Paroles lycéennes

Tenir la rue.
Si cette expression se retrouve au cœur des semaines agitées, c’est bien grâce aux lycéens et aux lycéennes. En débarquant dans le centre-ville, ils ont sacrément secoué Lyon. Des adolescent‑e-s qui s’engagent sur la question des retraites, personne ne s’y attendait vraiment. Étaient-ils dans la rue juste pour « faire péter les cours » ? Ou bien était-ce vraiment pour les retraites ? Et s’il s’agissait encore d’autre chose ?
Les lycéens-ne-s ne donnent pas de conférence de presse. La parole leur est ici donnée, à travers trois entretiens collectifs.

Loupi est allée rencontrer des lycéens et des lycéennes devant leurs établissements, à Villeurbanne, Lyon 8e et dans le centre-ville.

On commence au lycée général et technologique Pierre Brossolette de Villeurbanne, avec Sarah, Nelson, Moustafa, Jérémie, Hanissa, Gaëlle et Adila, élèves de seconde et de première. Interview devant le portail de leur lycée un mercredi après-midi.

Pendant le mouvement, vous avez bloqué votre lycée, comment ça s’est passé ?

  • Sarah : Tu vois le portail, ils l’ont changé à cause du blocage. Avant c’était un portail normal, maintenant, c’est un gros portail automatique.
  • Moustafa : Pour bloquer, on faisait une chaîne humaine devant le portail.
  • Jérémie : Le premier jour, ce sont ceux du lycée Faÿs qui sont venus tout bloquer. Ils nous ont motivés ! C’est grâce à eux que ça a commencé.
  • Gaëlle : À Faÿs, le proviseur est super sympa. Il leur a même donné un mégaphone.
  • Adila : À Faÿs, dès qu’ils bloquent, le lycée ferme et il n’y a plus cours.
  • Nelson : Le jour d’après, on a bloqué, même sans eux, dès le matin, en mode tranquille. Et eux ils sont venus après, et ils ont foutu le feu !
  • Moustafa : Mais on était ensemble, on se battait pour la même chose.
  • Nelson : Après, on partait en ville tous ensemble, on prenait le métro. On faisait le train fantôme.
  • Gaëlle : C’était trop drôle !
  • Nelson : On dévissait les néons du métro, pour qu’il fasse noir. Mais après, le préfet a bloqué le métro, parce que le train fantôme, ça faisait peur aux gens. En plus, comme on était plein de noirs et plein d’arabes, les gens disaient : « Ah, ça c’est encore les immigrés ! »

Qui vous a dit ça ?

  • Nelson : Des vieilles dans le métro. Ce sont vraiment des clichés : parce qu’on se mobilise, on serait des racailles. C’est n’importe quoi.

Pour bloquer, comment vous organisiez-vous ?

  • Nelson : Tout se passait par texto. Ce sont les terminales qui nous les envoyaient : « Demain, contre sarko et sa réforme, on bloque le lycée. Rendez-vous à 7 heures trente devant le portail. »
  • Sarah : Il y a eu une AG, mais c’est surtout les terminales qui y sont allés. Ils ont distribué des fly [1] après. Nous, on n’y est jamais allés.
  • Nelson : Franchement, au début, les manif pour nous, c’était surtout la bonne occase pour faire péter les cours. Mais quand à la télé, on a vu que Sarko s’en foutait, alors là, on a continué, on ne voulait pas lâcher. Au début, on était pacifique.

Comment se déroulaient les journées ?

  • Moustafa : Le matin tôt, on bloquait notre lycée. Ensuite on allait voir les autres lycées, puis on se rejoignait tous place Bellecour, et ça partait en couille.

Comment cela se passait-il quand vous alliez voir les autres lycées ?

  • Sarah : Le lycée Herriot, ils nous faisaient coucou des fenêtres, ils étaient sympas…
  • Adila : … mais ils ne sont jamais venus avec nous.
  • Nelson : Le lycée du Parc [2] , quand on est arrivé devant, il y avait déjà les rangées de CRS qui nous attendaient.

Comme le métro était bloqué, vous parcouriez la ville à pieds, vous marchiez beaucoup ! Comment c’était ?

