Désespérance politique

Le monde enseignant et la lutte contre la réforme des retraites, c’est un des rendez-vous manqué des semaines agitées d’octobre 2010. Encore marqué-e-s par l’échec de la longue grève reconductible de 2003 (à l’occasion déjà d’une réforme des retraites), les enseignant-e-s n’ont cette fois pas fait bouger les lignes. On rentre dans cet univers par un récit des pratiques quotidiennes pour mieux comprendre la relative absence des enseignant-e-s. Des pratiques quotidiennes où engagements pédagogiques et citoyens sont toujours entremêlés, mais pas toujours faciles à concilier. Quand les derniers mouvements sont autant d’échecs cinglants, pas facile de choisir chaque jour entre faire classe dans de mauvaises conditions ou ne pas faire classe du tout. Dans ce contexte, sacrifier plusieurs semaines pour défendre les retraites est loin d’être évident. On verra aussi les pistes auxquelles s’accrochent les enseignant-e-s en lutte pour, malgré tout, ne pas lâcher l’affaire.

Catherine est enseignante en élémentaire et maternelle, et militante pédagogique au sein du mouvement Freinet. Elle est membre du « collectif Croix-Rousse », un collectif d’enseignant-e-s et de parents d’élèves indépendant des syndicats.

Par où commencer ? Comment dire le sentiment d’amertume et de désarroi que je ressens chez la plupart des enseignant-e-s engagé-e-s dans des luttes, sentiment que la mobilisation contre les retraites de l’automne n’a pas balayé, loin de là…

Nous nous sommes mobilisé-e-s fortement tout au long de l’année 2008-2009 contre les réformes Darcos. Nous avons inventé un mode de mobilisation nouveau, sans précédent dans le monde enseignant : formation d’un réseau national de résistance « De la maternelle à l’université », organisation d’actions réunissant parents et enseignant-e-s (par exemple les « Nuits des écoles »), développement de la pratique de « désobéissance » derrière Alain Reffalo, premier enseignant désobeisseur et auteur d’une lettre ouverte qui a fait grand bruit. Nous avons lu Main basse sur l’École publique [1] et d’autres écrits et nous avons compris que les réformes n’étaient pas à appréhender de manière isolée mais qu’elles formaient un ensemble de dispositifs cohérents, visant à terme à la destruction du service public qu’est l’École. Que cette politique est européenne et fondamentalement liée au développement du néolibéralisme. Le lien était évident avec la question des autres services publics et nous avons fait chaque fois que possible des ponts avec d’autres luttes, à la Poste ou à l’hôpital. Le collectif de « l’Appel des appels » [2] a ouvert la voie vers une mutualisation de ces nouvelles formes de lutte et de résistances.

Le problème, c’est que si nous avons gagné le sentiment d’être debout face à la tempête, si nous avons connu l’indicible enrichissement qu’apporte la lutte, nous avons perdu sur toute la ligne du côté des réformes en question. Le rouleau compresseur avance résolument et nous sommes aujourd’hui dans la phase de mise en œuvre des dites réformes, dispositif par dispositif. C’est alors que nous comprenons que nous sommes tout à la fois sous le rouleau compresseur et à ses commandes. La plupart d’entre nous sommes des passionné-e-s de notre boulot. Notre engagement passe par les petits d’hommes qui nous sont confiés. Il passe par le quotidien dans la classe avec les enfants, dans les équipes d’école, avec les parents. Un jour – ou une période – de grève est un point de suspension nécessaire pour clamer notre colère, mais il est suivi dès le lendemain d’une reprise de nos projets et de nos démarches de pédagogues.

Or chaque semaine apporte son lot de nouveaux dispositifs, de nouvelles réglementations qui ont des répercussions directes sur ces projets au quotidien. Tous sont tournés à terme vers plus de contrôle des enseignant-e-s, des élèves, des parents ; vers plus de suppressions de postes et autres diminutions de moyens ; vers une atmosphère sécuritaire mortifère ; vers un éloignement des démarches collectives, des pratiques culturelles, des partenariats ; vers des statuts précaires (auxiliaires de vie scolaire, assistants pédagogiques), vers une arrivée dans le métier sans formation.

Mais la plupart sont aussi enrobés d’un discours pédagogique prônant l’attention à chaque individu, l’aide, la sécurité, la réussite scolaire pour tous. Chaque argument est difficilement réfutable si on ne considère pas la cohérence d’ensemble et les visées politiques du système.

Malgré notre enthousiasme et notre adhésion de départ au mouvement des « désobéisseurs », force est de constater que dans notre collectif au moins, nous n’avons pas eu le courage ou pas le rapport de force nécessaire pour tenir cette ligne. Au quotidien, refuser la mise en œuvre de tels dispositifs s’avère impossible ou se retournerait contre les élèves et leurs parents.

