Hé ! Les étudiants, Vous faites quoi ?

Hé ! les étudiants, vous faites quoi ? C’est la question que beaucoup de monde a posé pendant le mouvement, avec en tête le souvenir du CPE et de l’alliance victorieuse entre le monde de l’université et celui des salarié-e-s. Jorg nous raconte ici les semaines agitées vues de la fac. Pour comprendre cette absence des étudiant-e-s et découvrir ce qu’ont fait celles et ceux qui étaient présent-e-s. Dans la rue, bien sûr.

Jorg est étudiant depuis plusieurs années à l’université Lyon 2 et a déjà vécu plusieurs mouvements sociaux et occupations de la fac. Entretien réalisé par Collaps en avril 2010, au calme dans un local militant lyonnais.

Les cours à Lyon ont vraiment commencé fin septembre. Est-ce que le mouvement contre la réforme des retraites avait déjà une existence sur la fac, issue de l’année précédente ?
Non, il y avait eu quelques trucs l’année précédente, mais il n’y avait pas de volonté de « construire un mouvement ». À la rentrée, le mouvement était déjà bien entamé à l’extérieur de la fac, et rapidement des assemblées générales ont été organisées, qui réunissaient au début une centaine de personnes. Il y a eu quelques tentatives de differ [1] des tracts, et rapidement les militants de la fac sont allés voir ailleurs, des copains sont allés faire des diffs de tracts devant les lycées. Sur la fac, les AG n’ont pas trop pris jusqu’au moment où il y a eu la première fermeture administrative.

Ils ont fermé la fac alors qu’il n’y avait pas vraiment de mouvement ?
Oui, c’est ça. Les copains, sur Bron, à moitié pour rigoler, ils ont voté le blocage. Je crois qu’ils étaient quatre-vingt à voter ça à l’AG tout en sachant ce ne serait pas appliqué. Mais comme l’administration n’avait pas de bonnes infos sur l’état du mouvement, ils ont fermé la fac. Et comme la fac était fermée, la dynamique était plus tournée vers l’extérieur et a surtout consisté à aller dans la rue et essayer de rattraper les groupes de lycéens. Avec l’administration, on a joué à ce petit jeu-là pendant tout le mouvement : à chaque fois que la fac réouvrait, la mobilisation reprenait, et hop, la fac refermait. La première fermeture a duré une semaine, puis ensuite trois jours, puis deux jours. Tu rajoutes à ça les vacances universitaires, ça fait qu’au final la fac était fermée pendant plus ou moins tout le mouvement. Donc en pratique, la volonté de créer un mouvement autonome étudiant a été très peu portée. Puis en fait, comme les lycéens sont partis rapidement en cacahuètes, on leur a couru après.

Avant de rentrer dans le détail de ce mouvement, ou non-mouvement, est-ce que tu peux nous présenter un peu le paysage militant à Lyon 2 ?
Justement, maintenant on est dans le résultat du rapport de force qui s’est instauré pendant le mouvement. C’est-à-dire que là maintenant il y a toujours nos chers camarades de l’UNEF [2], qui ne servent à rien. Leur position c’était celle de leur bureau national : « Il faut accompagner les travailleurs, mais il ne faut pas de mouvement séparé chez les étudiants et les lycéens. » Ils diffaient des tracts, mais ils n’ont pas mobilisé. Ils voulaient annoncer les manifs, mais pas construire un mouvement. En tant qu’interlocuteurs du gouvernement, ils voulaient rester crédibles et ne pas faire un mouvement sur cette réforme qui n’est pas spécifiquement étudiante. En plus de ça, ils sont sur la ligne PS de dire « en 2012, on reviendra sur tout ça », ce qu’ils ne feront d’ailleurs sûrement pas. L’UNEF n’est pas très aimée parmi les étudiants de Lyon 2, mais ça reste l’organisation qui a la plus grosse force de frappe financière et humaine. Quand ils décident de diffuser quelque chose, ils peuvent faire en sorte que tous les étudiants l’aient entre les mains.
Les autres syndicats sur la fac, il y a la Cé [3], qui vient du mouvement contre le CPE, mais c’est anecdotique car il ne sont que deux ou trois, et puis il y a la FSE [4]. Eux sont sur une ligne mouvementiste : « Il faut essayer de créer un mouvement autonome des étudiants » et, en même temps, ils ont essayé de participer à l’initiative de Sud et de la CNT [5] de faire des AG interprofessionnelles. Donc niveau syndical c’est surtout la FSE qui a été active.
Ensuite il y à quelques bouts du Parti communiste qui traînent sur la fac, la JCML [6] qui ont aussi fait un peu de boulot. Et ce mouvement à donné l’occasion à la JC [7] de renaître de ces cendres. A partir du 10 octobre ils ont commencé à apparaître et à être énormément.

