Tout bloquer, oui, mais avec qui ?

Le blocage des flux et des secteurs clés de l’économie est amené à devenir une clé de voûte des mouvements sociaux. C’est un consensus fort et partagé du NPA à la feuille de lutte anonyme Premier Round, qu’on donne à voir dans la première partie de cette balade. Mais le partage de cette option tactique doit-il être vu comme le faux-nez des jeux de pouvoirs au sein du mouvement, ou comme le point de départ pour de véritables rencontres ?

L’évidence du blocage

« En réponse aux nouvelles formes d’organisation du travail, à la limitation du droit de grève, à la mise en place du service minimum et à l’extension des réquisitions au secteur privé, d’autres modes d’organisation et d’actions se cherchent. Dans la pratique, ce qui fait accord, c’est le blocage de l’économie. Si la grève reste essentielle, elle ne suffit plus à porter atteinte à la circulation des marchandises. Le blocage apparaît alors comme une nécessité pour rétablir un rapport de force véritable. »

Jusqu’ici…
Collectif
Journal de lutte Jusqu’ici, numéro 1 [1], 28 octobre 2010, p. 3

« Aux secteurs mobilisés dans la grève viennent s’ajouter regroupements interprofessionnels, intersyndicales locales, assemblées générales, autant de cadres qui ont permis les centaines de blocages organisés chaque jour. »

Lame de fond
Ingrid Hayes
Revue Tout est à nous ! [2], numéro 15, novembre 2010

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Mobilisation anti-retraite, blocage de la raffinerie de Feyzin, piquet de grève à l’entrée de Total. Feyzin le 29 octobre 2010.
(c) B. Gaudillère / item

« Ce qui est peut-être intéressant c’est de voir que la logique des actions coup de poing, des blocages, qui était initialement surtout portée par les franges les plus radicales, est aujourd’hui largement reprise au sein des organisations syndicales elles-mêmes. »

Automne 2010 : anatomie d’un grand mouvement social
Sophie Beroud et Karel Yon
Site Contretemps.eu  [3], novembre 2010

« On comprend que le blocage s’impose comme la seule réponse à cette nouvelle pratique gouvernementale de l’ in-négociable. On se tromperait à ne voir dans la multiplicité des actions qui ont été menées à l’automne 2010 qu’une forme inaccomplie et inaboutie de la grève générale reconductible, que les éléments et les groupes les plus radicaux brandissent contre la mollesse supposée des directions syndicales. Ce qui fait de plus en plus son chemin, c’est précisément l’idée que l’on peut parvenir à tout bloquer sans avoir à déclencher une grève générale. […] L’originalité du mouvement de l’automne 2010 est que le blocage est devenu un moyen de lutte interprofessionnel visant à interrompre les flux humains et matériels indispensables à une économie et à une société qui ne peuvent fonctionner sans la circulation des voitures, des camions, des avions, des trains. […] La lutte sociale totale ne vise pas tant à obtenir des “avancées sociales”, des progrès, ou des salaires plus élevés, qu’à bloquer ce qui est donné comme l’inéluctable et l’imparable, qu’à faire échec à une logique censée s’imposer d’elle même par la seule “force des choses”. »

Le retour de la guerre sociale
Pierre Dardot et Christian Laval
Collectif, Tous dans la rue [4], Seuil, janvier 2011, p. 161-162

Le blocage, lieu du « tous ensemble » ?

