Sous les lacrymos, l’Internationale

Peu de slogans ont rythmé les semaines agitées lyonnaises. Dans la rue, les militant-e-s de la Jeunesse communiste étaient là, et régulièrement ils entamaient l’Internationale. Ils ont incarné la principale tentative d’ancrer les pratiques militantes traditionnelles dans ce climat d’émeute. On revient sur cette expérience originale avec Loan, entre tensions et convictions.
Journaliste et militante lyonnaise, pigiste semi-régulière pour le journal l’Humanité. Cet entretien n’est que le reflet d’une opinion personnelle et n’est pas forcément représentatif du point de vue collectif de la JC sur les événements.

Entretien réalisé par Collaps en avril 2011.

Comment as-tu vécu la semaine ?
C’était intense. Nous, en tant que militants, on a une activité qui est diverse, mais une grande partie de notre travail c’est d’informer, de mobiliser les gens. Il y avait des moments où on faisait des diffs’ à des endroits qui d’habitude ne sont pas très réceptifs, avec beaucoup de bourges, et c’était étonnant de voir que vraiment il y avait une grosse majorité de gens qui soutenaient ce mouvement, qui disaient : « Ouais, moi je vais aux manifs, etc. » Et même les quelques-uns qui étaient contre le mouvement, on va dire les bourges qui paradent un peu d’habitude, ben là, ils baissaient la tête. Ils disaient : « Non moi je suis d’accord avec la réforme. » et ils passaient vite. De voir qu’on avait gagné au moins idéologiquement là-dessus c’était exaltant.
Je suis pigiste pour l’Huma, donc je traitais les manifs et aussi d’autres sujets, ça me faisait rencontrer plein de personnes différentes. Et vraiment de voir comment ça pouvait impacter les gens directement, ça faisait du bien de voir toutes ces catégories de gens différents qui pouvaient réussir à se mobiliser sur un truc pas gagné du tout au départ. De voir qu’on pouvait mobiliser aussi largement ça donne un sentiment de pouvoir populaire. Après t’as aussi des moments de tension avec les flics, tu flippes un peu. Bon, j’ai 24 ans, j’ai déjà fait des mouvements sociaux, et puis j’ai vécu même des trucs plus tendus que ça, comme la manif anti-OTAN à Strasbourg où c’était encore plus la guerre civile que ça. Mais j’ai eu vraiment peur surtout pour les jeunes, tous les jeunes qui étaient venus spontanément dans la rue. Il y en avait qui avait 13, 14 piges et moi j’avais juste super peur pour eux. Eux, je ne sais pas s’ils savaient vraiment à quoi ils s’exposaient. Moi ça me fait mal au cœur, j’ai vu un gosse se faire embarquer à Jean-Macé par les flics, il devait avoir 12, 13 ans. Quand tu es militant, tu sais à quoi tu t’exposes ; les jeunes pensaient qu’ils étaient dans une manif donc ils avaient le droit de faire ce qu’ils voulaient. Donc ouais, moi je comprends, c’est légitime, je ne veux pas dire « viens pas manifester », mais « sois conscient ».

Pourrais-tu nous raconter dans les détails le moment où tu t’es sentie basculer dans le mouvement ?
Les manifs de plus en plus grosses nous ont fait prendre conscience que c’était vraiment un mouvement de masse, de gens déterminés. On sentait que là on ne gueulait pas pour rien, que si on lâchait là, après ce serait terminé. Avec le contexte, les affaires Bettencourt-Woerth, le discours du sacrifice nécessaire ne passait plus auprès des gens. Il y a eu un truc de dire : « Même si on est exploité, cette fois on ne va pas se faire pressuriser encore plus. »
Moi je faisais toutes les manifs avec la JC [1], et tu sentais que c’était pas que des manifs de cheminots et de profs, il y avait vraiment plein de petites boîtes privées, plein de gens qui n’avaient jamais manifesté avant. Et puis forcément il y a eu l’arrivée des lycéens qui a été assez tonitruante. Je m’en rappelle parce que j’étais partie couvrir une AG à la fac pour l’Huma parce qu’on espérait que ça parte dans les facs. Puis j’ai eu l’info par des camarades de la JC par texto qui disaient : « Les lycéens vont se réunir à Bellecour à telle heure, il faut aller les soutenir. » Nous, on a une activité militante permanente qui fait qu’on a l’habitude de se tenir au courant, de faire des réunions. Il y en a qui ont tout de suite voulu suivre les lycéens, venir en renfort. L’idée, dans ma tête, c’était qu’ils fassent leur mouvement à eux, mais ils avaient au moins besoin de soutien, au minimum pour éviter de se faire arrêter. Pour d’autres à la JC, l’idée était surtout de politiser le mouvement.

