Vive la mouche !

La Mouche, en temps normal, c’est un dépôt de la SNCF à Lyon. Pendant le mouvement, ce fut un des sites en lutte les plus actifs et les plus attractifs.
Les cheminots en lutte ont tenu leur piquet de grève de pied ferme… sans oublier de laisser parler leur imagination !
Ils ont recouvert de sable le bout de rue qui passe devant la Mouche, le transformant ainsi en terrain de pétanque. Un feu énorme était alimenté en pneus et en palettes par les sympathisantes qui ne cessaient d’affluer. Entretien avec Seb, délégué syndical à Sud rail, qui travaille à la Mouche.

Propos recueillis par Loupi le 16 décembre 2010.

« Renard ! » dans la bouche des cheminots, c’est celui qui ne fait pas la grève. A la Mouche, c’était l’insulte par excellence.

Peux-tu nous présenter la Mouche ?
Il y a plusieurs services implantés sur le site : des conducteurs de train, des équipes qui maintiennent les trains et des agents de l’équipement, c’est-à-dire qui entretiennent et réparent l’infrastructure, les voies, la signalisation.
Sud est assez bien représenté, avec pas mal de conducteurs et aussi des militants à l’équipement.

La CGT est très présente aussi, et c’est à peu près tout. En octobre, par quoi avez-vous commencé ?
Sur les retraites, un préavis de grève unitaire national démarrait le 12 octobre. à partir de là a commencé une action de grève reconductible. Mais auparavant, et nous ça nous avait un peu échauffé, on avait vécu une répétition de « temps forts », comme ils [1]. les appellent. Ce sont ces grèves de 24 heures à intervalles irréguliers. Nous, on dirait plutôt des « temps faibles ». Je pense que le 12 octobre on avait déjà vécu quatre ou cinq journées d’action de grève qui durent 24 heures, des grèves « carrées ».
Et ça, ce n’est vraiment pas notre truc. Du coup, à chaque fois, on était dans ce paradoxe de dire à la fois « si ce n’est que ça la mobilisation, difficile de ne pas y être » et à la fois, « on fait tout pour essayer d’impulser autre chose, parce que les grèves de 24 heures, ce n’est pas notre tasse de thé ».
Alors le 12 octobre on était à fond ! Parce que démarrait enfin le conflit reconductible qu’on jugeait nécessaire. C’est celui qu’on demandait depuis des mois, voire deux ans.
On peut faire assez directement le lien entre les grandes journées d’action contre la crise de 2009 et ce qui s’est passé avec le conflit des retraites. C’est-à-dire même stratégie perdante des confédérations syndicales, même répétition de grèves de 24 heures, qui finissent par épuiser et par décourager tout le monde. Et donc très clairement cette stratégie a fait la preuve qu’elle bénéficie avant tout à ceux qu’on est censé combattre.
Sur 2003 quand il y avait eu les grèves contre la réforme des régimes de retraite de la fonction publique, on avait vécu une stratégie similaire. Donc on peut se dire que si cette stratégie est systématiquement renouvelée, c’est parce qu’elle répond aux objectifs de certains de couler le mouvement social. Ou de l’épuiser.

