Sans pétrole, la fête est plus folle !

Feyzin est une petite ville dans la banlieue sud de Lyon, surplombée par les cheminées d’une raffinerie Total. à l’automne 2010, toutes les raffineries de France sont entrées en grève reconductible dès le début du conflit. En faisant planer sur le pays la crainte de la pénurie de pétrole, les raffineurs on su faire trembler le gouvernement, et aussi susciter l’espoir dans nos rangs. En manif, avec leurs vestes « oranges fluo », c’était un peu des stars. On leur disait « Bravo, continuez ! ». Aujourd’hui me voilà sur leur lieu de travail : l’édifice est impressionnant, on se croirait dans un film de science-fiction. Entretien avec Hakim et Damien, délégués syndicaux de la raffinerie de Feyzin, dans leur local CFDT.

Entretien avec Hakim et Damien, délégués syndicaux de la raffinerie de Feyzin, dans leur local CFDT. Réalisé le 09/02/2011 par Loupi.

Sans pétrole, la fête est plus folle ?
Quand tout est bloqué, la fête est plus folle, c’est sûr. Seulement en octobre, ni EDF, ni les routiers n’ont bloqué quoi que ce soit. Seulement deux catégories socioprofessionnelles ont été en grève reconductible, à savoir les cheminots et les raffineurs. Du coup, on a été stigmatisés, et on est passés pour des cons.

Comment ça a commencé cette grève reconductible ?
Déjà, toutes les raffineries étaient arrêtées en octobre. Nous, on a commencé la reconductible le 13 octobre. Dans le groupe Total, la CGT est à 29 %, la CFDT 26 % et la CGC 30 %. Mais à Feyzin, la CFDT on est à 70 %. Ici la CFDT a la confiance des salariés, si on fait des trucs, on assume. On vient tous de la prod’ [1], on est collègues. La CGT a pour habitude de faire des « mini-techniques ». C’est-à-dire ralentir la production de manière notoire pendant une négociation. Mais nous, la CFDT, on n’est pas pour. On est dans une stratégie du tout ou rien. Soit on continue à bosser soit on casse tout. Et au moins, comme ça, tout le monde sait à quoi s’en tenir. La réforme des retraites, c’est tellement énorme qu’on était pour la grève reconductible. Feyzin d’habitude part la première à chaque fois, là c’est Donges qui est partie en premier.
Donc nous, le 13 octobre, on est partis sur un arrêt complet, et à partir du 15-16 octobre, c’était fini, la raffinerie ne fonctionnait plus. Et puis ça a duré quasi trois semaines. Je ne sais pas ce qu’il faut aux gens pour bouger… On a créé du lien social, mais avec tout ça on n’y est pas arrivé. Le problème, c’est qu’on est dans un pays capitaliste, on s’endette, les gens ont besoin des banques.
Si pendant le mouvement EDF avait coupé l’électricité de 20 heures à 22 heures, il n’y aurait plus eu d’électricité. Donc plus de télé non plus. Donc pas d’infos. Fini le lavage de cerveau ! Les gens seraient sortis dans la rue.

