En passant par la Lorraine


Le Petit Lorrain est une de ces feuilles régionales qui se développent à la suite de la presse nationale à la fin du XIXe siècle. Ce quotidien de Nancy, auréolé du sous titre : « Journal républicain, politique, littéraire, agricole et commercial », ne consacre qu’un seul article au procès d’Amiens. Le papier se focalise sur l’expulsion de Jacob et de neuf autres des accusés lors de la sixième audience, le 14 mars 1905. Cet article n’est pas signé mais le ton et le style employé peuvent évoquer la plume de l’éditorialiste Oswald Leroy. De tendance libérale, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ce dernier vilipende en conclusion l’action des radicaux socialistes, tels Camille Pelletan, ministre de la marine dans le cabinet Emile Combes de juin 1902 à janvier 1905,  et trouve dans le procès des « bandits d’Abbeville » une occasion trop belle pour stigmatiser en province le sentiment d’insécurité, illustré localement par l’existence d’Apaches au pays de la mirabelle.

 

LorraineLe Petit Lorrain

19 mars 1905

Les bandits d’Abbeville

On sait que la cour d’assises de la Somme juge en ce moment une bande de cambrioleurs qui était organisée de façon à rendre des points au service de la sûreté lui-même. Le héros de la bande est un nommé Jacob qui traite le président d’égal à égal, considère les jurés comme des pas-grand-chose et les témoins comme des rien-du-tout.

L’audience d’hier a été marquée par différents incidents qui sortent de la banale vulgarité des audiences correctionnelles et qui méritent la peine d’être relatés. Tout d’abord les jurés ont reçu des lettres de menaces dont voici la conclusion :

« Par l’attitude décidé de nos camarades inculpés, vous avez du pouvoir constater que la peur n’a pénétré dans leur rang à aucun moment. Il en est de même pour nous : avec en plus les moyens d’agir, puisque nous sommes libres.

Nous aurions pu dans les débats mêmes faire un grand coup, car la mort ne nous effraye pas. Peut-être aurions-nous été au nombre des victimes mais vous tous auriez laissé la vie.

Notre comité a préféré attendre votre verdict ; mais sachez bien, bourgeois juges, que ce n’est ni un recul, ni une défaillance en face de l’acte à accomplir : ce n’est qu’une attente.

Donc, bourgeois, médite ceci, qui est la décision du comité : si ton verdict frappe cruellement nos camarades, c’est ta condamnation à mort ; car ta décision aura provoqué la notre.

Ne crois pas à une vaine menace. Choisis entre ta vie tranquille ou la mort.

Paris, le 11 mars 1905

Comité Terroriste International »

Les braves jurés qui ne sont pas tous des jurés braves n’en ont pas moins siégé mais, en présence des incidents qui ont marqué l’audience d’hier, plus d’un a du maudire le sort qui l’a désigné pour cette session.

Le femme Rosine Roux interrompait à chaque instant un témoin dans sa déposition, lorsque le président M. Wehekind, qui a été autrefois procureur de la République à Nancy, s’adressant à elle, la pria de se lever :

Rosine Roux – Je vous demande au contraire de m’asseoir, je suis malade.

M. le président – Vous êtes toujours malade quand il ne le faut pas.

Me Lagasse se lève et dit : Il y a parmi les accusés des gens qui ont une maladie. C’est celle d’être innocent et cela …

M. le président l’interrompant d’un ton aigre : Eh bien, Me Lagasse, vous direz cela dans votre plaidoirie.

Me Lagasse – Je pense bien que je pourrai le dire toutes les fois que vous voudrez m’accorder la parole pour défendre mon client.

M. le président – Me Lagasse, si vous croyez avoir le dernier mot avec moi, vous vous trompez.

Me Lagasse – La défense a droit à des égards.

Me Fabiani intervient à son tour pour réclamer.

Le président s’adressant à lui : Vous, vous êtes un homme aimable. Je vous donnerai la parole toutes les fois que vous me la demanderez.

Me Lagasse, reprenant la parole, proteste : Mais nous sommes tous aimables à Paris et nous n’avons peut-être pas ici tous les égards qui nous sont dus.

M. le président, sèchement – J’ai pour les gens les égards qu’ils méritent.

Me Lagasse – Je prends acte des paroles de M. le président. Je proteste au nom du barreau de Paris et je quitte immédiatement mon banc.

Les autres défenseurs de Paris, Mes André Hesse, Bergougnhioux de Waily, Fabiani, Silvy, Grab, Lévy-Oulmann, Lafont, le suivent.

C’est alors que le charivari commence. Jacob, le chef de bande, se lève et s’écrie :

« Puisque nous n’avons plus d’avocat, nous ne voulons pas rester ici ».

Ses vingt-deux compagnons font chorus ; des poings se tendent vers la cour, les magistrats sont injuriés de la façon la plus ordurière mais Jacob ne perd pas la tête :

« Puisque nos avocats s’en vont, répète-t-il, allons-nous en aussi. Allons les frangins ! ».

Et tous se disposent à prendre la poudre d’escampette, au grand effroi de l’assistance, mais les gendarmes tapent dans le tas et finalement force reste à la loi. Les vingt-trois accusés crient alors à pleins poumons :

« Vive l’anarchie ! Mort à la bourgeoisie ! C’est la force, en ce moment qui l’emporte ! Nous verrons ».

Et, sur l’air des lampions, avec des voix puissantes, ils clament : « L’anarchie ! L’anarchie ! ».

Le bruit allant persistant, le président prononce l’expulsion contre dix des accusés qui se sont montrés les plus violents et faut savoir aux autres que ceux qui veulent faire défaut sont libres. Tous déclarent vouloir assister aux débats et l’audience se poursuit en leur présence, moins les dix qui sont expulsés.

Pendant ce temps, les avocats parisiens qui ont quitté la salle adressent par télégramme au garde des sceaux un récit de l’incident. Pour ne pas faire de l’obstruction, ils reviennent ensuite prendre place à leur banc.

Les Apaches de Nancy n’ont jusqu’ici manifesté que dans la rue et se sont bornés à pousser des cris de : Vive l’anarchie ! lorsque le panier à salade emmenait du tribunal à la prison leurs copains condamnés pour avoir donné quelques coups de couteau à des bourgeois et des agents de police. Les hauts faits de la bande d’Abbeville vont leur donner du cœur au ventre et, avant peu, ils feront encore parler d’eux.

Lorsque le mauvais exemple vient de haut, lorsque Pelletant et ses pareils encouragent des grèves qui revêtent le caractère d’émeutes, les repris de justice et les professionnels du crime estiment qu’ils auraient fort bien tort de se gêner.

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