Et il y a des gens qui militent hors des organisations ?
Oui. Il y à tous les copains : mais là, c’est plus difficile à cerner. Chacun, selon ses potes et les idées qu’il a derrière la tête a fait quelque chose de différent pendant le mouvement. Je sais qu’il y a des copains qui ont fait un peu des projections [de films] sur Bron, qui essayaient de faire vivre un peu le campus. Pas mal sont plutôt allés voir ce qui se passait du côté des lycéens. C’était assez rigolo, car lorsque tu arrivais près d’un groupe de lycéens, tu tournais tout autour pour dire bonjour aux copains qui traînaient là.

Et là ça représente combien de personnes à peu près ?
Une vingtaine à bien se connaître et à se coordonner. Ensuite il y en a plein d’autres qui sont actifs mais qu’on ne connaît pas.

Et ça reste entièrement informel ?
On créé des collectifs thématiques qui se structurent de manière autonome. Par exemple, il y a des copains qui ont lancé un collectif contre la précarité avec des gens du personnel de la fac. Mais hors de ça, on est plus proche d’une bande de copains, que moi j’appelle anarchistes parce que c’est facile, mais chacun va avoir sa propre façon de se nommer. Surtout c’est plein de gens qui ne se donnent pas particulièrement d’identité.

Donc comment ça se passait ces moments « autour » des lycéens pour toi et les gens avec qui tu y allais ?
Sur le coup des dix heures je commençais à prendre mon téléphone, parce que je savais que les lycéens étaient déjà en ville et que c’était le moment où j’avais le plus de chances de les choper. Généralement j’avais déjà des textos qui me donnaient une indication d’un endroit où ils pouvaient être. En fonction des textos je passais deux, trois coups de fil. Ensuite « Vaï vaï » je passais prendre une pote qui habitait sur le chemin et tous les deux on essayait de retrouver le cortège. Une fois qu’on l’avais trouvé, en gros ça ressemblait à ça : des lycéens à un endroit, des étudiants autour, et les flics autour de tout ça. Et en gros : c’était pas très intéressant. En fait les flics nous repéraient super vite. Parce que ça se voit qu’on était pas lycéen, et nous on avait peur du coup de vraiment rentrer dedans avec eux.

C’est-à-dire, peur de quoi ?
On savait, parce que c’est arrivé les premiers jours, qu’ils arrêtaient plus facilement les étudiants. D’une part parce qu’ils ont cette idée que les étudiants sont des éléments perturbateurs, que ce sont eux qui rendent les lycéens fous. D’autre part, après l’arrestation, une fois au tribunal on mange plus qu’un lycéen. À la fois parce qu’on est majeurs, et puis les juges diront : « Mais qu’est-ce que vous foutiez avec les lycéens ? Vous êtes étudiants, chacun doit rester bien à sa place. »
Donc les étudiants que j’ai vus, ils ne jetaient pas de cailloux. Ils étaient plutôt là avec le sérum phy, parce qu’ils savaient que s’ils étaient repérés avec un caillou, ils allaient se faire arrêter. Donc de loin, on aurait dit qu’il y avait une armée de RG autour des lycéens, mais en fait c’était des étudiants en train de se demander : « Mais putain ! Merde ! Maintenant je fais quoi ? »

Et vous aviez des rapports avec les lycéens ?
Le premier contact c’est « J’ai du sérum phy, t’en as besoin ? » Pour la plupart des lycéens les rapports s’arrêtaient là. Et puis, il y a ceux qui commencent à politiser leur engagement sous des formes conventionnelles. Du coup tu peux plus facilement leur parler, tu partages des façons d’être qui permettent de se rencontrer.

