Au-delà du pain paysan

Le 27 octobre, un repas avait lieu au piquet de grève de La Mouche. Sur place, des yaourts, des œufs, du pain, des fromages de chèvre, des légumes avaient été données par des fermes iséroises, « en soutien au mouvement social, en solidarité avec les grévistes ». Entretien avec une paysanne qui a participé a cette action, qui – au delà du pain paysan – a été une tentative de tisser des liens entre ville et campagne, entre les fermes et les piquets. À la suite de cet entretien, Alex nous fais part de ses réflexions sur les luttes des villes et celles des champs, et leur possibilité de se rencontrer, d’une traversée du périph à l’autre.

Entretien réalisé par Alex début novembre 2010, et diffusé dans le Canut-info du vendredi 12 novembre 2010

Tout d’abord, peux-tu expliquer comment cette action s’est mise en place, comment vous avez rencontré ces grévistes ?
Je vais d’abord faire une précision, il y a aussi d’autres fermes qui ont participé à cette collecte de produits à destination de grévistes sur Lyon. On avait fait passer l’info au sein d’un groupement de paysans en agriculture biologique sur le nord Isère. ça faisait un petit moment que nous, sur la ferme, on se posait la question de comment intervenir et soutenir le mouvement social, parce que c’est pas facile en étant paysan de participer.
On peut participer en manifestant, descendre dans la rue lors des manifestations qui sont annoncées. Mais on se posait la question de comment faire pour avoir une action qui ait un peu plus de résonance ? C’est comme ça qu’est venue cette idée. Cette action a finalement concerné cinq fermes, qui font partie de ce réseau de producteurs.
Ensuite, comment est-ce que ça s’est mis en place : on avait justement un peu de mal parce qu’on avait pas d’interlocuteurs. Donc j’ai pris les choses en main : Sud [1] m’apparaissait comme un syndicat qui avait envie d’inscrire les choses dans la durée et c’est donc vers eux que je me suis tournée. J’ai contacté Sud rail à Lyon, et ils m’ont renvoyée vers un délégué qui était sur La-Tour-du-Pin, avec qui on a mis en place la collecte de produits. On avait envie de mettre en place des choses, de façon locale, et si possible de rencontrer les personnes et d’avoir un temps d’échanges avec elles. On aurait donc souhaité pouvoir aller plus loin dans l’action, en ayant ce temps d’échanges avec les personnes qui étaient sur le piquet de grève. Pour cette fois-ci, ça ne s’est pas fait, mais peut-être que ça pourra se faire à d’autres occasions, parce ce mouvement qui a été lancé, peut-être qu’il s’essouffle un peu en ce moment, mais je pense qu’il va falloir qu’il reprenne un peu de corps…

Par rapport à ces temps d’échanges avec les grévistes en milieu plus « urbain », ces rencontres entre différentes luttes, comment ça se passe pour vous, comme vous êtes peut-être éloignés dans ces mouvements-là, des mouvements de grèves prolongés ? Comme vous êtes sur vos fermes, avec des choses à gérer, comment arrivez-vous à vous impliquer justement ?
C’est ce qui est un peu difficile pour nous. Là, ça s’est mis en place avec cette collecte, on s’est donné un point de rendez-vous à la SNCF, les collègues avaient déjà amené leurs produits ou allaient les amener, et on a eu un petit temps d’échanges avec le délégué de Sud rail, qui allait emporter tous les produits sur Lyon. Ça m’a confortée dans l’idée que cette action-là, il fallait la faire, et qu’il faudrait certainement la refaire, dans l’idée que le mouvement de grève qui était vécu par ces syndicalistes-là dépassait largement le cadre de la réforme des retraites. Il commençait à s’inscrire plus dans une volonté de transformer la société – de transformation sociale.
Mais pour ça, il fallait vraiment qu’on arrive à avoir des temps d’échanges et de débats entre tous les acteurs de la société. Et c’est ce qui nous manque aujourd’hui, ces espaces de débats et d’échanges, il faut les recréer. Il faut qu’on se réapproprie des espaces où l’on peut échanger sur notre façon de voir et de vouloir transformer la société actuelle… Ce sont des espaces qu’il faut réinvestir.

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Manif contre a réforme des retraites. Lyon le 29 octobre 2010.
(c) B. Gaudillère / item

Quelques mois après cet entretien, un retour à froid sur cette action, écrit par Alex depuis la ville, en regardant vers la campagne.

Une action comme celle-ci, c’est un moyen de plus de s’impliquer dans la grève économique, en créant ponctuellement des réseaux de distribution autonomes, avec des produits gratuits, des échanges réenvisagés. C’est aussi un moyen de créer des espaces de rencontre entre paysan-ne-s et ouvrier-es, entre ruraux/les et urbain-es. Parce qu’au-delà de la différence de rapport à son activité, à son outil de production, de modes de grèves, il y a toujours un monde entre la ville et la campagne.
Pourtant la version rurale de ce que l’on vit chaque jour n’est pas plus reluisante : les paysan-ne-s ont perdu 40 % de revenu en moyenne entre 2007 et 2009, l’urbanisation s’étend, transformant les terres en hectares de ronds-points et d’entrepôts, tandis que celles qui restent agricoles partent à l’agrandissement de fermes déjà trop grandes pour être vivables. Et pour les personnes qui restent, l’administration étend toujours plus son contrôle, sous des prétextes sanitaires, administratifs, ou de « transparence ».
D’ici, en ville, on ne voit que des bribes de tout ça, et c’est bien souvent quand les paysan-ne-s franchissent le périph pour venir nous voir, nous rencontrer, comme à la Mouche, ou nous chercher, comme lors des distributions gratuites de lait en ville pendant les grèves du lait de l’automne 2009.
Bien sûr, on a vu fleurir partout des nouveaux circuits de distribution, des films à la pelle sur les méfaits du productivisme. Il y a effectivement de plus de plus de personnes sensibles à ce qui se trame là-bas. Mais c’est souvent sur nos bases à nous qu’on se rencontre. Ici, en ville, dans nos formes de lutte, avec nos cultures politiques urbaines, baignées de syndicalisme salarié et de postures universitaires.
Peut-être que ce qu’il manque, pour tisser des liens plus étroits, plus forts, c’est d’aller comprendre comment on lutte là-bas, dans les fermes et à la campagne. Comment on lutte quand on est supposé propriétaire de son outil de production. Comment on s’organise quand on est loin les un-es des autres, quand on travaille 60 heures par semaine et qu’on doit rester sur les fermes tous les jours. Il s’agit peut-être aussi – quand on débarque là-bas –, d’écouter ce qu’ils et elles font et disent, plutôt que calquer ce qu’on vit ici.
La distribution de la Mouche – au-delà de nous avoir rassasié-e-s –, aura permis d’esquisser des rencontres à multiplier et à approfondir : il est peut-être temps de franchir le périph, dans l’autre sens.


[1] Sud – Solidaires Unitaires Démocratiques – sont des syndicats membres de l’union syndicale Solidaires