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Place Bellecour le 19 octobre 2010.
Fle-ur, droits réservés.

Comment est-ce possible de permettre que les lycéens se fassent moins arrêter ?
Notre politique c’était de leur dire d’éviter le plus possible de balancer des trucs sur les flics ou de péter des trucs devant les flics. Je comprends que ça puisse être une forme de protestation, d’action politique. Moi aussi j’avais envie de tout péter à des moments. Mais du coup, l’idée c’était de leur dire de se calmer sur la violence physique. Je les imagine dans les camions de flics, en gardav* et je ne leur souhaite pas ça. Mais ce qui me fait chier c’est que je n’ai pas non plus envie d’être la personne qui va venir faire la morale à des manifestants.
Dans ce mouvement, j’ai toujours récusé la différence entre les bons manifestants et les casseurs. J’ai parlé avec les gens qui balançaient des trucs, et ils avaient les mêmes raisons d’être là que moi. Je comprenais ce qu’ils me disaient : « Ouais les manifs, c’est bien gentil mais ça n’avance à rien, au moins quand on casse, on parle de nous. » Oui, c’est vrai qu’on parlait d’eux, mais après t’essaies toujours de faire un calcul entre les risques que tu prends, et l’efficacité politique de ce que tu fais. C’est peut-être des actions très visibles mais quelle est l’efficacité politique à terme ? Et les risques ne t’impliquent pas seulement toi directement – ce n’est peut-être qu’une nuit au poste – mais ça peut aussi être des frais financiers s’il y a un procès. Et si tu n’es pas soutenu, ce sont des frais lourds à assumer seul. Nous à la JC, on a déjà payé des frais pour des camarades qui passaient en procès, et ça plombe le reste de ton activité militante. Je ne dis pas ça de manière cynique. Même si je sais aussi que, du point de vue de la police, c’est une manière de dissuader.

Est-ce que tu te rappelles de moments précis, d’interactions comme ça ?
Oui, je me rappelle le 21 octobre, il y avait plein de gosses qui jetaient des trucs sur des flics, forcément ça chauffait puisque la moitié des gens étaient bloqués sur la place. J’ai vu un gamin, il avait l’air de s’amuser. C’était un petit asiatique. C’est con mais je me suis trop projetée, je me suis dit : « Ah ça pourrait être mon petit cousin. » Je l’ai pris à part et je lui ai dit : « Voilà, si vous faites ça, vous pouvez vous faire embarquer et en gros vous leur donnez ce qu’ils attendent. Quand ils baissent leur casque c’est qu’ils vont charger, est-ce que ça vaut le coup de se faire embarquer ? » C’est dans ces moments chaotiques mais avec de l’inertie, qu’on avait ces échanges-là. Et ils m’ont répondu : « Ouais, ouais, on sait, mais les flics c’est des connards, regarde comme ils nous provoquent. »
À d’autres moments les gamins me répondaient : « Je vois mes parents, ils sont cassés à 40 ans, ils ne vont pas faire ce boulot toute leur vie. » Mais il y en a pas mal, quand je leur parlais, qui arrêtaient de balancer des trucs, au moins pendant un petit moment. Ils disaient : « Ouais, ouais… » forcément personne n’aime se faire faire la morale. Bon ils arrêtaient un petit moment, puis après sûrement la pression remontait, ils devaient recommencer. Mais l’essentiel c’est d’être au courant des risques que tu prends, après tu fais ton choix.

Mais, ils ne prenaient pas de risques que pour eux : la JC par exemple était souvent en première ligne entre les flics et les gens qui jetaient des trucs. Comment vous gériez ça ?
Je pensais que ce n’était pas la meilleure chose à faire d’aller devant, pour nous en tout cas. L’idée de la JC c’était justement de faire tampon, de se foutre devant les CRS. Je pense que les jeunes et les nouveaux de la JC surestiment un peu leur force. Ils ne comprennent pas que même si eux ils sont « gentils », ils ne font rien, ils ne font que chanter des trucs devant les CRS, et bien s’il y a des gens qui balancent des projectiles de derrière, les CRS vont charger tout le monde. Donc les jeunes de la JC voulaient essayer de faire tampon. Moi j’aurais voulu reculer, ne serait-ce que de quelques mètres, parce qu’au moment où ça charge ça te laisse quand même un peu d’avance. Après il y a aussi le problème des gens qui visent mal, quand tu es devant, tu risques toujours de te prendre les trucs jetés depuis l’arrière. Mais je crois qu’au final aucun camarade ne s’est rien pris.