« Un peu partout, dès la grève reconductible votée, il a suffi que quelques grévistes adoptent le blocage comme moyen d’action pour que d’un peu partout on vienne les rejoindre. […] C’est ainsi que l’on voit des cheminots, des étudiants, des postiers, des infirmiers, des enseignants, des dockers, des chômeurs, bloquer ensemble les dépôts de carburant – sans attendre les éternels appels à une abstraite “convergence des luttes” […]. Assumer de “bloquer l’économie” c’est aussi assumer qu’il n’y a pas d’ “intérêt national”, qu’il n’y a pas à “être responsable et ne pas aggraver la crise”. Qu’il n’y a pas “notre” économie qu’il faudrait sauvegarder, mais l’économie comme ennemi. […] Les blocages, sur plusieurs jours, de dépôts de carburant ou de plateformes logistiques deviennent des lieux de rencontre et d’élaboration. C’est là que se pose la question de comment continuer, longtemps. Jusqu’à la pénurie, et même après. »

Bloquons tout
Anonyme
Feuille de lutte Premier Round, octobre 2010, p. 1

« C’est-à-dire non pas le désir que “tout s’arrête parce que tout le monde s’arrête”, mais que plus rien ne circule parce que nous avons bloqué. La perception qu’être trois, quatre ou mille millions dans la rue ne suffirait pas, mais qu’il serait possible de freiner le cours des choses (jusqu’à le dévier) à partir des forces actuelles. Le mouvement contre le CPE, dans ses dernières semaines, avait lui aussi proclamé ce mot d’ordre : “bloquons tout !’’ Un mot d’ordre qu’il ne pouvait lui-même réaliser effectivement mais qu’il avait au moins expérimenté : en occupant ponctuellement des gares, des périphériques, des centres de tri. Le mouvement actuel part aussi de là : “Il faut bloquer l’économie, comment s’y prendre ?’’ »

Bloquons tout
Anonyme
Feuille de lutte Premier Round, octobre 2010, p. 1

Manipulation des corporatistes ?

« Ce mois-ci, des personnes sont venues rejoindre des piquets de grève autour des raffineries, en règle générale à l’appel des comités intersyndicaux locaux, rebaptisés souvent assemblées interprofessionnelles, histoire d’en élargir les assises. Bien entendu, de telles personnes n’avaient pas nécessairement des visées politiciennes mais, simplement, elles avaient l’impression de dépasser l’atomisation, de sortir des séparations et des corporatismes, bref, de participer à la “convergence des luttes” et “au blocage de l’économie” […]. Du coup, les personnes qui gonflent les piquets ne se demandent pas pourquoi les syndicalistes de l’Énergie et de la Chimie, si corporatistes et si repliés sur eux-mêmes habituellement, ont ainsi besoin de faire appel à des forces n’appartenant pas à leur secteur, voire étrangères au “monde du travail”, même parfois à des “anarchistes” sur lesquels ils crachaient encore ouvertement la veille. […] Assiste-t-on à la rupture réelle des salariés de tels secteurs avec leur corporatisme spécifique, fondé sur l’horrible tradition néo-stalinienne du “produire et consommer français”, etc. ? En réalité, sauf peut-être pour quelques-uns d’entre eux, il n’en est rien. Il suffit de discuter avec eux pour s’en rendre compte. C’est souvent la douche froide, l’indifférence, voire l’hostilité larvée dès que l’on aborde les questions qui fâchent, au premier chef celles relatives à leur travail, dans les sites particulièrement dangereux et mortifères de la pétrochimie, pour eux comme pour les populations environnantes.
Seulement voilà, depuis presque trois ans, la principale centrale syndicale du secteur, à savoir la CGT, reconnaît que, pour négocier au mieux de ses intérêts la délocalisation en cours des raffineries dans les régions d’extraction du pétrole, elle ne peut plus compter sur ses seules forces, vu la désyndicalisation qui touche ses dernières “forteresses ouvrières”, même les chasses gardées traditionnelles que constituent l’Énergie et la Chimie. La pilule est amère, mais elle doit bien l’avaler, il y va de sa survie et de sa capacité de négociation au sein de l’État. »

Première lettre
Peter Vener
Feuillet L’idéologie du blocage  [5] , octobre 2010, p. 1-2

Vaut-il mieux bloquer chacun de son côté ?