À la télé, les infos justement, vous les avez trouvées comment pendant le mouvement ?
Ils nous ont cassé les couilles avec les casseurs. Moi je ne suis pas un casseur, mais je ne suis pas un lardu [2] non plus. Qu’est-ce qu’ils me font chier ? Les journalistes sont venus ici, parce qu’ils avaient besoin de nous. Ils ne viennent que pour l’actualité. Heureusement que le Canard enchaîné lève des lièvres, la France part en couille. Coluche disait : « écrivez-moi ce dont vous avez besoin, je vous dirai comment vous en passer. » C’est exactement comme ça qu’on nous parle aujourd’hui.
Le plus gros de l’emploi en France, c’est la bagnole. Mais maintenant, ça pollue trop. Alors ils vont tout délocaliser en Afrique, en Asie, pour aller polluer là-bas, parce que pour eux, les Noirs et les Chinois, c’est de la merde. Nous, on va tous avoir un éventail et on fera de l’air aux touristes. Tu prendras ton bac+3, et tu monteras sur ton scooter pour aller livrer des pizzas. Le commerce et les services, voilà notre avenir.
Les gens vont crever au boulot, à soixante-sept ans. Voilà. Ici un mec est mort le jour de sa retraite. Et on nous ment sur l’âge de décès. Soi-disant on mourrait plus vieux. Mais franchement, qui peut manger cinq fruits et légumes bio par jour ? Les gens rament pour nourrir leur famille, vont faire leurs courses au hard discount, et on leur dit « mangez sain, mangez cinq fruits et légumes par jour ». C’est du foutage de gueule. On dirait Marie-Antoinette quand elle disait : « Les Français n’ont plus de pain ? Mais qu’ils mangent de la brioche ! » Faut faire des efforts ! Faut pas boire, pas fumer, pas manger ! Faut travailler plus vieux ! On va travailler plus longtemps, et en moins bonne santé. Parce que là, ils nous ont enlevé les retraites, mais la prochaine étape c’est la Sécu. Sarko est au plus bas dans les sondages. Mais tu vas voir, le 14 Juillet, il va sortir en short et les gens vont dire « bsahtek [3] ». Et au second tour des présidentielles, ce sera lui contre Mélenchon ou Le Pen.

On a beaucoup parlé de « grève par procuration » à propos des raffineries qui auraient reçu pas mal de thunes de gens solidaires qui ne faisaient pas grève. Comment cela s’est-il passé pour vous ?
Je vais te montrer une fiche de paye. Tiens, regarde. 56 heures de grève, moins 1 000 euros sur la paye. (Holà, mais vous êtes bien payés ! ). La prime de risque représente 18 % de notre salaire. On respire de la merde, en trois-huit. On finit par trois nuits d’affilées, on est claqués. Quand c’est Noël, le réveillon, n’importe, la raffinerie tourne, et nos gamins, ils n’y sont pour rien mais ils ne nous voient pas souvent. C’est pas Germinal non plus, mais quand même. Ceux qui nous disent qu’on est trop bien payé on répond « non ». Il ne faut pas niveler les conditions de travail par le bas ! Ceux qui sont mal traités au boulot, il faut qu’ils soient bien traités. Pas l’inverse. Beaucoup de gens sont venus à la raffinerie pendant le conflit. Un groupe de Saint-étienne est venu faire un concert pour nous soutenir : Barrio Populo, c’était super bien.
On a récolté beaucoup d’argent, mais on a décidé que chaque salarié gréviste perdrait quand même un jour de salaire. Le reste, on l’a donné à une boîte en difficulté, Véninov à Vénissieux. On a fait un chèque à des cheminots et aussi à des salariés en lutte dans un hôpital. Mais attention, on demande d’abord aux gens de quoi ils ont besoin, comment on peut les aider, et en dernier lieu on signe un chèque. On nous a aidés, donc on a décidé qu’on allait aider d’autres salariés en lutte. Mais vaut mieux apprendre à pêcher qu’avoir un poisson qui te tombe du ciel.
Pour ce qui est de la grève par procuration, c’est sûr que pour certains, c’est un luxe de faire grève. Les gens qui nous filaient des sous, on n’allait pas leur dire « allez, vaut mieux faire grève ». C’est sûr que pour faire plier un gouvernement, c’est mieux de faire grève que de signer un chèque. Mais c’est délicat de dire ça à des gens qui viennent te soutenir. En octobre, c’était pas le moment, c’est tout. Mais le jour où ça va péter, ce sera fini de faire les inventaires des supermarchés la nuit, en intérim ! Les gens iront se servir au supermarché ! Mais là, en trois semaines, si les gens n’ont pas réagi, c’est simplement que c’était pas le moment. Pourquoi ça n’a pas marché ? Parce que les syndicalistes, les étudiants, les grévistes, passent pour des fainéants !