Revenons à la situation du 21 octobre, avec les flics qui enferment une partie des gens place Bellecour. Ne penses-tu pas que les pratiques offensives étaient le seul moyen pour les manifestants de faire vaciller la police dans ce qu’elle était en train de faire ?
Si tu as une manif de 50 000 personnes qui se mettent à caillasser, là oui, je suis d’accord. Mais là, ça m’a plutôt rappelé la manif anti-OTAN de Strasbourg, où tout ce que font les flics, ils le font par stratégie. Je pense qu’il y a vraiment eu une stratégie de provocation. Ils enferment, gazent et chargent pour qu’il y ait de plus en plus de réactions violentes, pour faire monter la pression et justifier la répression.
Après voilà, on n’est peut-être pas tous Gandhi, on ne va pas dire : « Ok on se fait charger il n’y a pas de problème. » N’empêche que si tu n’as pas un rapport de force qui est clairement favorable, tu ne gagneras pas sur le terrain de l’affrontement direct. Tu ne peux pas faire se replier des flics quand ils ont un dispositif aussi bien prévu. Les moyens qu’ils avaient mis en œuvre étaient disproportionnés. Tu peux faire un traquenard à des flics, mais à part avec l’effet de surprise, tu ne peux jamais vraiment gagner sur ce terrain-là.

Mais cette semaine-là, la rue n’a-t-elle pas été au manifestants en partie grâce à la violence ? Ce qui ne veut pas dire qu’il y ait eu une victoire militaire contre les flics. Peut-être qu’en fonction de leur ensemble de contraintes (dont le fait de ne pas faire trop de dégâts devant les caméras), ils choisissent de se dire : « Bon là c’est trop le bordel, tant pis pour le centre-ville. »
Oui, évidemment, mais il y a quand même plein de jeunes qui se sont faits défoncer la gueule, il y a eu un paquet d’arrestations, je me souviens du jour où ils ont rempli le bus de manifestants. Ça ne s’est pas fait sans casser des œufs. Je ne dis pas que la violence est forcément négative. Il y a eu une visibilité, une démonstration de force, même si elle n’est qu’en apparence. Ça a du bon des fois de rappeler que ça [la violence] peut arriver, ça peut arriver en centre-ville, et ça peut arriver pour des raisons politiques. Quand c’est comme ça, ils ne peuvent vraiment pas se contenter de dire « c’est des casseurs » ou « c’est des lycéens manipulés ». Donc oui, la violence donne un poids dans le rapport de force et met un coup de pression.
Moi je lis les trucs sur Rebellyon par exemple, et j’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’anarchistes ou de totos [2] qui ont été hyper déçus que ça retombe parce que c’était tellement spectaculaire. Mais en fait la question est : « Comment tu inscris ça dans la durée ? » Nous, en tant que militants, on est peut-être un peu plus méprisés par une frange qui met l’insurrection au-dessus de tout et qui a l’impression qu’on ne fait rien, parce que ce qu’on fait est beaucoup moins visible. Mais en même temps, sans le travail militant de l’ombre, il n’y a rien qui se passe. Tu vois, à Vaulx-en-Velin, il y a eu pas mal de lycéens très mobilisés qui ont fait des trucs, des occupations au Carré de Soie [3] avec des salariés, etc. Bon, ils ont mené leur truc en-dehors des orgas politiques et syndicales, mais en l’inscrivant dans la durée, et ça a un impact fort. Peut-être que ce n’est pas spectaculaire parce qu’ils ne sont pas allés brûler des voitures, mais je pense que ça peut faire peur au pouvoir.