« Ces dernières semaines, tous n’ont donc pas couru derrière le sujet du moment, les travailleurs garantis syndiqués qui demandent au mieux le maintien du statu quo, au pire l’ouverture de négociations pour aménager leur cage. Beaucoup, lycéens ou pas, improvisent des cortèges spontanés dans les rues, tentent de modifier l’architecture carcérale des grandes villes, s’auto-organisent loin des piquets/braséros pour ne confier aucun pouvoir supplémentaire à une petite partie du mouvement (raffineurs ou éboueurs), délaissent les jeux tactiques d’aspirants au pouvoir sur la meilleure façon de bloquer le pays, bref se lancent dans la bataille avec ce qu’ils sont, c’est à dire simplement eux-mêmes : des révoltés qui n’aspirent ni à influencer le Parlement, ni à améliorer l’existant, certainement pas à le préserver dans toute sa misère salariée. »

Détruisons tout ce qui nous détruit
Anonyme 
Recueil de textes Les mauvais jours finiront  [6] , novembre 2010, p.1


[1] Jusqu’ici. Bulletin temporaire de liaisons dangereuses
Journal national de lutte qui s’est donné pour objectif de « relier et informer sur les luttes en cours. Par son écriture décentralisée, il veut permettre de dire la multiplicité, en terme de pratiques, de langages, de formes d’organisation. […] Faire que se réinvente une sorte de journalisme populaire […] dans lequel le récit de l’intérieur ne signifie pas absence de critique et permet la mise en valeur des limites du mouvement. »

[2] Tout est à nous ! Revue du Nouveau Parti Anticapitaliste
Revue mensuelle existant depuis mai 2009, complémentaire de l’hebdomadaire du même nom, elle fait trente-six pages, est tirée à 4 000 exemplaires et est principalement lue par les militant-e-s du parti.

[3] Contretemps.eu / Revue critique
Site complémentaire de la revue trimestrielle du même nom qui se veut « plus qu’une simple extension de la revue papier. Ce site a pour ambition de devenir un équivalent radical, dans la mouvance anticapitaliste, des sites de réflexion et d’analyse récemment apparus dans le sillage des think-tanks de la droite libérale ou de la social-démocratie, pour leur disputer le terrain des idées. » Sans en être un organe officiel, Contretemps est proche du Nouveau Parti Anticapitaliste.

[4] Tous dans la rue. Le mouvement social de l’automne 2010.
Livre de 177 pages édité quelques mois après le mouvement aux éditions du Seuil et largement diffusé, y compris dans les FNAC et compagnie. Objectif de l’éditeur : « à travers des textes ou des entretiens, une dizaine de chercheurs en sciences sociales tentent de resituer ce mouvement dans une perspective longue. Ils montrent que les politiques néolibérales conduites en France et en Europe depuis plus de vingt ans ont peut-être atteint leur seuil de tolérance. »

[5] L’idéologie du blocage
Feuillet de 4 pages composé de 3 « lettres » rédigées par un individu qui tente de « dégager quelques traits caractéristiques de la situation actuelle, sous l’angle de la subversion du monde à laquelle j’essaie de participer à la mesure de mes modestes forces. ». Il se place explicitement dans une démarche critique vis-à-vis de l’enthousiasme de certains « individus et cercles affinitaires, en particulier anarchistes » et notamment de « la militance à prétention révolutionnaire », « même lorsqu’elle endosse le costume chatoyant de l’insurectionnalisme ». Diffusées en version papier de la main à la main, une version web des lettres à été mise en ligne sur le site infokiosques.net

[6] Les mauvais jours finiront
Recueil de textes qui se présente comme « une petite contribution à la lutte en cours, un recueil de quelques textes issus de différentes villes et qui nous ont semblé intéressants ». Publication unique formée de quatre pages A4, elle a probablement été diffusée en version papier sur la région parisienne, et une version web a été mise en ligne sur le site non-fides.fr, qui se présente comme une « base de données anarchistes ».