dirigé par un lieutenant pour les chasseurs et par l’adjudant Dufossé pour les gendarmes.

L’escorte passe par les boulevards intérieurs de la ville pour arriver une dizaine de minutes plus tard au niveau des rues Victor Hugo et Porte Paris. Elle doit s’arrêter devant le palais de justice. Tout au long du parcours, le trajet effectué au galop. Soldats, gendarmes et policiers municipaux encadrent l’éventuelle foule des badauds.

Une compagnie militaire stationne devant Bicêtre et trois autres assurent la sécurité du palais de justice en barrant notamment les rues avoisinantes. Il est d’ailleurs interdit de stationner dans celles-ci. Une double haie de soldats garnit le couloir central du bâtiment.

Détail de la cartfe postale présentant le transfert de la \Ne rentre pas qui veut au spectacle judiciaire. Des cartes signées par le procureur général autorisent les allées et venues dans l’édifice mais surtout permettent d’accéder à la salle d’audience. Celle-ci, du fait du grand nombre d’accusés, a du être aménagé en conséquence : « La salle des assises est complètement isolée du resté du monument par une série de barrage dans les couloirs. Presque toutes les portes sont cadenassées. Deux issues seules seront laissées libres » nous dit Le Radical en date du 10 mars 1905.

Ces mesures restrictives doivent en principe limiter les ardeurs des compagnons anarchistes qui auraient échafaudé un plan d’évasion ou une quelconque action d’éclat. Il faut donc pouvoir entrer dans le palais de justice avant de tenter quoi que ce soit. La petite ville de province devient l’épicentre d’une affaire dont l’ampleur dépasse le cadre hexagonal. Il s’agit de faire bonne figure et le spectacle peut alors commencer.

note :

(1) - Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République, Presses Universitaires de Rennes, 2009

Rapport du brigadier Doyen

Pour le compte de la Sûreté Générale à Paris

Amiens, le 8 mars 1905

Les accusés seront amenés au Palais de justice dans plusieurs voitures cellulaires, dont une a été expédiée de Paris ; ces voitures seront escortées par de la cavalerie.

Il sera interdit de stationner aux abords du palais de justice, où ne pourront pénétrer que les personnes munies de cartes délivrées par le procureur Général. Le palais sera gardé par un cordon de troupe et de gendarmes.

Gil Blas

Jeudi 9 mars 1905

Le procès des 40 voleurs anarchistes a commencé hier en cours d’assises d’Amiens. La ville est en émoi. De sévères mesures de police ont été prises aux abords du palais pour surveiller les allées et venues des prisonniers et éviter les évasions.

Le Radical

Vendredi 10 mars 1905

C’est ainsi que la salle des assises est complètement isolée du reste du monument par une série de barrages dans les couloirs. Presque toutes les portes sont cadenassées. Deux issues, seules, seront laissées libres ; l’une assurant les services de la cour d’assises et par laquelle ne pénètreront que les personnes munies d’une carte spéciale, l’autre destinée à assurer la publicité légale des débats, publicité qui sera d’ailleurs, en raison du peu de places disponibles, réduite à sa plus simple expression.

Les mesures d’ordre sont assurés par des piquets d’infanterie, la gendarmerie renforcée d’hommes des brigades du département et les agents de police d’Amiens. La consigne est des plus sévères. Depuis plusieurs jours, les officiers supérieurs de la garnison, les chefs du parquet et le commissariat central ont tenu des conférences au palais en vue d’une action et d’une surveillance des plus énergiques.

Germinal

N°10

Du 12 au 18 mars 1905

Aussi magistrature, armée s’effarent, une frousse intense qui se traduit par un déploiement de force aussi inutile que grotesque. (…) Le palais de justice est littéralement transformé en caserne. Partout, des soldats, des gendarmes, des agents de police. Des mouchards, venus de Paris, facilement reconnaissables à leur mine louche et patibulaire, se répandent dans les groupes.

Germinal

N°11

Du 19 au 25 mars 1905

La peur bourgeoise redouble. Les rues avoisinant Bicêtre sont barrées. Trois compagnies de chasseurs à pied gardent le palais. « On redoute en haut lieu des manifestations » disent les quotidiens.

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