On a beaucoup entendu parler de « grève par procuration » pendant ce mouvement. Y a-t-il eu beaucoup de gens qui vous ont signé des chèques ?
On a eu un peu de mal à démarrer autour de ce principe-là parce qu’il y avait une réticence des militants. Déjà, un net refus que se mette en place des mécanismes de grève par procuration. Nous, on ne voulait pas faire grève pour les autres, on voulait faire grève avec tout le monde. Après, on a bien vu le tournant que prenait ce conflit-là, que la mobilisation n’était pas au rendez-vous ailleurs. Ça a quand même ouvert des débats chez nous sur les modalités de grève. D’envisager que ça pouvait aussi être un moyen d’action de dire que dans les secteurs stratégiques de l’économie, les salariés se mettent en grève et ils sont soutenus financièrement par des salariés d’autres secteurs dont l’action de grève est moins stratégique pour le fonctionnement du pays. Bon, c’est très délicat, et syndicalement on n’est pas prêt. Ce sont des choses qui se préparent et qu’il était très difficile de mettre en place au pied levé en plein conflit.
Pour en revenir à la question, oui, on a récolté de l’argent. Mais on s’est mis tardivement à le faire. C’est venu notamment avec des actions péage gratuit. Ça a été un premier apport mais ça n’a pas été le plus important.
On nous a envoyé de l’argent. Sud rail a récolté environ 3 500 euros, et Solidaires 69, notre union syndicale à nous, a récolté 6 000 euros.
Ce n’est pas énorme, mais on a mené une campagne là-derrière, on a sorti un journal régional autour de ça, on est les seuls à l’avoir fait. On a mis un point d’honneur à redistribuer cet argent aux grévistes, quelle que soit leur appartenance, ou non-appartenance à un syndicat. Parce qu’on était échaudé de voir ce qui s’est passé lorsque de l’argent avait été amené par la CGT du Vinatier sur le piquet de grève de Perrache. Un représentant d’une organisation syndicale a récupéré le pognon en disant : « ça paiera des drapeaux et des tracts pour notre union départementale. »
Bon, nous on a des débats irrésolus au sein de Sud rail, comme : « Doit-on prendre le pognon, doit-on ne pas prendre le pognon ? » Mais ce qui est très clair, c’est qu’à partir du moment où on a récolté du pognon au titre de la solidarité avec les grévistes, il était de notre devoir de le redistribuer aux grévistes. Donc on a fait des chèques de 100 à 300 euros à plusieurs dizaines de cheminots. Ils n’étaient pas forcément demandeurs, au contraire. C’était une forme de fierté de dire : « J’ai fait grève, et j’assume. » Mais nous, on savait que certains étaient vraiment dans la galère, alors on a insisté.
Parce que pour bien clarifier les choses, on est parti du 12 octobre et s’en est suivi une période de grève qui va jusqu’à vingt-deux jours consécutifs. Donc les 22/30e de la paye partent. On dit ça aussi pour répondre au lieu commun habituel sur le fait que les cheminots sont payés quand ils font grève. Évidemment non. On n’a pas eu d’échelonnement, pas de possibilité de mettre des congés à la place de certains jours de grève, ce qui pouvait se faire auparavant. À partir du cinquième jour de grève, les repos sont comptés en grève. Et on sortait d’une grosse grève en avril, une grève de plus de quinze jours, contre le démantèlement de la boîte et la liquidation du fret ferroviaire. Donc moi, par exemple, j’ai eu trente-cinq jours de grève en 2010. Donc la solidarité financière ce n’était pas rien !
Aussi des paysans de l’Isère ont ramené de la bouffe à la Mouche, on a fait des gros casse-croûte sur les piquets de grève les derniers jours du conflit. C’est un beau témoignage de solidarité. Il y en a eu plein. C’était très très très présent sur ce conflit. Des mécanismes de solidarité familiale se sont mis en place, les familles qui se cotisent pour filer un coup de main. Et je pense qu’il y avait un vrai soutien populaire, traduit aussi par les sondages. On leur fait confiance ou on ne leur fait pas confiance, mais généralement ils sont plutôt à la solde des dirigeants, des gouvernements. On avait des pourcentages de 70 % de soutien aux grévistes, ce courant-là, on l’a vraiment vécu sur le terrain.
Et aussi le fait qu’à la Mouche il y avait des lycéens, des étudiants, des chômeurs, des militants de tous horizons qui venaient.