  • Sarah : Quand on marchait tous au milieu de la rue, on chantait, c’était trop fort !
  • Gaëlle : On était tous potes, j’aurais jamais cru que c’était possible un sentiment comme ça. On était vraiment tous solidaires !
  • Nelson : On gueulait : « Sarko t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ! » C’était mon slogan préféré. Dans les quartiers de bourges, ça me faisait bizarre de gueuler ça. J’avais envie de les provoquer. Mais au final, eux, ils s’en foutent. Ça ne les empêche pas de se balader en Louis Vuitton.
  • Adila : C’était crevant quand même de marcher toute la journée !
  • Nelson : Moi je ne sentais pas l’effort ! Même si, le soir, quand je rentrais chez moi, j’étais crevé, le lendemain matin, j’étais au top, prêt à recommencer.
  • Après avoir traversé la ville à pieds, vous arriviez donc à Bellecour, et ça partait en couille. Comment avez-vous réagi ?
  • Jérémie : Franchement, c’était génial. Des mecs cassaient des vitrines, moi je passais derrière, je me servais. J’ai eu une paire de baskets et deux polos Ralf Lauren.
  • Nelson : Non, moi je n’ai pas osé. Une seule fois, j’ai voulu prendre des chaussures mais je n’ai pas réussi à trouver les deux même pour faire une paire. Mais toi, Jérémie, tu m’as fait halluciner ! Tu choisissais même la taille !

Et quand les vitrines se brisent, ça ne vous fait pas peur ?

  • Adila : Moi si, ça me fait peur et je m’en vais !
  • Jérémie : Non ! Moi ça ne me fait pas peur !
  • Nelson : Moi, quand c’est comme ça, je reste assez près pour voir, et assez loin pour fuir quand les flics débarquent.

De manière plus générale, la casse, qu’en pensez-vous ?

  • Gaëlle : C’est chiant ! Après, la télé et les profs ne nous prennent pas au sérieux.
  • Adila : C’est vrai.
  • Nelson : Aussi, par exemple, des lycéens ont cramé la camionnette d’un mec qui livrait des colis. Le mec, il avait rien demandé, et après, des gens qui n’ont rien demandé n’ont pas reçu leur colis !

Le mardi 19 octobre, vous, les lycéens, vous étiez déjà en train de vous affronter avec les flics depuis un moment quand le cortège intersyndical a débarqué sur la place Bellecour. Les gens sont restés longtemps sous les gaz pour vous soutenir. Vous en gardez quel souvenir ?

  • Nelson : C’était un moment magnifique. L’adrénaline et tout. Trop bien ! Franchement, on s’est grave fait gazer, sur le coup, ça pine. Mais après, un pote à moi avait trouvé un truc que tu mettais sous les yeux, ça soulageait tout de suite. J’ai presque l’impression que l’odeur des gaz me manque. Je me dis : « Quand est-ce qu’on remet ça ? »

Pourriez-vous décrire ce qu’il s’est passé, ce jour-là, avec les autres manifestants ?

  • Nelson : Oui, il y a plein de gens qui nous soutenaient, des vieux même. Ils nous disaient : « Nous on a fait Mai 48… » (euh non, Mai 68), euh oui, « on a fait Mai 68, on a tout cramé en 68 ! Maintenant c’est votre tour, il faut botter le cul au gouvernement ! » Des mecs qui vendaient des merguez, de la CGT, ils m’ont donné une merguez gratuite. Ça m’a marqué.
  • Jérémie : Le seul problème, c’est que ce jour-là, un de nos potes s’est fait serrer, et il a fait de la rate [3]. Il était à Meyzieu [4].
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Photo. Lyon le 15 octobre 2010.
Fle-ur, droit réservés.

C’est vrai que la répression a été forte. C’est d’ailleurs ce jour-là que le GIPN [5] a débarqué place Bellecour. Quel effet cela vous a-t-il fait ?

  • Nelson : Moi dès que j’ai vu le GIPN, j’ai retaille direct [6]. Ils avaient des fusils à pompe, soi-disant chargés à blanc, mais on ne sait jamais !

Plus généralement, pendant le mouvement, que diriez-vous de vos rapports avec les flics ?

