Manifs du samedi

Un patron sarkozyste, un contrat précaire, des prêts à rembourser : de nombreux obstacles font entrave à l’application du droit de grève des salariés. La conséquence, c’est qu’il devient alors impossible pour eux de manifester en semaine. Pour remédier à ça, la trouvaille des syndicats, c’est la manif du samedi.

Loupi est allée dans la Dombes, un plateau marécageux à 30 kilomètres de Lyon, repère d’oiseaux migrateurs. Elle y a recueilli le récit de plusieurs manifestant-e-s qui venaient sur Lyon le samedi pour manifester et retournaient travailler la semaine.

Entretien avec Michel et Bernadette

Michel et Bernadette habitent le même village depuis longtemps. Michel est représentant, Bernadette s’occupe de leurs 4 enfants.

Est-ce que c’est votre habitude de faire les manifs ?

  • Bernadette : On avait déjà fait deux fois les manifs du Premier Mai, en 2009 et en 2010.
  • Michel : En 1995 ou contre le CPE, on n’est jamais allé en manif. Là, la situation est vraiment exceptionnelle. Faut arrêter de prendre les gens pour des cons, c’est la goutte d’eau, c’est injuste cette réforme. En octobre, contre la réforme des retraites, nous avons donc fait trois manifs le samedi. On y allait en covoiturage avec les gens du village, à deux voitures en général. Et puis à la fin, on ne traînait pas.

Où vous placiez-vous dans le cortège ?

  • Bernadette : On commençait en général à défiler avec la CGT. On écoutait le nombre de manifestants selon les organisations syndicales et puis d’après la police.
  • Michel : Ce n’est pas normal cet écart. Ça, ça nous énerve vraiment. Puis on allait au café, on comptait les manifestants, on regardait passer le cortège. Franchement, nous on se sentait bien. Les manifs, ça renforce tes idées et puis surtout ça te montre que tu n’es pas seul. Ensuite, on partait toujours à contresens de la manif pour voir un peu, le PS, la CNT [1]. Moi un truc que j’aime vraiment bien c’est regarder les pancartes individuelles des gens.

Donc pour vous, c’était positif ?

  • Bernadette : Les manifs le samedi, oui, c’est bien, ça nous a permis de participer au mouvement. Et puis à partir de 14 heures, c’est un bon horaire.

Comment vous teniez-vous au courant des événements ?

  • Michel : A la télé, dans les journaux, les manifs, ils n’en parlent pas tellement. Et nous, des fois, on avait même du mal à savoir d’où elles partaient. Par exemple, on est abonné au Progrès [2], et les matchs de foot y sont annoncés. Pas les manifs ! Ça c’est le problème.
  • Bernadette : La télé, c’est vraiment de la merde. Les représentants syndicaux parlent de tout un tas de choses, mais ils ne disent même pas quand sont les manifs. Il faudrait un leader qui communique mieux ; franchement, Bernard Thibault ne vend pas son truc.

Et dans les manifs, vous avez eu accès à d’autres vecteurs d’information ?

  • Bernadette : On prenait Jusqu’ici [3] et quelques tracts. Nous, on prend ce qu’on nous donne ! Mais il n’y avait pas tellement d’infos qui circulaient. Jusqu’ici, ça faisait un tour de France, un état des lieux.
  • Michel : C’était pas mal. Mais ça ne dit pas la misère globale, ça ne dit pas des choses considérées comme évidentes mais qui sont pourtant importantes.

Qu’est-ce que vous aimeriez changer dans l’organisation de la mobilisation ?

  • Michel : Le matin on devrait faire des manifs dans les petites villes, et l’après-midi dans les grandes villes. Comme ça, tout le monde pourrait se sentir concerné et on pourrait se compter. Dans chaque chef-lieu de canton, on devrait faire une manif. Même si on est seulement cinquante, ce n’est pas grave, au moins on se rencontrerait. Des gens qui des fois sont isolés avec leurs idées se motiveraient d’avantage.

Et pourquoi alliez-vous manifester le samedi plutôt que le mardi ?

