L’Émeute

Les lycéen-ne-s et leurs allié-e-s ont manifesté plusieurs façons de vivre l’enthousiasme émeutier. Enthousiasme que tout le monde ne partage pas. On attaque ainsi cette balade en débat par un extrait du journal de la Coordination des groupes anarchistes qui reflète bien la position des organisations anarchistes traditionnelles : l’important est de dénoncer la violence de l’État. Quant aux émeutier-e-s, pas question de s’en dissocier, mais pas question non plus de s’enflammer à leur côtés. Après cette prise de position, une série de questions. Qui décide de l’émeute ? La police, manipulant la rue pour jouer sur l’image du mouvement ? Ou la rue, débordant une police qui n’arrive pas à maintenir l’ordre ? À quel point peut-on être « tous ensemble » dans l’atmosphère chaotique des rues occupées ?

D’abord une question de répression ?

« Des petits groupes, qui se forment devant le bahut, prennent le métro et se retrouvent le double à l’arrivée. Les mêmes groupes qui ensuite se retrouvent dans la rue, au gré de leurs déambulations et des lycées rencontrés. Un seul slogan, systématiquement repris en cœur : “Sarko ! Sarko ! On t’encule !” Des agrégations de plusieurs centaines de jeunes, rejoints par des quidams au fil de leur route, qui ravagent les vitrines, les voitures et le mobilier urbain sur leur passage, s’affrontent à la police lorsque celle-ci tente de leur barrer la route, puis se dispersent pour se regrouper ailleurs. Un vrai casse-tête pour la police, une vraie intelligence tactique de la rue et une véritable capacité de nuisance. »

Nous c’est simple, on a que des pierres
Anonyme
Feuille de lutte Premier Round [1], octobre 2010, p. 3

« Faisons attention aux provocations de la flicaille qui, à la botte du gouvernement et du patronat, s’efforce d’engendrer une spirale de violence réduite (oui “réduite”, autrement, nul doute que la situation leur échapperait complètement) pour discréditer le mouvement social et noyer la contestation dans une surmédiatisation de ces affrontements violents, prévus et montés de toute pièce. »

La jeunesse en colère : quand lycées et universités rejoignent la lutte
Guillaume Goutte 
Hebdomadaire le Monde libertaire [2], numéro 1609, 21 octobre 2010

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« Appel aux démocrates théoriciens du complot : camarades, pour ne plus avoir de doute sur le fait que ce soient ou pas des flics provocateurs qui pètent des vitrines et commettent les divers actes de violence, notamment lors des cortèges noirs parisiens, procure-toi la prochaine fois une barre de fer et pètes-en une en premier. C’est la seule thérapie de choc qui te reste à disposition. »

Le front commun des casseurs
un électron libre et révolté
Recueil de textes En grève jusqu’à la retraite ! [3], 5 novembre 2010, p. 3

« Tout le monde a noté le caractère “bon enfant” des manifestations. Il ne convenait pas au gouvernement Sarkozy. Le ministère de l’Intérieur a donc ordonné l’organisation de démonstrations de force devant les collèges et les lycées pour créer des incidents qui puissent conduire à des lourdes condamnations et que les médias pourraient monter en épingle. Certains secteurs de la police, au moins dans certaines villes, ont organisé des provocations majeures que même la CGT a été contrainte de dénoncer (place Bellecour à Lyon). »

Après la journée d’action du 28 octobre
François Chesnais
Site alencontre.org [4], 1er novembre 2010

« Fédéré par un insurrectionnalisme maoïsant, ce petit entre-soi vit dans une apesanteur sociale qui ne lui permet pas d’avoir un impact politique tangible. […] Composé essentiellement d’étudiants très politisés, de jeunes en ruptures ainsi que de plus rares aînés, ces réseaux informels à l’immaturité foncière constituent un repoussoir pour tous ceux qui seraient tentés par un dépassement des formes actuelles de la vie politique et intellectuelle […]. Leur tactique de provocation, qui consiste à se substituer aux “masses” pour l’initiative mais pas pour la répression, s’est totalement retourné contre eux : les gens, jusque dans leur propre rangs, les ont intuitivement assimilés aux forces de l’ordre, qui n’ont pas manqué d’user de la situation avec brio. »

Le milieu radical
Collectif politique Lieux communs
Feuillet la Lutte à la croisée des chemins  [5], janvier 2011, p. 5

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Pour être ensemble, calme ou furie ?

