Comment disperser une foule enfermée ?

Pendant les semaines agitées, Lyon était sous le feu des projecteurs. TF1, France 2 et compagnie se devaient de donner à leurs téléspectateurs les images de l’incompréhensible chaos qui régnait dans les rues lyonnaises. On aborde leur traitement de l’information par le décorticage point par point d’un sujet passé au journal de vingt heures le soir du 21 octobre. D’un côté, le déroulement du reportage des envoyés spéciaux de France 2 à Lyon. De l’autre, les précisions et corrections qu’on peut apporter en ayant été sur place. Comme d’habitude, les journalistes sont loin de transmettre la vérité des faits comme ils le prétendent, mais ne racontent pas pour autant n’importe quoi. Entre erreurs factuelles et associations d’idées, ils transmettent une vision bien particulière des événements.

Ce décorticage réalisé par Collaps s’inspire de ceux régulièrement publiés par l’Observatoire des médias acrimed.org.

21 octobre 2010, France 2, Journal de 20 heures

David Pujadas / présentateur du JT :
« Et on revient maintenant sur la situation à Lyon, car pour la troisième journée consécutive, de violents affrontements ont eu lieu, en plein centre-ville, malgré les arrestations de ces derniers jours, malgré les renforts de police, on l’a dit, la ville n’a jamais connu de tels incidents. Sur place Denis Sebastien et Olivier Jacquelin. »

Denis Sebastien / envoyé spécial :
« Une scène devenue presque banale depuis trois jours place Bellecour à Lyon. Il est 13 heures, 400 jeunes sont rassemblés, les forces de l’ordre tentent de les disperser à coups de gaz lacrymogènes. Dès ce matin, les violences avaient repris, des voitures dégradées et des vitrines brisées. »

Ce que les manifestant-e-s ont vécu sur la place Bellecour :
À 13 heures, de nombreux témoins attestent que les jeunes non-blancs souhaitant quitter les lieux sont empêchés de sortir de la place Bellecour par les CRS présents à chaque coin de la place. Les autres personnes peuvent encore circuler librement.

[Le reportage continue avec des vidéos de violence issues « du net » et des interviews de commerçants]

Denis Sebastien / envoyé spécial :
« Des slogans, il y en a eu cet après-midi avec un rassemblement, à l’appel notamment de la CGT, mais la police a tout fait pour qu’ils ne rencontrent pas les jeunes installés place Bellecour. »
« La police a tout fait » : sur une séquence de 3 minutes 35, trois secondes et cinq mots suffiront à décrire la garde à vue en plein air, la liberté de circulation accordée au faciès et les gaz lacrymogènes sur une foule sans porte de sortie.

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Carte. Prison Bellecour, situation le 21 octobre 2010
Anonyme

[Le reportage continue avec une interview d’un jeune qui ne se reconnaît pas dans les pillages]

Denis Sebastien / envoyé spécial :
« Une autre scène, filmée hier soir sur le pont de la Guillotière. 150 personnes sont immobilisées par la police qui va les contrôler une par une, un jeune ira même jusqu’à sauter dans le Rhône. Circonscrits au centre-ville, ces phénomènes de vandalisme atteignent une ampleur rarement vue à Lyon. »

Par la magie de la langue, sauter d’un pont pour tenter de s’échapper après plus d’une heure de retenue sans explications est assimilé aux « phénomènes de vandalisme circonscrits au centre-ville ».

[Le reportage continue par l’interview du directeur de la sécurité publique du Rhône]

Denis Sebastien / envoyé spécial :
« Tout à l’heure, en fin d’après-midi, des engins munis de canons à eau sont entrés en action, pour disperser les rassemblements place Bellecour. Les moyens mobilisés sont impressionnants : hélicoptère, GIPN, au total, pas loin de 800 CRS, gendarmes et policiers sont toujours sur le terrain. »

En fin d’après-midi, personne ne peut plus entrer place Bellecour depuis plusieurs heures. La sortie des centaines de personnes retenues depuis tout ce temps se fait au compte-gouttes, avec contrôles d’identité et toujours en fonction du faciès. Sous le regard des cameramen de France 2, les canons à eau sont bien « entrés en action », mais sur un rassemblement contraint, fait de personnes littéralement enfermées, dont beaucoup complètement paniquées.

David Pujadas / présentateur du JT :
« Bonsoir Benoit Gadrey, vous êtes en direct sur place, on va essayer de comprendre un peu mieux. Lyon découvre les violences urbaines, que se passe-t-il, y a-t-il une explication ? »

[La séquence se termine par une discussion entre David Pujadas et Benoit Gadrey sur la difficulté de « comprendre » et le profil des jeunes interpellé-e-s]

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Photo. Place Bellecour le 19 octobre 2010.
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