À propos de militants de tous horizons, vous avez participé à pas mal d’actions unitaires. Peux-tu nous les décrire ?
C’est nous qui les avons proposées à chaque fois. Bon, des idées nous ont aussi été suggérées. Ça a commencé avec le blocage du port fluvial d’Edouard Herriot. Niveau organisation, on s’est vite rendu compte que pour un blocage effectif il fallait réunir au moins cent militants par entrée, à raison de trois entrées. Avec des risques de se faire déloger par la force. On a appris entre temps qu’il y a des incinérateurs dans le port Edouard Herriot, et s’ils ne sont pas alimentés, ils risquent de tomber en quenouille, ça peut être dangereux. Ce blocage a finalement été symbolique, parce que nous ne sommes restés qu’une matinée et on ne bloquait qu’une seule entrée. On a progressé pendant ce conflit, on voit ce qu’on aurait dû faire pour être plus efficaces. On prévoyait deux jours à l’avance, mais il faudrait prévoir plus longtemps à l’avance. Ce qui a bien fonctionné en termes de rapidité de diffusion et de capacité à mobiliser, ce sont les listes de diffusion par mail.
Il y a eu d’autres actions de blocage, celle du dépôt de la Banque de France par exemple. Il est situé juste en face du site de la Mouche. C’était une très bonne idée, mais on ne s’est pas du tout mis dans une perspective de durer. C’est une erreur qu’on a faite parce qu’on aurait pu bloquer la circulation de l’argent liquide.
Dans un autre style, on a envahi les voies de train en partant de la Mouche jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Après on a continué vers le tribunal pour soutenir les premiers manifestants qui passaient en comparution immédiate rue Servient. Ensuite on est allé au rassemblement à Bellecour, rejoindre les lycéens. On est parti en manifestation spontanée tous ensemble jusqu’à Jean-Macé, en faisant péter des pétards !
Et puis avec les raffineurs, on avait aussi mis en place deux actions péage gratuit : une sur le périphérique à TEO, et une autre à Vienne.Tout ça c’était des actions qui se décidaient presque la veille pour le lendemain.

Opération péage gratuit
Cette pratique, courante dans les mouvements sociaux, consiste à se rendre sur un péage d’autoroute et à en relever les barrières. Ainsi, les automobilistes ne sont pas obligés de payer les frais de péage à la société d’autoroute. à la place, ils peuvent récupérer un tract, échanger quelques mots avec les grévistes et leur donner un brin de monnaie (ou de gros billets !) pour soutenir la grève.

Et que penses-tu d’autres moyens d’action comme la casse et les émeutes ?
Même si je comprends l’exaspération, à quel point ça a servi d’alibi au gouvernement pour réprimer ? Mais je comprends le sentiment de révolte, et puis vu la violence qu’il y avait en face… Nous, les cheminots, on n’est pas sûr que ça rende plus populaire ce mouvement-là. Tout de même, de manière assez évidente, quand ça commence à remuer, à casser, ça met la pression au gouvernement. Mais ça leur donne facilement l’argument de la répression, avec toutes ses conséquences. Notamment pour tous ceux qui se retrouvent individuellement embarqués dans des procédures juridiques. Même si je vois toutes les raisons qui justifieraient l’action violente, moi, par conviction, je suis fondamentalement un partisan de l’action non-violente.
Le 19 octobre, place Bellecour par exemple, on est resté longtemps pour veiller au grain. On était nombreux pour résister de manière non-violente à la violence policière et à la répression. Je trouve que c’est vraiment une force la non-violence. Mais je n’irai jamais condamner ceux qui voient dans la violence une autre forme d’action. Les magasins de luxe pillés, on pourrait dire que c’est quelque part la réappropriation directe des richesses. Faire ses soldes à 100 % de réduction, l’occasion est trop belle ! Mais je trouve que c’est une démarche très consumériste. C’est grosso-modo ce qu’on nous met devant le nez toute l’année, on nous dit que c’est ça le bonheur. Mais je ne crois pas qu’on remette en cause fondamentalement les piliers de la société de consommation en allant faire ses courses gratuitement.