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Manifestation contre la réforme des retraites. Lyon le 23 novembre 2010. Parcours de Saxe à Cordeliers.
(c) B. Gaudillère / item

La plupart d’entre nous sommes donc aujourd’hui complices du système : nous essayons de faire « le moins mal possible » en trahissant « le moins possible » nos idéaux et nos valeurs. Dans le meilleur des cas, nous tentons de garder la tête haute en disant à qui veut bien l’entendre que nous n’adhérons pas aux évolutions auxquelles nous participons. Nous signons des pétitions, des lettres collectives, nous faisons remonter sans cesse à la hiérarchie nos inquiétudes, nos dénonciations… Mais pendant ce temps les nouveaux programmes, l’aide personnalisée, les nouvelles modalités de formation sont entrées dans notre quotidien… Nous avons lutté contre tout cela et nous en sommes aujourd’hui, un peu ou beaucoup, les chevilles ouvrières ! Les exemples foisonnent.

Mardi , tu accueilles les élèves de ta collègue qui a la grippe. Les remplacements en cas de maladie seront bientôt de la fiction de l’ancien temps. Si tu ne les accueilles pas, que feront les parents qui travaillent ? Alors si tu en as le temps et l’énergie, tu affiches devant ta porte une information dénonçant la situation.
Mercredi, nous organisons une formation pour les enseignant-e-s, avec les personnels des crèches du quartier. « Avant », ces formations avaient lieu en semaine sur le temps de classe. Mais en l’absence de remplaçant-e-s, on s’organise le mercredi. Si on refuse, il n’y aura plus de tout de formation continue. Nous ouvrirons la formation par la dénonciation de cette situation.
Jeudi, un sursaut : l’équipe de profs d’EPS refuse d’organiser le tournoi sportif de fin d’année. Ce tournoi rituel était organisé depuis 10 ans et issu d’une proposition d’un conseil d’enfants. L’équipe entend réagir contre les nouvelles modalités d’organisation, sécuritaires et clientélistes. Juste réaction, mais qui signe sans doute la mort du dit tournoi.
Vendredi, tu as ta journée car tu travailles à temps partiel : c’est pas de trop pour écrire les lettres de protestations et de soutiens en cours. Il y a cette famille kosovare qui risque l’expulsion, cette secrétaire en contrat précaire qui va se faire virer, ces animateurs vacataires qu’on remercie du jour au lendemain sans raison, ces bibliothécaires qui ne peuvent plus recevoir de classe suite à une commission de sécurité, ce militant de mouvement populaire et ce formateur déchargés de classe [3] dans l’Éducation nationale, un certain nombre d’enseignant-e-s réalisent des tâches ont qui vont devoir reprendre une classe à plein temps, et j’en passe…

On se sent comme des étais qui maintiennent debout un bâtiment en démolition.

Voilà quel est le contexte du quotidien des enseignant-e-s.

Je crois savoir qu’il est proche du quotidien des infirmier-e-s, des travailleurs/euses sociaux, de celles et ceux de la justice. Tous se sont transformé-e-s en « gestionnaires de pénurie » au nom de leur défense du service public.

Dans ce contexte, la mobilisation du mois d’octobre sur la réforme des retraites a eu un goût étrange.

D’un côté, l’évidence que « quelque chose se passe », quelque chose d’historique. Le mouvement interpro qu’on attendait depuis longtemps ? D’un autre côté, un manque d’enthousiasme largement répandu.

Cela est dû d’abord au sujet de revendication : hors d’une frange syndicaliste et axée sur la défense des acquis corporatistes, de nombreux enseignants ont d’abord envie de se battre pour défendre l’École et le service public et sont peu motivé-e-s pour défendre les salaires ou les retraites.

On a beau se dire que dans le fond c’est la même bagarre, que cette réticence est un luxe de fonctionnaire, que l’enjeu est celui du modèle économique et politique, n’empêche, on n’y va pas en courant.

Pour beaucoup, il y a l’amertume de la défaite décrite ci-dessus et l’impression que « le mal est fait ». Il y a aussi la lassitude de perdre des journées de salaires pour pas grand-chose, déjà perceptible en 2009 pour ceux et celles qui avaient fait une longue grève en 2003.

C’est ainsi que les « semaines d’octobre » se sont soldées au sein de notre collectif par deux journées de grève sans lendemain.

Sur l’aspect « insurrectionnel » spécifique à ce mois d’octobre 2010, il y a autre chose encore, qui n’a pas été discuté collectivement mais que je ressens personnellement.

La mobilisation enseignante et les mouvements pédagogiques en général sont un courant vieillissant. Dans les écoles, on est les « vieilles biques » post-soixante-huitardes, souvent peu suivies de nos jeunes collègues qui sont malheureusement largement formaté-e-s aux impératifs d’ordre, de sécurité et de respect des programmes. Dans les lycées, rares ont été les endroits de jonction entre les profs et les lycéen-ne-s en lutte. Les quelques passerelles entre les enseignant-e-s mobilisé-e-s et l’implication de la jeunesse ont été le fait d’enseignant-e-s par ailleurs parents et en dialogue avec leurs enfants – lycéen-ne-s, étudiant-e-s ou chômeurs/euses, eux aussi mobilisé-e-s.

