Funky

Si tu ne viens pas aux lycéen-ne-s, les lycén-ne-s viendront à toi ! Deuxième plongée subjective dans les rues occupées, cette fois autour de la place Bellecour. Un récit de la journée du 19 octobre, qui a sacrément marqué les esprits : une manif syndicale de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui rejoint une place envahie de gaz lacrymogène, c’est pas banal.

Écrit dans les jours qui suivent les événements par Collaps, ce récit personnel résulte d’un vécu et de discussions collectives avec des ami-e-s qui sont aussi des camarades de lutte au quotidien. Des extraits de ce texte ont été précédemment publiés dans Jusqu’ici numéro 1(28 octobre 2010).

« Mardi, ça va être funky. »

Discussions classiques de veille de manif, trop habitués à spéculer sur les possibles envolées d’un mouvement ou d’un autre, trop usés de se heurter à nos limites, trop prêts à râler après l’une ou l’autre de ces signatures syndicales qu’on ne peut même plus appeler des trahisons.

Mais c’est vrai que ces jours-ci, c’était funky. Tant de lycéen-ne-s dans les rues, et la police qui les bloque en plein centre-ville, plutôt que devant leurs lycées plus ou moins lointains. Tout de suite une autre efficacité à cette énergie, c’est le bordel en centre-ville, c’est classe. Jeudi et vendredi derniers, au côté des lycéen-ne-s, on ne se sentait pas complètement partie prenante : ils et elles nous appellent « Monsieur » et « Madame », ils et elles ont l’air de s’en foutre des pubs et des banques, et puis après des années à se battre contre l’homophobie ambiante par chez nous, « Sarko on t’encule » ça sonne bien mais ça ne nous rapproche qu’à moitié. Cette manif annoncée du mardi, 40 000 personnes qui se jettent dans un centre-ville déjà occupé par des milliers de lycéen-ne-s, ça peut claquer. Ou pas. Pas sûr que ça prenne. Le lundi soir, ça discute ferme, on n’a pas de certitude.

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ANYÖNE.
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On arrive dans la Guillotière [1] en fin de matinée, le ciel de Bellecour est déjà blanc de gaz. Obligé, on va voir, tant pis pour le cortège syndical qui arrive à peine de Monplaisir. Le centre-ville est déjà dans un bon chaos. Fini le schéma classique des pratiques offensives qui s’appuient sur une manif traditionnelle, entrant et sortant d’un cortège ou attendant la dispersion pour agir. Cette fois des milliers de personnes, dès le matin, sont allées directement taper là où ça fait mal, et la manif n’arrive qu’après. La place Bellecour n’est plus si grande, tellement elle est occupée.

Mouvement de foule, ça s’embarque dans la rue Victor-Hugo. On y va ? Le temps d’hésiter, c’est la mobile [2] qui s’engouffre, ça fait trop peur. On ira dans cinq minutes, en touristes. On respire à grands poumons, des années qu’elle nous insupporte cette rue pleine de thunes. C’est pas que ce soit à ce point ravagé, quelques commerces sur des dizaines et des dizaines, mais ça sent bon le ras-le-bol, et les bijouteries ne font pas les fières derrière les CRS déployés pour rappeler que la propriété privée existe encore.

Il est treize heures, la manif traditionnelle arrive petit à petit sur la place, sous les gaz. On se dit qu’il y a un gros enjeu à ce que cette manif ait été elle aussi réussie, que ce qu’il faut c’est l’association « manifs énormes + blocages ciblés + bordel en ville », et que mine de rien, pour une fois, on se sent sur la bonne voie. Et là, c’est funky. On respire toujours plus grand dans ces gaz, les yeux écarquillés d’une ville qui devient nôtre. Et surtout, on est plein, on est différent-e-s, on est loin du simple côte à côte avec les lycéen-ne-s des jours derniers. De la manif, c’est des centaines, sûrement des milliers de personnes qui sont restées, qui sont venues au milieu de la place, qui tiennent la rue. Des vieux, des vieilles, que des têtes qu’on ne connaît pas, qui restent là, qui courent, qui hurlent ou qui secourent. A côté du chantier qui alimente heureusement les plus motivé-e-s en pierres, un feu de palettes démarre, en mode piquet de grève, et ça paraît déjà normal, puisque la place est à nous. Un peu plus loin un camion estampillé CGT s’obstine à faire griller ses merguez ; aujourd’hui, pas question de déguerpir.

Toute la journée, c’est pas tant la destruction qui impressionne – surtout des abribus et des poubelles, le capitalisme s’en remettra – mais plutôt l’occupation acharnée de l’espace. Les dizaines de jeunes qu’on appellera les « pacifistes », obstinément assis pendant des heures en plein milieu de la place, et les petits groupes tout autour qui caillassent et qui rejettent les lacrymos sur les flics, participent de cette même occupation de l’espace. Ces rues ne sont plus celles du commerce, elles sont celles de la contestation. Et pour une fois, la police n’ose pas faire un carnage, elle s’en tient à ces centaines de capsules de gaz qui ne font plus fuir grand monde et elle ne sortira vraiment les flash-balls qu’en fin de journée. Est-ce qu’ils sont en sous-effectifs ? Est-ce qu’ils ont trop peur de la bavure de trop, qui enflammerait encore plus le pays ? Toujours est-il que ce mardi, on peut voir la BAC se faire chasser à coups de pierres, et les cordons de CRS reculer face à une foule agressive. On sait bien qu’ils en ont sous la semelle, qu’ils pourraient répliquer sauvagement si un ordre tombait, mais pour accepter de nous laisser la rue comme ça, d’abandonner leurs « chers petits commerçants », c’est qu’aujourd’hui on dégage une sacrée puissance.

Dans les jours qui suivent, ils reprendront d’ailleurs la main. Repousseront le fameux piquet de grève des cheminot-e-s de la Mouche à distance respectable du dépôt de la Banque de France. Enfreindront sans peine leurs principes républicains, pour les besoins de l’Ordre. La place deviendra le temps d’une journée « Bellecour-Prison » dans un épisode de répression appelé à devenir fameux pour son cynisme raciste et son mépris des droits élémentaires. Mais on n’oubliera pas la force qu’on a sentie. On prendra le temps de discuter avec toute cette diversité du mardi, de s’appuyer sur ce vécu sans faire semblant qu’on est prêt-e-s à faire la révolution ensemble. On se sentira à nouveau seul-e-s des fois avec notre anticapitalisme au milieu de cette unité surtout antipolice, et à nouveau on cherchera des pistes, à nouveau on aura des bonnes surprises. Et ça recommencera.


[1] Quartier du centre ville de Lyon.

[2] La gendarmerie mobile, spécialisée dans le maintien de l’ordre.