Qu’est-ce qui est à entreprendre pour gagner, la prochaine fois ?
Il faut ouvrir et bien préparer un lieu d’échange, comme l’AG interprofessionnelle. Ce type d’initiative est nécessaire et il faut regarder comment on peut la réussir. Il faut que tous les secteurs en lutte y soient.
Et puis, moi je suis partisan de regarder comment par des actions de grève on se donne réellement les moyens d’un blocage économique du pays. Et si le but est celui-là, ce n’est pas forcément une mauvaise idée de regarder si on peut soutenir financièrement des salariés grévistes, qui par leur action ont un poids direct sur le fonctionnement de l’économie.

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Affrontements avec les forces de l’odre suite à la manifestation contre le plan Fillon sur la réforme des retraites. Lyon le 21 octobre 2010. Place Bellecour et quartier de la Guillotière.
(c) B. Gaudillère / item

La grève, pourquoi s’est-elle finie ?
La grève a pris un coup le 21 octobre, le jour où l’intersyndicale nationale a annoncé dans un communiqué, après dix jours de grève, qu’il allait falloir attendre une semaine pour une prochaine manif et presque quinze jours pour la fameuse manif du samedi 6 novembre.
Ce communiqué n’a pas été signé par Solidaires. Ça aurait été signer l’arrêt de mort de la grève reconductible. Nous on s’est dit « merde ! ». J’ai vu des militants CGT dire en AG : « On ne comprend pas. » Certainement c’est la CFDT qui a gagné ce jour-là, parce qu’elle a entraîné la CGT sur sa stratégie : report aux calendes grecques d’une prochaine manif, condamnation des actions de blocage, absence de soutien aux grévistes en grève reconductible.
C’est là que la grève a pris du plomb dans l’aile. Tout était réuni pour que ce conflit aboutisse favorablement : un très fort soutien de la population… Enfin… tout était réuni… non… il aurait fallu un appel clair des confédérations à la grève générale, bien sûr. Mais normalement, on aurait dû gagner ce conflit. Si tout le monde avait pris ses responsabilités. Nous, on n’a pas eu envie de lâcher comme ça, on avait envie de voir si on pouvait se relever de ce sale coup.
Mais à la lueur de ce conflit, on va voir comment on peut trouver d’autres moyens d’action pour pouvoir durer, et gagner surtout.

Et comment ça a été de reprendre le travail à la fin du conflit ?
La reprise du travail elle a été moins difficile en octobre qu’en avril. Parce qu’en avril, on n’a pas pu sauvegarder le fret ferroviaire et on ne peut plus revenir en arrière. Une fois que l’outil de travail sera cassé, on ne le remettra pas en route d’un claquement de doigts. Il y a eu un vrai deuil en avril.
Le conflit des retraites, on l’a vécu différemment. D’abord parce qu’on a vu qu’il y a quand même une capacité de résistance, une capacité de lutte qui est vivante ici à Lyon. Et puis la solidarité a été quelque chose de très fort. Cette capacité à être solidaire, ça donne de l’espoir. On a aussi vu à travers ce conflit-là que des idées comme la répartition des richesses et le partage des richesses ont largement circulé dans le pays. Ces idées-là sont porteuses de mobilisations futures.
Les gens ont conscience de l’injustice de la société, c’est porteur pour la remise en cause du capitalisme.
Il s’est passé des belles choses pendant ce conflit !

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Dessin. L’usine bloquée.
Agnès

Et justement, quelles sont les belles choses qui t’ont marqué ? La Mouche Plage c’était excellent.
Les actions avec les raffineurs aussi. D’ailleurs c’est rigolo, parce qu’ils sont majoritairement à la CFDT, et pourtant c’est nous qui étions en contact directement avec eux. On dépassait les clivages syndicaux. C’était des moments forts. Mais c’était quasiment tous les jours à la Mouche, quand ça débarquait de tous les côtés et quand on partait sur les actions.


[1] Les dirigeants de l’Intersyndicale