J’ai l’impression que les militants qui mettent le « travail de l’ombre » en priorité avant l’insurrection ne sont habituellement pas présents dans les émeutes. Or, toi tu y étais. Donc en définitive est-ce important pour toi d’être dans la rue quand les jeunes foutent le bordel ?
Déjà il y avait quand même des militants dans la rue. Ils n’avaient pas forcément de drapeaux, mais il y avait des cheminots à certains moments par exemple. Ensuite il y a une question de disponibilité, ce n’est pas pour dédouaner les autres, mais ça aurait été forcément des mouvements de jeunesse quelque part. Nous, on avait des camarades qui étaient tout le temps dans la rue, qui envoyaient des textos, il faut quand même être disponible pour faire ça. Et puis les salariés, les syndicats, les partis traditionnels n’étaient pas là mais quand t’es salarié soit tu bosses, soit t’es en grève et tu occupes ta boîte. Il faudrait déjà que eux ils aient été au courant en temps réel qu’il y avait des lycéens.
Je recevais un texto qui disait qu’il y avait des lycéens « sur la Presqu’île », et après je tournais pour les chercher. J’ai fait des tours de centre-ville pour les trouver. J’arrivais rue de la République où il y avait deux poubelles cramées, un groupe de jeunes ici, un groupe de jeunes là, des flics là-bas, enfin c’était hyper chaotique.
Ceci dit, c’est vrai que ce n’est pas simple, ce n’est pas forcément productif d’être dans la rue à ces moments-là, et puis tu t’exposes en plus à la critique de vouloir récupérer le mouvement. Certains d’ailleurs voulaient « encadrer » les lycéens. Personnellement, je n’étais pas d’accord, parce que je trouvais ça un peu naïf et donneur de leçons. Effectivement, le propre d’une organisation politique c’est de s’inscrire dans la durée, de dire pourquoi tu gueules, qu’est-ce que tu veux, et ça tu ne le fais pas en brûlant une bagnole. Ce n’est pas là que tu construis un mouvement. Brûler une voiture, à la limite, c’est un acte symbolique. La JC a une autonomie, on décide nous-mêmes de l’endroit où on s’investit de manière collective. On a vu les déclarations de quelques responsables politiques qui n’étaient pas super. Mais bon, on a décidé clairement d’être là avec les lycéens, devant les cordons de CRS. On a passé la semaine dans la rue, de tôt le matin à tard le soir.

Cette semaine dans la rue comment l’as-tu ressentie ?
C’était exaltant et tendu. C’est surtout le dispositif policier qui me tend, l’hélicoptère et tout ça. C’était exaltant de voir tous ces jeunes qui prennent spontanément une expression politique, même si ça passe par la violence. Tu te sens partie prenante d’un mouvement populaire qui s’affirme, et qui dit : « Maintenant c’est nous qui parlons, et vous, vous écoutez » ; « la peur doit changer de camp. » C’est grisant, c’est… et puis toute la tension avec les flics, quand on avait des camarades coincés place Bellecour, c’était un peu stressant aussi. Et puis tu as des moments de fraternité que tu ne retrouves que pendant les mouvements sociaux.

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ANYÖNE.
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As-tu des souvenirs précis de moments de fraternité comme tu dis ?
Oui, j’étais dans une manif et je cherchais des gens d’une boîte en grève pour un article pour l’Huma. Je ne les ai pas trouvés mais du coup je parlais avec plein de gens de boîtes de la chimie. C’était super sympa, et au bout de dix minutes je me rends compte que ce sont des camarades du Parti. Ils défilent avec leur boîte mais ils sont du Parti. C’est pas pour faire de la pub pour mon parti, mais quand même le Parti communiste ça reste un parti de masse, qui est ancré chez les ouvriers, dans les boîtes. Ce sentiment de pouvoir recréer un peu une classe ouvrière, de recréer un truc que tout le monde essaye de détruire.

Toi tu te sens appartenir à la classe ouvrière ?
Au sens de Marx, oui. Il y a beaucoup de gens qui pensent que c’est dépassé, mais la classe ouvrière ce n’est pas seulement les gens qui travaillent dans les usines, ça concerne tous les gens qui ne possèdent pas les moyens de production.

Pour revenir à la rue, comment vous organisiez vous au sein de la JC pendant les événements ?
Le jour où ils ont enfermé tout le monde, on est allé du côté libre, rue de la Barre, on a chanté. Et puis on a fait aussi le tour de la place pour essayer de faire sortir les gens. Il y a aussi des moments où on se perdait mutuellement parce qu’on essayait de voir un peu partout ; on a essayé de faire sortir les gens par des halls d’immeubles, enfin il y en a un qui a escaladé dans un immeuble pour essayer de parler aux gens de l’autre côté. Il a réussi à leur parler, à leur dire : « bon courage », puis il s’est pris un coup de matraque. Enfin on essayait de chercher des issues, en plus il y avait toujours des rumeurs qui circulaient contre quoi, ils libéraient des gens d’un côté ou de l’autre. Du coup on a tourné toute la journée, puis finalement le soir quand ils les ont vraiment libérés, il y avait un bus pour les arrestations. On a essayé de se mettre devant le bus en chantant, puis finalement on est reparti en cortège en chantant des chants révolutionnaires. Ça nous faisait marrer parce que ce sont des rues où il n’y a que des bourges et nous on chantait l’Internationale.