« Il faut s’arrêter sur ce caractère “bon enfant”. Dans le quotidien Libération (29 octobre 2010), Luc Peillon rapporte une observation de Lilian Mathieu, sociologue au CNRS, à savoir : “Le fait que la ‘pagaille sociale’ soit limitée, maintenue à un niveau de basse intensité, a permis à un large public de l’intégrer.” Ce sont les salariés eux-mêmes et pas seulement les centrales syndicales qui ont choisi d’imprimer cette “basse intensité”. Elle a exprimé la volonté que la plupart d’entre eux ont eu à la fois de ne pas “se monter la tête” et de préserver certaines avancées de la mobilisation. Les unes, comme le fait de sentir sa force par le nombre, de vivre le côtoiement chaleureux de la manifestation, sont presque basiques, mais même en France on pouvait penser qu’elles étaient en voie d’oubli. »

Après la journée d’action du 28 octobre
François Chesnais
Site alencontre.org [6], 1er novembre 2010

« Pourquoi cette guérilla sociale et citoyenne se devrait-elle d’être pacifique ? Non pas par choix de la non-violence comme principe intangible. Je continue à penser que, dans certaines situations où les classes dominantes imposent le maintien de leur pouvoir par la violence physique, et dans lesquelles alors des moyens démocratiques minimaux ne sont pas à disposition, le recours aux armes peut se justifier. Mais nous ne sommes pas du tout dans ce cas de figure aujourd’hui en France. Et l’équivalence erronée “sarkozysme = fascisme” participe de l’inintelligence de la situation dans certains milieux critiques comme du brouillage relativiste des repères propre à certains secteurs de la culture contemporaine (souvent appelés “post-modernes”). Mais la constitution d’un mouvement pacifique préservant l’intégrité des personnes n’implique pas de se priver d’actions symboliques contre des biens (du type démontages de McDonald’s ou pourquoi pas de banques, fauchages d’OGM, etc.).Une telle orientation pacifique d’une guérilla sociale et citoyenne durable exprimerait alors stratégiquement et tactiquement trois dimensions au moins : 1) le sécuritaire constituant encore un point fort de légitimité du pouvoir sarkozyste, il faut s’efforcer de lui ôter de la légitimité et pas de lui en donner en plus ; 2) la violence, en l’état, constitue un facteur diviseur dans le mouvement, susceptible d’éloigner certains secteurs plutôt que d’élargir son assise ; et 3) contrairement à la marchandisation capitaliste des humains, il faut montrer dans nos actions mêmes que nous établissons une distinction impérative entre les objets et les personnes. »

Pour une guérilla sociale durable et pacifiste
Philippe Corcuff
Site mediapart.fr [7], 18 octobre 2010

« Pourquoi ne pas s’emparer de ce moment qui voit défiler des masses d’autocollants et de promeneurs derrière les syndicats pour tenter d’exprimer et d’expérimenter autre chose ? Pour cracher notre rage en affrontant les keufs, en détruisant des vitrines, en incendiant des lycées, en ravageant des administrations ou des permanences électorales, en reprenant la rue, en foutant le bordel à droite à gauche pour bloquer et saboter l’économie. Pour expérimenter des pratiques nouvelles et vivre des rencontres à partir de perspectives qui rompent avec l’existant, partager une haine contre la condition commune qui nous est faite, et en sortir quelques bonnes idées. »

Détruisons tout ce qui nous détruit
Anonyme 
Recueil de textes Les mauvais jours finiront [8], novembre 2010, p. 1

« Des contrôles d’identité aux arrestations, en passant par les menaces d’emprisonnement en cas de refus de réquisition, l’État n’a pas lésiné sur les moyens de pression en utilisant comme à son habitude le recours à la matraque. Bien que cette démarche soit aussi vieille que les luttes ouvrières, la violence de l’État via sa police et sa justice, se renforce à chaque mouvement. […] Les “casseurs” et “hors-la-loi de bloqueurs” sont avant tout des lycéens et des travailleurs en lutte, utilisant les moyens qu’ils ont à leur disposition. Et jusqu’à preuve du contraire, ces moyens n’ont jamais été aussi violents que ceux utilisés par l’État et les patrons pour nous spolier, nous exploiter et nous faire taire. »

Espoir et déception
Retour sur les contradictions d’un mouvement social

Groupe Un Autre Futur de Montpellier
Infos et Analyses libertaires [9], numéro 85, décembre 2010.