  • Jérémie : Les flics, ils sont même venus embarquer des gens devant le lycée ! Moi j’ai été en garde à vue toute une nuit. Ils se mettaient devant nous et ils disaient : « c’est qui qu’on va taper ? » Un jour, ça va péter, c’est obligé. Une fois, ils nous ont contrôlés et nous ont jeté nos baskets au loin en nous disant : « vous voulez la guerre, vous allez l’avoir ! » Les flics, c’étaient vraiment des bâtards. Après ils s’étonnent…

Et vos parents dans tout ça ?

  • Adila : Mon père me disait : « Surtout ne casse rien. »
  • Nelson : Ma mère me disait : « Si tu es en garde à vue, je n’irai pas te chercher. Alors fait gaffe ! »
  • Sarah : Mes parents voulaient que j’aille en cours.

Comment avez-vous vécu la reprise des cours ?

  • En chœur : Dégouté-e-s ! ! !
  • Hanissa : Quand je suis revenue, ça m’a fait tout drôle : j’avais deux chapitres de retard dans chaque matière ! En plus je suis en S ! [7]

Selon vous, qu’est-ce qu’il nous manquait pour faire plier le gouvernement ?

  • Sarah : Être plus nombreux !
  • Gaëlle : Et que ça dure plus longtemps !
  • Sarah : Et que nos absences ne soient pas comptées !

Merci à vous et bon courage pour la suite !

On continue en compagnie de Garance et Julia, élèves de terminale dans des lycées généraux de centre-ville.

Comment avez-vous vécu ce mouvement social ?

  • Garance : On a fait toutes les manifs à partir du jeudi 14 octobre. Moi je suis au lycée Ampère-Bourse [8]. Il devait y avoir en tout cinq personnes de mon lycée qui venaient aux manifs.
  • Julia : Moi je suis au lycée Édouard Herriot [9] et c’est pareil, la mobilisation y était très faible.

Étant donné que vous étiez isolées dans vos établissements, comment vous teniez-vous informées de ce qui se passait ?

  • Julia : J’ai une copine qui est à St-Ex [10]. Au début, elle m’appelait pour me dire où étaient les manifs sauvages. Et puis, une fois que le mouvement avait commencé, on savait comment ça marchait. On allait à Bellecour, et on retrouvait tout le monde là-bas.
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Photo. Lyon le 15 octobre 2010.
Fle-ur, droit réservés.

Concrètement, pouvez-vous me décrire votre parcours d’une journée, par exemple celle du mardi 19 octobre ?

  • Julia : Ce jour-là, on a été rejoindre la manif intersyndicale à Sans-souci [11].
  • Garance : Mais c’était chiant, il ne se passait rien.
  • Julia : Alors on a été à Bellecour. Quand on est arrivé, la place était sous les gaz, on aurait dit que c’était la guerre ! Tous les casseurs se sont dirigés vers Perrache, on les a suivis. Ils ont tout cassé dans la rue Victor-Hugo. Et là, on s’est vraiment pris du gaz plein la gueule. Les flics voulaient nous éparpiller. Mais le fait qu’ils gazent tout le monde, ça nous a foutu la rage ! On n’avait pas envie de partir. On voulait rester et s’exprimer. On ne disait pas « je veux me barrer à cause des lacrymos » mais « on reste là ensemble, parce qu’on est plus forts que ça ».

Et le mot « casseur », pour vous, quel sens a-t-il ?

  • Julia : Je l’utilise, mais je n’aime pas ce mot, c’est un mot médiatique. Pour moi c’est une étiquette.
  • Garance : Pour les journalistes, les casseurs sont ceux qui se masquent dans les manifs.
  • Julia : Par rapport à ça, je vais te raconter un truc. C’était justement ce mardi-là, un vieux s’était pris des lacrymos et il en chiait grave. Il pleurait, il toussait. Ce sont justement des « casseurs » qui sont venus le secourir et lui verser du sérum phy’ dans les yeux [12]. J’ai bien aimé cette solidarité.

C’est vrai que le mardi, la solidarité était très marquante. Est-ce que vous êtes retournées au lycée les jours d’après ?