Les événements de la place Bellecour se sont produits un jour de reprise du travail dans la majorité des écoles. Quelques enseignant-e-s étaient à la manif, mais pour la plupart d’entre nous, il y a eu une onde de choc, un bruissement venu de la ville, une violence non compréhensible. Nous n’avons pris la mesure de l’événement que dans les jours qui ont suivi, lorsque les témoignages et les vidéos ont circulé sur Internet. à ce moment-là, nous avons été atterré-e-s de la violence policière et des méthodes employées, impressionné-e-s par cette mise en scène de « guerre civile » orchestrée par le pouvoir et les médias. Mais cela ne nous a pas permis de comprendre les enjeux du côté des « insurgé-e-s ».

Depuis, un calme désespérant s’est installé dans les écoles. Le mouvement d’octobre a laissé bien peu de traces, si ce n’est plus d’amertume encore.

A la faveur de l’hiver, des épidémies de grippe et de l’inexistence des remplacements, l’évidente dégradation du service public refait surface. Alors les listes de diffusion reprennent du service, des mobilisations ponctuelles impliquant les parents pointent leur nez… On demande des remplaçant-e-s pour les enfants, mais pour quoi ? Pour qu’ils appliquent au mieux les nouveaux programmes, les nouvelles évaluations, etc., que nous oublions au passage de dénoncer ? Le serpent se mord la queue !

Quelle est la voie pour rester vivants ?

Chacun cherche son chemin comme il peut.

Dans les rangs des ex-désobéisseurs, chacun fixe son degré de « collaboration » acceptable à ses yeux. Quelques-un-e-s pourtant tentent une voie plus radicale et refusent d’appliquer l’ensemble des nouveaux dispositifs. Leur posture est admirable et sans doute utile historiquement. Mais ils sont très peu nombreux/euses et leur choix les expose à une fragilité difficilement tenable, à mes yeux – sauf à vivre cette posture collectivement, dans un même établissement. Car une désobéissance radicale isolée expose individuellement à la pression de la hiérarchie, et crée une impasse pour vivre au quotidien la passion professionnelle qui nous anime. Il en découle un sur-isolement dramatique au sein de sa propre équipe, très fragilisant pour soi et peu propice à essaimer la mobilisation.

En effet, adopter une posture « d’émeutier du quotidien » implique de casser des vitrines dans lesquelles il y a des enfants, des parents, des collègues et des projets. J’ai essayé de montrer à quel point il est difficile actuellement de mener le moindre projet collectif à l’intérieur de l’institution, sans céder sur l’un ou l’autre point. Ces compromissions nous divisent et nous rendent difficilement crédibles face aux parents mobilisés à nos côtés. Ainsi s’ajoutent à l’amertume généralisée de nombreuses tensions quant au choix de posture face à chaque situation « diviser pour mieux régner ! »

D’autres chemins sont tentés : ici on s’accroche aux revendications syndicales, là on s’investit dans d’autres causes. Beaucoup attendent les échéances électorales, tout en se demandant dans quelle mesure un édifice si avancé dans sa démolition pourra être un tant soit peu reconstruit. Nombreux/euses aussi, celles et ceux qui ont réduit considérablement leur investissement professionnel ou ont avancé leur projet de départ à la retraite.

En coulisses, on entend de plus en plus souvent que la seule voie possible pour garder notre éthique pédagogique serait de créer des écoles privées. Quand on songe à notre refus du système libéral, ça laisse songeur.

Pour ma part, et avec d’autres, je mise sur une priorité à la relation humaine au quotidien. Je continue à me sentir vivante et debout parce que je suis avec des enfants, avec leurs parents, avec des professionnel-le-s de divers métiers. Je développe mes petits îlots de résistance, je défends les valeurs auxquelles je crois, je dénonce chaque fois que je peux, je poursuis les projets encore possibles, je témoigne des pratiques alternatives encore tolérées. Bref, je me glisse dans les failles laissées par les traces du rouleau compresseur.

Mais je ne suis pas dupe et la semi-conscience de ma duplicité m’ôte une capacité d’euphorie lors des jours de lutte… qui reviendront, n’en doutons pas !

Au moment de la parution du livre, le collectif Croix-Rousse reprend de la graine, suite à un durcissement de l’administration qui a provoqué un sursaut de résistance collective.


[1] Ed. Demopolis, 2008.

[2] « Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social. Réunis sous le nom d’Appel des appels, nous affirmons la nécessité de nous réapproprier une liberté de parole et de pensée bafouée par une société du mépris. » La suite sur appeldesappels.org.

[3] Les « décharges » sont les réductions du nombre d’heures d’enseignement. Par exemple le directeur ou la directrice d’une école est un-e instit déchargé-e un peu, beaucoup ou pas du tout de ses heures d’enseignement.