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ANYÖNE.
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« Or, le pouvoir ne devient pas plus autoritaire, mais c’est l’emprise de la capitalisation sur les rapports sociaux et les individus qui devient généralisée. Nous pensons en effet que la tendance réelle à une “criminalisation” des luttes provient bien plus de la faiblesse quantitative de ces luttes que d’une variation dans l’intensité de la répression (Cela heurte parfois certains des militants les plus récents quand des plus anciens leur font remarquer que la répression des années Marcellin, dans l’après 68 et le début des années soixante-dix, n’a rien à envier à celle des années Sarkozy. L’effet Sarkozy ce n’est pas principalement d’accroître la répression mais de décomplexer la bêtise.). »

L’insurrectionalisme qui vient ?
Revue Temps critiques
Feuillet Interventions  [10] , numéro 10, octobre 2010, p. 6


[1] Premier Round. Le blocage, une idée qui circule
Feuille de lutte composée de 2 pages A3 recto-verso réalisée et diffusée à Lyon pendant le mouvement, elle a été distribuée sur les différents piquets de grève et lieux militants, ainsi que mise en ligne sur le site rebellyon.info. Entièrement anonyme, elle a été publiée ensuite dans le journal Outrage et a connu un second numéro nommé Deuxième Round.

[2] Le Monde libertaire.
Hebdomadaire de la Fédération anarchiste Hebdomadaire diffusé nationalement en kiosque et par abonnement, c’est l’organe de presse de la FA depuis 1954.

[3] En grève jusqu’à la retraite ! Journal francilien de lutte contre le Capital et contre l’État
Recueil de textes de 4 pages composé essentiellement de tracts et d’analyses publiées précédemment sur paris.indymedia.org et juralibertaire.overblog.com.

[4] alencontre.org
Site se présentant comme une « revue politique virtuelle en Suisse, contre-information, analyse du capitalisme. »

[5] la Lutte à la croisée des chemins. Notes sur le mouvement social d’octobre 2010.
Feuillet de 13 pages rédigé par un collectif politique basé en Île-de-France. L’introduction annonce : « Nous nous tenons à ce qui nous semble être la lucidité, qui est encore la meilleure arme contre les illusions, l’impuissance, le désespoir. […] Nous tentons de présenter ce qui nous paraît significatif, non au regard d’une humeur ou d’une quelconque science, mais en fonction d’un projet historique dans lequel nous nous reconnaissons, l’instauration par le peuple d’une démocratie radicale – ou directe. » Le feuillet a été mis en ligne sur leur site magmaweb.fr.

[6] alencontre.org
Site se présentant comme une « revue politique virtuelle en Suisse, contre-information, analyse du capitalisme. »

[7] mediapart.fr
Site d’information payant existant depuis 2008, très lu par le milieu intellectuel parisien, il se définit comme un « journal d’information numérique, indépendant et participatif » et se veut un lieu de débat de la gauche institutionnelle. Son directeur, Edwy Plenel, a dirigé le journal le Monde de 1996 à 2004.

[8] Les mauvais jours finiront
Recueil de textes qui se présente comme « une petite contribution à la lutte en cours, un recueil de quelques textes issus de différentes villes et qui nous ont semblé intéressants ». Publication unique formée de 4 pages A4, elle a probablement été diffusée en version papier sur la région parisienne, et une version web a été mise en ligne sur le site non-fides.fr, qui se présente comme une « base de données anarchistes ».

[9] Infos et Analyse Libertaires.
Périodique de la Coordination des groupes anarchistes
Bimestriel de quelques pages diffusé par les militant-e-s dans les quelques villes ou l’organisation est présente, il se présente comme « l’un des principaux outils d’expression des militantes et des militants de la CGA. En effet, le contenu de chaque numéro est fixé en réunion par les groupes et les liaisons de la CGA qui se chargent ensuite de rédiger les articles et de diffuser le journal. »

[10] Interventions
Revue dont le numéro consacré à une critique de l’insurectionnalisme a été assez largement diffusé et lu dans les milieux autonomes. Elle « s’inscrit dans le cadre théorique de la revue Temps critiques », qui elle-même se présente comme n’étant « pas une revue confidentielle s’adonnant à la pure théorie, mais plutôt un état des lieux de l’activité critique en France et dans le monde ; un effort pour concevoir une action politique qui tienne compte des transformations du capitalisme et de ses nouvelles contradictions ; une critique qui affirme le devenir-autre des rapports entre l’individu et la communauté humaine. »