  • Julia : Oui, le mercredi je suis retournée en cours. Mais en fait je n’étais pas vraiment là.

Te sentais-tu en décalage avec les autres ?

  • Julia : Oui, complètement ! Par exemple, ceux de ma classe avaient pris des photos de poubelles brûlées, etc., avec leurs téléphones pour les mettre sur Facebook. En commentaire, ils écrivaient : « J’ai honte de mon pays. » _ Et en cours, mercredi, un mec de ma classe a commencé à parler de la manif de la veille. Mais il n’y était pas. Il a fait le perroquet, il répétait le discours des médias « casseurs = racailles ». Moi, ça m’a énervée et je lui ai répondu qu’il ne savait pas de quoi il parlait. On s’est engueulés et je me suis effondrée en larmes. La prof m’a dit que je pouvais sortir. Je me suis barrée. _ C’était 10 heures. Je voulais rejoindre la manif sauvage. Je me suis mise devant mon lycée pour attendre le cortège de St-Ex. La proviseure adjointe est venue pour me dire de faire attention aux casseurs. Ensuite, c’est le proviseur qui est venu me chercher. Il m’a traînée par le bras, il voulais me forcer à rentrer dans le lycée. Il m’a dit que j’étais manipulée par les syndicats. Ensuite il m’a dit qu’il allait appeler mon père. Je lui ai dit que de toute façon, il me soutenait. _ Alors on a appelé mon père ensemble, et mon père a dit que je faisais ce que je voulais. Et je me suis barrée en manif.

Et le 21 octobre, étiez-vous place Bellecour ?

  • Garance : Oui, on est arrivé vers 10 heures. à midi on est sorties de la place pour acheter un sandwich. Puis quand on a voulu y retourner, les CRS ne voulaient pas nous laisser passer. Mais on à réussi à rejoindre les autres sur la place quand même.
  • Julia : On a mis un moment à se rendre compte qu’on était bloqués. Au début on ne faisait rien, tout le monde était posé. On crevait de soif. Les CRS nous disaient : « Le préfet nous a dit de vous garder jusqu’à 21 heures. » On a complètement perdu la notion du temps.
    Vers 15 heures on s’est rebellés. Ils ont gazé de tous les côté, ils ont utilisé le canon à eau. Ça nous a calmés. On a parlé avec un gendarme mobile, il était sympa et il nous a filé sa bouteille d’eau.
    Des mecs s’étaient cachés dans un immeuble, les flics sont montés pour fouiller l’immeuble. C’était vraiment n’importe quoi. Le GIPN a emmené un petit de quinze ans dans leur camion.
  • Garance : Tu imagines ? Un gosse, ça a dû le traumatiser ! Et puis vers 19 heures, ils nous ont dit : « Allez tous par là, vous allez sortir. » On avait peur d’une feinte. On a quand même fait la queue pour sortir.
  • Julia : Pour sortir c’était la photo obligatoire. Et les questions : « Pourquoi t’étais là ? » ; « On ne veut plus te voir en manif ! »
    Et le lendemain, vous êtes allées manifester ?
  • Julia : Non, j’étais trop crevée ! Avant le 21 j’étais là tous les jours, mais après, c’était fini.

Ce mouvement, qu’a-t-il changé dans vos têtes ?

  • Garance : Ça fait réfléchir. Déjà quand on voit comment les médias on parlé de nous.
  • Julia : Oui, ça fait réfléchir et aussi ça donne envie de s’exprimer. Nous, c’est vrai qu’on s’est engagé sur les retraites à la base. Mais il y avait autre chose. Tout les gens qui étaient engagés, ils avaient vraiment la haine contre cette société. La haine du système. Ça fait du bien de l’extérioriser. Ce qui était beau c’est qu’il y avait des affrontements avec les flics tous les jours, et que tous les jours tout le monde était là. On était déterminées !

Merci !

Pour clore les paroles lycéennes, on fait un tour au lycée Lumière, un lycée qui propose des filières générales et technologiques.

Situé dans le quartier des États-Unis dans le 8e arrondissement, il est entouré des immeubles de l’architecte Tony Garnier. Dans cette ambiance « utopie socialiste du début du XXe siècle », rencontre avec Pauline et Aurélien, qui vont passer leur Bac en 2011.