  • Michel : Moi je suis représentant, en pratique, je n’ai pas le droit de grève. Personne ne fait grève dans ma boîte. Les jours de grève, ils nous surveillent encore plus, ils regardent bien dans quel magasin on est allé. Ils nous fliquent sévère. Je ne peux pas dire à mon chef qu’on va baisser le chiffre d’affaire pour des manifs, ce n’est pas possible. Les chefs voudraient que l’entreprise soit le centre de notre vie. Si je fais sauter un jour de boulot pour faire grève, ce n’est pas bon. On va me dire que je suis un con, on va me mettre la pression encore plus que je ne l’ai déjà maintenant. Chez nous, dès que tu relèves la tête, il y a toujours des représailles, mais de manière subtile. On te met la pression psychologique, on te fait culpabiliser : « Tu vas faire couler la boîte, et après, tes quatre gosses, tu vas les nourrir comment ? » Ils te refuseront tes congés. Le chef est soi-disant sympa avec toi, il te protège de la hiérarchie, soi-disant. En fait il dit ça pour mieux te mettre la pression.

Et les autres, tes collègues, quelle est leur position ?

  • Michel : Tous mes collègues sont plus ou moins pour la CGT. Sur les quarante, au moins dix sont allés manifester le samedi. Mais pour certains, ce n’est pas possible, car leurs gamins ont des activités le week-end.

Vous, avec la réforme, vous l’aurez quand la retraite ?

  • Michel : Moi j’ai commencé à bosser à seize ans, j’aurai le taux plein à soixante ans je crois. Même si j’ai eu des périodes de chômage.
  • Bernadette : moi j’ai commencé à travailler à vingt ans, jusqu’en 1989. J’ai quatre enfants… Je ne sais même pas ce que j’aurai comme retraite. Avec deux années par enfant. Je ne sais pas. Mais je regardais passer les conscrits [4]. Les mecs de cinquante à soixante ans, ils sont déjà usés, mais de soixante à soixante-dix, c’est impossible de les imaginer bosser.

Qu’est-ce qui a plombé le mouvement d’après vous ?

  • Michel : La fin du mouvement, c’est quand on a vu à la télé Chérèque discuter avec Parisot [5]. Ah ! Ça, ça fout les boules ! C’est un traître, lui !
  • Bernadette : Les blocages des raffineries, tout le monde pensait que ça allait être la pénurie, et en fait non. Ça allait. C’était un échec. Ils se sont fait avoir.
  • Michel : Ça manquait de jeunesse, de trentenaires surtout, il y a un creux dans cette catégorie d’âge-là.

Il y avait des jeunes, des lycéens par exemple…

  • Bernadette : Les lycéens qui bloquent les lycées, ça ne nous concerne pas. Ils cassent des trucs à Lyon, ça a fait un peu peur aux bourgeois, mais ce n’est pas ça qui va bien changer les choses.
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Manifestation pour le retrait du plan Fillon sur la réforme des retraites. Lyon le 19 octobre 2010.
(c) B. Gaudillère / item

Entretien avec Guy et Dominique

Guy et Dominique font partie des « nouveaux » de leur village. Ce sont les voisins et ami-e-de Michel et Bernadette. En octobre, ils s’organisaient ensemble pour aller manifester samedi.

Pouvez-vous présenter votre boulot, et pourquoi vous avez manifesté le samedi ?

  • Dominique : Moi je suis prof d’EPS dans un collège ZEP. En octobre, j’ai fait un ou deux jours de grève, mais il n’y avait pas beaucoup de monde, on n’était pas coordonné, on n’avait pas de stratégie. Dans les autres secteurs socioprofessionnels, on voyait que ça allait crescendo. Alors on voulait se coordonner sur le mardi et le jeudi, mais on n’était pas toujours en grève.
  • Guy : Je suis directeur régional dans une entreprise dite « sociale ». Par le passé j’ai fait grève en 2006, contre le CPE, suite à quoi j’avais été convoqué par la direction. Puis en octobre, j’ai fait grève une journée et j’ai reçu un mail. Même si l’entreprise est sociale, ils relaient l’idéologie actuelle. Moi je suis catalogué, et mon droit de grève est un peu abstrait. Le samedi, c’est l’espérance des gens qui ne peuvent pas se mettre en grève. Et puis, les syndicats n’ont jamais appelé à la grève générale. Pourtant, très vite on aurait bloqué le pays. Quand tu fais grève on te culpabilise, on te dit que tu casses le pays, tu es le vilain petit canard. Dans le discours, les syndicats ne négociaient pas forcément le retrait. Ils sont entrés dans une négociation dont le gouvernement ne voulait même pas.

Qui avez-vous vu en manif le samedi ? Qu’en avez-vous pensé en général ?