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Mobilisation anti-retraite, blocage de la raffinerie de Feyzin, piquet de grève à l’entrée de Total.
Feyzin le 29 octobre 2010. (c) B. Gaudillère / item

Et ici, concrètement, la grève, elle s’est organisée comment ? Vous étiez combien ?
En AG, au plus fort du mouvement, sur 600 salariés, il y a eu 410 votes exprimés. La bonne moitié des gens étaient de la prod’. La difficulté au début, c’était d’avoir tout le monde. Il y a six équipes « postées ». Pour se libérer de cette contrainte, on a instauré le vote de confiance. Au début on votait à main levée. Puis ensuite on est passé à bulletin secret, là on a eu 70 % de grévistes. Pourquoi le vote à bulletin secret ? Parce que certaines personnes, étant donné que leur chef était dans la salle, n’osaient pas voter pour la grève lors du vote à main levée. Après, on gérait la grève, on disait « on s’arrêtera quand on s’arrêtera ». La Med [4], à Marseille (1/3 CFDT, 1/3 FO, 1/3 CGT) se sont arrêtés le mardi, nous on s’est arrêtés le vendredi. Quand on voit que les manifs plafonnent à trois millions et que pour la coupe du monde il y avait douze millions de gens dans la rue. Non, ce n’est pas possible. La mayo n’a pas pris, c’est tout. Surtout vu le périmètre de cette réforme, elle concerne à peu près tout le monde…

À propos de la fin de la grève, que pensez-vous de l’image de Chérèque et Parisot main dans la main ? Ça a énervé beaucoup de monde.
C’est trouver des boucs émissaires. Chérèque, il a tenu le pavé. Il soutenait les gens en lutte. Une grève générale, ça ne se décrète pas, ce n’est pas la tête qui décide. Ce sont les salariés qui se mettent en grève. Si les gens voulaient vraiment tout cramer, ce n’est pas Chérèque qui les en empêcherait.

Pour continuer sur « les questions qui fâchent », le communiqué intersyndical du 21 octobre [5] annonçait que « les organisations veiller[aient] au respect des biens et des personnes ». Certains crient à la trahison. Quelle est votre analyse ?
Non, pas de souci, il n’y a pas de question qui fâche. Nous, on était sur les blocages. Quand tu es aux responsabilités, tu ne peux pas dire que les blocages sont légaux. Tu ne peux pas appeler au meurtre, c’est logique. Mais nous, on n’a eu aucune consigne du syndicat, on a fait notre truc.

Quelles ont été les relations avec les autres syndicats, notamment avec les cheminots, qui sont eux à Sud ou à la CGT ?
Les raffineries ont eu un zoom médiatique à cause de la pénurie. On a eu des contacts avec la CFDT des routiers. Ensuite on a été en contact avec les cheminots. à travers les discussions, on était tous ensemble sur le mouvement. Pour nous, y a pas de souci, on bosse avec tout le monde. On a fait des actions « péage gratuit », on a redonné l’argent aux cheminots. C’était serein, posé.

Et avec les flics ?
On voyait les RG [6] tous les jours. Ils font leur boulot, ils ne veulent pas de débordement. Les gendarmes idem. Ils ne faisaient pas les fiers, ils avaient du mal à gérer. On les avait prévenus : si le préfet réquisitionne, on appelle les Minguettes [7], on appelle tout le monde et on sera 4 000 devant la raffinerie. Les gendarmes nous ont dit que dans ce cas-là, eux ne pourraient pas suivre, ils seraient débordés. Et de toute façon, s’ils envoient dix compagnies de CRS pour nous taper dessus, ce n’est pas bon pour leur image.
Ici, il restait en stock l’équivalent de 160 camions, c’est dérisoire. Sur le site de la raffinerie, il y a un parking avec les camions. Les routiers ont eu des pressions pour ne pas faire grève et livrer ces 160 camions. Donc nous, on a vite réagi, on a simplifié la chose : on a bloqué le parking. De cette manière, les camions ne pouvaient plus sortir, et les routiers n’ont pas été emmerdés. La réquisition, si ça avait été pour les hôpitaux, on aurait été d’accord. Mais si c’est pour alimenter les gens qui partent au ski, y a pas moyen ! Le préfet a pesé le pour et le contre… Les RG et le directeur de la raffinerie nous auraient tenus au courant si réquisition il y avait. Le patron n’avait pas envie de gérer des problèmes. C’est important d’être sur le piquet de grève quand des choses comme ça se passent.

