Qui et pourquoi ?

Loupi, 24 ans, anarchiste depuis sa première communion. CDDiste professionnelle. Syndiquée à la CGT. Rêve de monter une entreprise de plomberie autogèrée. Collaps, 27ans, cherche un chemin entre sociologie et militantisme. Vend parfois sa force de travail comme cuisinier de collectivité, correcteur et ouvrier du bâtiment.

Quelques histoires pour comprendre nos choix d’écriture

Variété des supports, importance des formes de la lutte, dialogues au sein d’un espace large : autant de choix qu’on assume dans la continuité de notre expérience politique. Un petit détour par notre parcours s’impose.

Mars – Avril 2006 : mouvement contre le CPE et son monde

Suite aux émeutes dans les banlieues en novembre 2005, le gouvernement Villepin-Chirac a mis en place début 2006 le projet de loi « sur l’égalité des chances ». Elle devait autoriser le travail de nuit à partir de 15 ans, exonérer les patrons de tout un tas d’impôts et instaurer un sous-contrat pour les moins de 26 ans : le Contrat Première Embauche (CPE). D’immenses manifestations syndicales alliées à une grève étudiante massive et offensive forcèrent le gouvernement à ravaler son CPE en avril 2006. Le reste de cette loi fut bel et bien appliqué, la victoire fut donc trop petite, mais une victoire, ça donne toujours de l’espoir.

Alors étudiant-e-s à l’université Lyon 2, on a gueulé dans les rues, on a bloqué, on a couru. Dans notre fac, on s’est lancé-e-s à fond dans la commission « bouffe ». Parce que manger et faire à manger ensemble permet de se rencontrer. Parce que nous nous battions contre le CPE et son monde, nous n’avions pas envie d’aller au fast-food entre deux manifs. Parce que nous ne voulions pas cautionner le système des supermarchés, nous organisions le ravitaillement par la récup’ et une coopérative d’alimentation biologique. Parce que nous ne voulions pas être de petites mains au service de celles et ceux qui pensent et qui parlent fort, on allait gueuler dans les AG et on mettait la vaisselle sale entre toutes les mains [1].

On s’est organisé-e-s de manière autonome, on a consolidé notre culture politique en dehors des partis et des syndicats. Notre lutte contre l’exploitation et la précarité apportait aussi des alternatives. En même temps, nous nous émancipions en sortant des sentiers du consumérisme et de l’individualisme. Par ces gestes répétés et transmis de refus et de création nous nous sommes donné-e-s les moyens de notre révolte. De cette expérience émergea notre conviction que la manière de lutter a un sens profondément politique. Et que le chemin, c’est aussi le but. Ce livre s’inscrit dans les choix et les convictions forgés à ce moment-là.

On a réussi à faire disparaître le CPE en bonne partie grâce aux salarié-e-s qui nous avaient soutenu-e-s, même si ce contrat ne les « concernait pas ». C’est dans la convergence des luttes que nous avons pu trouver la force et l’étendue de notre subversion. La dynamique serait donc celle-ci : agiter, pour que les mots et les êtres puissent se rencontrer. Relier, pour que les pratiques puissent s’ancrer, s’incorporer dans nos vies. Nous voulions lutter d’une manière émancipatrice et audacieuse.

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Lyon Octobre 2010
Pilouz

Octobre 2010 : mouvement contre la casse des retraites

En 2010, le gouvernement Fillon-Sarkozy annonça une énième réforme du régime de retraite, dont la mesure phare était le passage à 62 ans de l’âge légal du départ à la retraite. Après des mois de mobilisation poussive, la sauce prit enfin à l’automne. Les raffineries en grève laissèrent planer le rêve d’une pénurie, les blocages se multiplièrent, les manifestations hebdomadaires devinrent énormes. L’irruption des lycéen-e-s dans le centre-ville de Lyon a donné à la mobilisation lyonnaise une intensité plus forte que dans le reste du pays.

Cette fois, le gouvernement ne céda en rien.

N’étant plus étudiant-e-s, nous nous sommes engagé-e-s dans cette lutte de manières diverses. En nous joignant aux manifestations, sauvages ou déclarées, en participant aux actions de blocage. En faisant tourner les infos en direct, sur le web et à la radio.

Le gouvernement nous a raconté cette histoire de réformer le système pour sauver nos retraites : c’était une vaste arnaque, on est bien d’accord. Une astuce supplémentaire pour faire passer toujours plus de thunes vers le privé, dans un monde où le capital se gave chaque jour un peu plus des fruits du travail. Ensuite, les détails techniques de la réforme et des contre-propositions, on s’y est peu intéressé-e-s, il faut bien l’avouer. Quelque chose nous apparaissait clairement : on ne défend pas le salariat, on se défend en tant que salarié-e-s. Ce n’est pas parce qu’on déteste le triptyque bosser – cotiser – consommer qu’on va laisser les patrons et les patronnes nous dépouiller ! Nous voyions aussi que si Sarko cassait la retraite, il continuerait par la Sécu, la CAF, les congés payés. Et puis, on est descendu-e-s dans la rue parce qu’on aime l’occuper, en toutes occasions, en profiter pour nous exprimer et rencontrer des gens.

Pour comprendre ce livre, il faut aussi le resituer dans la continuité de l’aventure de Jusqu’ici. Jusqu’ici est le nom d’un journal temporaire de lutte auquel nous avons participé. Sous l’impulsion de l’équipe de la revue Z, Jusqu’ici s’est fait l’écho du mouvement partout en France. Depuis Lyon nous avons écrit quelques textes, puis imprimé et vendu deux numéros du journal dans les manifs intersyndicales. Ensuite le mouvement s’est arrêté, et Jusqu’ici avec. L’esprit du livre semaines agitées est inspiré de notre participation à Jusqu’ici : faire circuler les récits et les analyses produits par les gens qui luttent, ancrer des réflexions dans des pratiques concrètes, ouvrir des dialogues dans un espace choisi. Plus concrètement, la vente à prix libre du journal a permis de dégager 800 euros pour la caisse de solidarité lyonnaise contre la répression et 400 euros pour l’impression des semaines agitées.

Le début de l’hiver a marqué le retour au calme en France. La grève d’octobre a laissé place dans les médias aux débats racistes des plus dégueulasses. À la même période, de l’autre côté de la Méditerranée, Ben Ali et Moubarak sont tombés en quelques semaines face aux peuples tunisiens et égyptiens. La France s’est engagée dans la guerre en Libye.

Pendant ce temps, le livre se construisait pas à pas. D’abord quelques textes, puis un projet de brochure, de plus en plus conséquente. Un camarade de Grenoble, imprimeur à ses heures, accepta de nous aider à faire une jolie couverture. Il nous souffla l’idée qu’au point où nous en étions, cela valait peut-être le coup de se donner plus de temps pour faire quelque chose de plus abouti, sous forme d’un livre. Nous voilà parti-e-s dans une nouvelle aventure, épaulé-e-s par des ami-e-s de Grenoble et de Lyon.

Merci à elles, merci à eux pour leur aide, leurs encouragements et leurs critiques, car maintenant vous avez entre les mains semaines agitées, publication collective, émotive et stratège.


[1] Un film revient sur cette expérience, à voir en ligne : lafaimjustifielesmoyens.potager.org.