Et quand vous chantiez, quel impact avaient vos chants sur les gens ?
Ça leur remontait le moral, ça leur donnait envie de ne pas lâcher, d’être là, de s’affirmer. C’était long cette histoire du 21 octobre, il ne fallait pas se laisser couper par la présence policière. Et puis c’est aussi des moments où tu te mets à écouter ce que racontent ces vieilles chansons. Bon d’accord, À l’appel du grand Lénine, c’est limite folklorique, c’est de l’ordre du patrimoine culturel des communistes. Mais en même temps, par exemple, l’Internationale ça n’appartient pas qu’aux communistes, mais aussi aux anarchistes et c’est vraiment intemporel. « Nous ne sommes rien, soyons tout », tant qu’il y aura le capitalisme ça sera valable. « Une seule solution, la révolution ! ». Les gens je pense que ça leur a parlé.

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Affrontements avec les forces de l’odre suite à la manifestation contre le plan Fillon sur la réforme des retraites. Lyon le 21 octobre 2010. Place Bellecour et quartier de la Guillotière.
(c) B. Gaudillère / item

Aviez-vous des techniques du genre « groupe affinitaire » pour vous coordonner dans le feu de l’action ?
Non, on reste assez spontanés. Il y en a qui ont le numéro d’avocat sur le bras, le sérum physiologique et le foulard dans le sac, mais ce n’est pas plus sophistiqué que ça. On a quand même l’habitude, donc parfois on peut faire des cordons, des lignes style « service d’ordre ». De toute façon, le fonctionnement collectif, pour nous c’est un principe de base. Chacun ne part pas dans son coin, on reste tous ensemble. Par exemple si on est 20, on reste les 20 ensemble sauf quand l’un ou l’autre va voir si y a des flics à tel ou tel endroit. Y compris pendant les charges, on essaye de rester tous ensemble. Quand on perd quelqu’un, on le cherche tout de suite. Il n’y a que pour les dispersions qu’on fait des petits groupes, pour ne pas se faire emmerder par les flics.
Les jours où il y avait des rumeurs de groupes de fachos qui traînaient on était spécialement à l’affût. Mais on n’a pas de règles de sécurité aussi sophistiquées que les blacks blocs [4].

Le mouvement t’a-t-il amené des rencontres durables, ou a-t-il changé des choses dans tes relations ?
Au niveau de la JC un certain nombre de jeunes nous ont rejoint avec la volonté de s’organiser dans la durée. Mais personnellement ça n’a pas changé grand chose.

Pour finir, pendant le mouvement un certain nombre de personnes dans la rue appelaient la JC, et plus largement les gens qui adoptaient une attitude de non-confrontation tout en restant dans la rue, les pacifistes. « Pacifiste », est-ce que cette appellation te convient ?
Non. C’est vrai que notre position était de ne pas causer de dégradations et de ne pas jeter de trucs sur les flics, mais c’était uniquement pour des raisons pragmatiques. Nous, ce n’est pas le mode d’action qu’on a choisi dans ce cadre-là. Pour nous il n’y a pas de position absolue. Si un jour il y avait un vrai mouvement insurrectionnel de masse révolutionnaire, on ne dirait pas : « Oh non, on ne va pas balancer de trucs sur les flics. » Il y a un moment où… Tout est une question de rapports de force, tout est possible. Après c’est une question de contexte, qu’est-ce que tu vises et est-ce que les moyens que tu utilises sont efficaces dans ce contexte-là. Mais pacifiste non, je ne pense pas les choses en ces termes. Je pense que clairement le jour où, si jamais la révolution se passait dans la rue de manière insurrectionnelle, on y serait aussi. Mais il n’y a pas que la JC qui pense comme ça, même certains vieux au Parti pensent comme ça.


[1] Mouvement Jeunes communistes de France, souvent appelé Jeunesse communiste.

[2] Autonomes

[3] Centre commercial aux portes de Lyon.

[4] Technique de manifs fonctionnant sur le principe du groupe affinitaire, les black blocs sont constitués de gens masqués vêtus en noir pratiquant des actions offensives.