Vous avez participé aux AG interpros ?
On a été sollicités, mais en tant que délégués syndicaux, on était sur le site.

Qu’est-ce que vous avez pensé de la manif du 19 octobre ?
Un papi disait : « Il faut aller se mettre entre les CRS et les casseurs ! » Mais si le peuple se lève, moi je ne vais pas me mettre en travers. Bien sûr, avec l’effet de masse, il y a toujours des mecs qui font des conneries. Mais moi je comprends que quand tu es stigmatisé, quand tu vois tous les soirs tes parents rentrer claqués du boulot, quand tu te fais contrôler ton identité par les flics trois fois par jour… tu en arrives à vouloir tout casser.
Je ne dis pas que c’est bien, je dis que je comprends. De toute façon, un jour ça va péter, ça ne peut pas continuer comme ça.

Et la garde à vue en plein air de 600 personnes le jeudi 21 octobre, qu’en pensez-vous ?
Quand on en a eu vent, on l’a évoqué avec la direction du syndicat. Ils nous ont dit qu’en face, le gouvernement et les flics, ils étaient chauds ! Par exemple à Donges, on ne pouvait pas rentrer en ville sans montrer sa carte d’identité. La maire, quand elle a appelé le préfet pour voir ce qu’il se passait, il a répondu : « C’est moi qui gère ce qui se passe dans ta ville, tu n’as pas ton mot à dire . » Il faut montrer qu’on est déterminés, il va falloir envoyer du lourd contre un gouvernement comme ça !

[Damien s’absente, je finis l’entretien avec Hakim]

Toi, personnellement, comment as-tu vécu le mouvement ?
Moi j’étais dans mon bain. J’étais bien. Quand les gens sont capables de sortir des sentiers battus, qu’ils arrêtent d’être des moutons, moi ça me plaît. D’habitude c’est Matrix ! La fin de la grève, la retombée derrière, c’est frustrant, mais sans plus. C’était pas le moment, c’est tout. On a trouvé des points de convergence avec beaucoup de monde pendant ce mouvement.
Des gens qui sont encore au lycée, à la fac, ils sont venus sur notre piquet de grève. Ça promet de belles choses pour quand ils seront dans le monde du travail, ils sauront ce que c’est le syndicalisme.

Quels sont les points de convergence ?
Un ras-le-bol général.

Et sinon, la fin du conflit, comment cela s’est-il passé ?
À la fin du conflit, on voulait faire des remerciements. Simplement dire « merci » à tous ceux qui nous ont soutenus financièrement ou autre. Les journaux n’ont pas voulu. Marianne au début ils nous ont dit « oui », mais en fait ils voulaient nous faire payer 5 000 euros la page. Ils n’ont rien fait du tout.

Pour finir, penses-tu qu’on a manqué de coordination ?
La coordination c’est bien, mais c’est la masse qui fait tout. Un jour travaillé en France, c’est 7 milliards d’euros. Si personne ne bosse, c’est vite vu, pas besoin de se coordonner, et les flics te font la haie d’honneur en plus ! Moi je veux bien qu’on parte les premiers, mais si tu te retournes et que tu ne vois personne, il faut faire la part des choses. Le syndicalisme, c’est qu’au lieu de gueuler seul devant ta télé, tu agis pour changer les choses. Un jour tu es en minorité, mais tes idées, elles feront des petits. On fait peut-être des erreurs, mais on a des convictions.


[1] la production

[2] un flic

[3] c’est bien, à ta santé

[4] Le site de la Méditerranée.

[5] Lien vers le communiqué de l’intersyndicale du 21 octobre : www.cgt.fr/Communique-CFDT-CFE-CGC-CFTC-CGT.html

[6] Les Renseignements Généraux : depuis le 1er juillet 2008 les RG ont fusionné avec la DST et forment désormais la DCRI Direction Centrale du Renseignement Intérieur.

[7] Quartier populaire de Vénissieux, assez proche de Feyzin.