  • Guy : A part des communistes, on trouvait qu’il y avait peu d’élus. On voyait des militants, des gens un peu à la marge… et puis pas mal de gens qui pensent comme nous, genre classe moyenne, installés, qui ont une fibre sociale de gauche.
  • Dominique : Le samedi, c’est pour les gens qui n’ont pas les moyens de faire grève. Non pas parce qu’on ne partage pas les idées, mais parce qu’on n’en a pas les moyens. C’est injuste. On fait payer aux gens l’endettement du pays. Alors que d’autres hypothèses existent mais n’étaient pas relayées par les médias. La réforme était présentée comme quelque chose d’obligatoire. Il n’y a pas eu de débats à la télé.

Vous avez regardé la télé pendant le mouvement ?

  • Dominique : Pas trop. C’est de la merde. Le seul discours, c’est : « Continuez à bosser ! » ; « Le gréviste enfonce le pays. C’est un petit bourgeois, qui empêche les gens d’aller au boulot. » On monte les gens les uns contre les autres.
  • Guy : C’est l’œuvre de la droite décomplexée. La gauche n’a pas mis le nez dedans.

Sinon, à part la grève, vous pensez quoi des autres moyens d’action du mouvement, comme par exemple les bris de vitrine dans le centre-ville ?

  • Dominique : Ce n’est pas bien. Ça contribue à la mauvaise image du mouvement. Après les médias relayent ça en disant : « Ils nous détruisent le centre ville. »

Et maintenant, d’après vous, comment la situation va-t-elle tourner ?

  • Guy : Le travail des seniors, il va falloir bosser plus longtemps et pas vieillir. Mais bosser jusqu’à soixante-deux ans ! Les sacrifiés, ce sont les jeunes. Le travail n’intéresse pas les capitalistes. Ce qui les intéresse, c’est le pognon. La bonne période c’est de trente à quarante ans. Mais la plupart des gens, ce qu’ils veulent c’est être tranquille au boulot. Pas se remettre en cause pour la technologie tous les trois-quatre matins. Comme à la SNCF, les contrôleurs maintenant ils n’ont plus une poinçonneuse, ils ont une machine truc-truc. On nous insécurise avec ça.

En tant que personnes de plus de quarante ans, comment ressentez-vous le monde du travail ?

  • Guy : Sur l’emploi des seniors, on va nous mettre la pression. On connaît bien nos métiers, mais on coûte plus cher et on gobe moins tout ce qu’on nous dit. C’est nous qui sommes le maillon faible.

Et la lutte ça vous a fait du bien ?

  • Guy : Oui, manifester ça remet le moral. Ça redonne de l’espoir. Dominique : Quand je fais grève, je fais grève pour des sujets qui me touchent, mais je ne fais pas grève seulement pour moi. Mais c’est bien moi qui perds mes journées de salaire. En tant que fonctionnaire, ça me fait flic de me faire traiter de sale gréviste avec tout le discours habituel. Surtout que je me fais critiquer par des gens qui pendant ce temps touchent leurs salaires et sont bien contents d’avoir la Sécu, les congés payés, la retraite, etc. Alors avec ça, faire la grève, ça ne me fait pas forcément du bien.

Alors du coup vous n’êtes pas parties en grève…

  • Dominique : Non, heureusement ! Onze jours de grève… ça m’aurait fait chier de perdre onze jours de salaire, pour rien ! Heureusement qu’il y avait les manifs du samedi.
  • Guy : Tout le monde était mobilisé. Mais les syndicats ne sont pas allés jusqu’au bout. Parce qu’ils ne voulaient pas le retrait. 8 % de la population active est syndiquée. Après le gouvernement dit que les syndicats ne représentent qu’eux-mêmes. C’est notre faute quelque part, on n’a qu’à se syndiquer. Mais on aime bien avoir une certaine liberté d’esprit.

Pour la suite, de quoi a-t-on besoin ?

  • Guy : Il faut des victoires… et qui dit victoire dit aussi choc frontal.
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Manifestation contre la réforme des retraites, suite à un appel national 22 000 personnes. Lyon le 6 novembre 2010.
(c) B. Gaudillère / item

[1] Confédération nationale du travail.

[2] Journal local diffusé dans le Rhône, l’Ain, la Loire, la Haute-Loire, le Jura et la Saône-et-Loire.

[3] Journal de lutte, cf. Lyon, octobre 2010, p. 9.

[4] Fête traditionnelle française lors de laquelle les gens de vingt, trente, quarante, cinquante, soixante, soixante-dix ans etc. défilent dans leur village.

[5] François Chérèque est le dirigeant de la CFDT et Laurence Parisot la dirigeante du MEDEF, syndicat patronal.