Comment a démarré la mobilisation dans votre lycée ?

  • Aurélien : Nous, dans notre lycée, il n’y a pas de syndicat lycéen. Au début, les profs ont fait une AG, avec quelques élèves. Quelques profs étaient vraiment avec nous…
  • Pauline : … mais sur une bonne centaine de profs, même pas une vingtaine au final.
  • Aurélien : Puis, deux élèves ont commencé à distribuer des papiers.
  • Pauline : Mais le mot est surtout passé de bouche à oreille.
  • Aurélien : De toute façon, dans ce lycée, on est motivé. Si trois personnes commencent à bloquer, tout le monde se met avec eux. Et puis l’administration était avec nous, la proviseure est cool.
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Photo. Lyon le 15 octobre 2010.
Fle-ur, droits réservés.

Au niveau des dates, avez-vous une idée de quand a commencé le mouvement ?

  • Aurélien : L’info du blocage a commencé à tourner un mercredi.

Le mercredi 13 Octobre ?

  • Aurélien : Oui c’est ça. Puis le jeudi matin, le lycée était bloqué, et nous on est partis dans la rue.
  • Pauline : On était nombreux, on bloquait carrément l’avenue Berthelot ! On est allé jusqu’à la presqu’île et on s’est fait bloquer par les CRS aux Cordeliers.
  • Aurélien : Le deuxième jour, on est allés à Monplaisir pour faire le tour des autres lycées. On a fait du « porte-à-porte ». On s’est retrouvés avec plein d’autres lycéens sur la place Monplaisir. Les CRS nous ont bloqués sur la place et nous ont dispersés.
  • Pauline : Certains lycéens sont allés jusqu’au centre-ville, d’autres sont restés sur la place pour faire chier les flics. Parce qu’ils avaient voulu nous disperser, alors qu’on voulait être ensemble. Mais on ne voulait pas se laisser faire ! Karim, un pote à nous, comme par hasard un arabe, s’est fait choper par des BACeux [13] à ce moment-là.
  • Aurélien : Ils l’ont mis à l’amende, ils l’ont humilié devant tout le monde. Il y avait de la violence du côté des flics et du nôtre aussi. Chez nous, c’était une violence euphorique, enthousiaste. Mais du leur, c’était malsain. Eux, c’était n’importe quoi.
  • Pauline : Et plus ça allait, plus c’était n’importe quoi. Une fois, la deuxième semaine, à la Guillotière, on a vu des rangées de cars de CRS, pourquoi ? Pour une centaine de personnes qui faisaient un sitting.
  • Aurélien : Chez nous, ce que je trouve beau, c’est que notre violence, c’était vraiment une pression qui lâchait. Et c’est pour ça que ça cassait. Les manifs organisées, c’est débile. Demander l’autorisation à l’État pour manifester c’est paradoxal. Nous, c’est pour ça, on faisait des manifs sauvages. Au début, quand on partait en manif sauvage – on était 200, je dirais – avec l’effet de surprise, on échappait toujours aux flics. Alors après, ils voulaient nous éclater. Ils nous ont géré comme des moutons, et tout le monde a eu peur. C’est la première fois de ma vie que je vois un hélico qui tourne au-dessus de Lyon pendant des journées entières !

Avez-vous personnellement eu des emmerdes avec les flics ?

  • Pauline : Une fois, après une manif, on était 7 ou 8 et on marchait sur les quais. Quatre mecs nous suivaient. D’un coup, ils se sont mis à courir. On a couru aussi. Ils en ont plaqué deux d’entre nous au sol. Ils en ont embarqué un, ils ont laissé l’autre. On a essayé de protester, mais ils nous ont fait peur, ils nous ont dissuadés.
  • Aurélien : Et surtout, celui qui a eu des emmerdes avec les flics, c’est notre pote Julien. Il avait un rôle de leader le premier jour. Moralité : les flics l’ont chopé direct, et il a passé deux jours au poste. Il a même failli faire de la taule. Ils l’ont accusé de tout et n’importe quoi. Il n’avait rien fait. Seulement, il avait un rôle de leader, et les flics l’avaient repéré. On est allé à son procès, on a bien vu qu’ils voulaient en faire un exemple.

Vos parents, que disaient-ils de tout ça ?

  • Aurélien : Ils ont juste dit « fait gaffe ». Ils avaient plus peur de la police que des casseurs. Ils ne disaient jamais « fait gaffe aux casseurs ». Ils disaient surtout « fait gaffe de ne pas te ramasser une balle de flash-ball ». C’est vraiment dingue ça, que les gens aient si peur de la police !

Ce mouvement, qu’est-ce qu’il a changé pour vous ?

  • Ensemble : Rien.

Dans votre tête ?

  • Aurélien : L’image de la police… Le côté totalitaire de notre gouvernement. Pas dans la théorie, dans la pratique.
  • Pauline : On voit bien que même si on se démène, rien ne bouge.

Mais pour vous, c’était une bonne expérience ?

  • Aurélien : Franchement, ce mouvement, c’était génial.
  • Pauline : Des fois on avait un sentiment de force, comme par exemple quand on marchait tous ensemble sur l’avenue Berthelot. Mais après, quand on voyait nos potes se faire tabasser de la manière la plus crade possible, ça nous cassait direct.

On reproche souvent aux lycéens leur manque d’organisation. Partagez-vous ce point de vue ?

  • Aurélien : L’organisation, ce n’est pas ça qui nous a manqué. L’organisation, elle était comme elle était.
  • Pauline : Ce mouvement, c’était notre rage collective.
  • Aurélien : Ce qui nous a manqué, c’est le courage. Des fois, il aurait fallu attaquer les flics. Et quand ça devait partir, ça ne partait pas. Le problème c’est qu’on n’est pas organisé, mais en même temps, c’est notre force. Oui, le vrai problème, c’est quand il fallait lancer une offensive. On n’avait pas de leader. C’était un mouvement inconscient, sans mot. Enfin si, « à la zob », c’est ça le mot. Les gens des tiékars [14], ils sont venus avec des idées, pas seulement pour tout niquer. Il y avait des antifa [15]. Et puis des petits bobos, comme nous (rires). Il y avait de tout, on était tous mélangés, c’était excellent. Les lycéens étaient tous ensemble.

Avec les gens plus âgés, ceux des syndicats par exemple, vous vous sentiez avec eux ?

  • Aurélien : La CGT, c’est le contraire de nous.
  • Pauline : Ils nous font bien rire. Ils sont bien organisés, mais ils ne font que ça. Ils étaient censés être avec nous, mais en fait, ils étaient contre nous. Quand on était enfermés place Bellecour, ils se sont barrés.
  • Aurélien : Là, l’image de la CGT a chuté chez moi. C’est dommage qu’une grosse organisation comme ça ait été à notre encontre.
  • Pauline : Les gens de droite disaient qu’on était manipulés par la CGT. C’est vraiment n’importe quoi, parce que par exemple, en manif, la CGT nous donnait des autocollants, mais il aurait fallu nous payer cher pour qu’on les porte.
  • Aurélien : La masse d’adultes qui auraient pu nous soutenir ne l’ont pas fait. Même si ce sont les jeunes qui créent l’avenir, ça aurait été bien d’avoir le soutien des adultes.

Merci !


[1] Des flyers, des tracts.

[2] Lycée de Lyon qui a le taux le plus élevé de réussite au Bac, situé dans un quartier huppé.

[3] Prison

[4] établissement pénitentiaire pour mineur en périphérie de Lyon

[5] Groupe d’intervention de la police nationale

[6] J’ai eu peur, je suis vite parti.

[7] Filière scientifique.

[8] Lycée du centre-ville.

[9] Lycée du centre-ville.

[10] Lycée St-Exupéry, sur le plateau de la Croix-Rousse, avec une tradition de mobilisations.

[11] Quartier de Lyon, dans le 3e.

[12] Sérum physiologique, solution qui apaise les effets des lacrymos.

[13] BACeux (prononcé « bacqueux ») désigne les agents des brigades anti-criminalité (BAC).

[14] Des quartiers, c’est-à-dire des gens des banlieues.

[15] Des antifascistes.