Tu peux nous raconter une rencontre avec ces lycéens ?
Paradoxalement ça n’a pas forcément été la rencontre la plus agréable. à un moment où la fac était ouverte, on a essayé de faire pression sur l’administration pour lever l’obligation d’assiduité des étudiants. Alors on a fait des tracts pour appeler à préparer une action. Les tracts ont été diffés, y compris devant quelques lycées, ces lycéens sont venus à la fac pour participer, sur le campus des quais. Et, le même jour, une manif lycéenne poursuivie par des keufs a débarqué à la fac, amenée par des copains étudiants qui essayaient de les ramener à l’intérieur des locaux dans l’idée de les protéger.
Et quand je disais que la rencontre n’a pas été des plus agréables, c’est que les lycéens qui étaient déjà à l’intérieur ont essayé de fermer le portail devant le cortège, en gueulant : « C’est les casseurs ! C’est les casseurs ! » Donc ceux qui étaient spontanément venus nous voir, ce n’était pas forcément ceux avec qui on était le plus potes.
Mais c’est même plus compliqué que ça. Parce que les mêmes lycéens que j’ai vu fermer le portail, c’est des gens que j’ai vus par la suite balancer des trucs sur les flics et courir dans les lacrymos. Donc c’est pas simplement une différence entre eux sur la confrontation. à mon avis c’est l’effet du lavage de cerveau qui leur a été fait : les lycéens du cortège venaient de lycées techniques, alors que les lycéens qui étaient déjà sur la fac venaient de lycées généraux. En fait je sentais ce truc de guerre de classe : « C’est les prolos qui débarquent. » Alors je ne sais pas si c’est encore plus puant, ou si c’est moins puant, en tout cas c’est une espèce de peur de l’autre.

Et finalement qu’est-ce qui c’est passé ?
Finalement on s’est pris la tête entre étudiants. Le cortège lycéen, lui, est entré dans la fac, puis est reparti en manif avec quelques étudiants. Il y a eu quelques arrestations, mais moins que le massacre qu’on craignait. Et ensuite, l’administration s’est servie de cette petite histoire pour justifier de nouvelles fermetures de la fac, sur le thème « il y a des incursions extérieures ».

Et plus généralement, tu as eu d’autres interactions avec les gens qui étaient dans la rue ?
Avec quelques copains, on s’est dit que si on n’arrivait pas à faire un mouvement étudiant, alors on pouvait au moins taxer des thunes aux étudiants pour le mouvement. Donc on s’est organisé sur les caisses de solidarité, on a récolté un peu de thunes, 200 euros, et on est allés à Feyzin (voir Vive la mouche !) leur apporter. On a mangé avec eux, discuté, certains copains y sont retournés ensuite. Moi je suis passé quelque fois à la Mouche, apporter le café, boire des bières, mais rien de bien folichon. Mais aussi j’ai fait des rencontres sous les lacrymos.
Tu t’échanges du Maalox, une blague sur un CRS. Tu passes une heure ensemble pendant laquelle tu fais attention l’un à l’autre.

Tu disais tout à l’heure qu’en fait c’était pas intéressant d’être tout ce temps dans la rue ?
C’est plus compliqué que ça. Moi je me suis bien amusé, mais tu vois on ne participait pas à l’émeute. On faisait de l’éventuel soutien aux arrêtés, mais ça faisait une quarantaine de personnes qui finalement n’ont servi à rien. Si on n’avait pas été là ils ne seraient pas morts non plus, ils n’auraient pas perdu des yeux à cause des lacrymos. C’était kiffant sur le moment de courir partout comme pendant le mouvement Fillon. Mais au final on n’a pas fait grand chose. Et il y n’a pas énormément de contacts solides qui en sont ressortis. Si encore on avait maintenant des liens fous avec les lycéens je dirais : « Ouais, ok. » Mais ce n’est pas le cas.
Un mouvement ne doit peut-être pas forcément servir à quelque chose, mais je ne suis pas particulièrement fier de ce qui a été fait pendant ce mouvement. Je me suis bien amusé mais ça ne va guère plus loin. Si on compare ce mouvement-ci avec d’autres mouvements où on pouvait occuper la fac, on se rend compte qu’en occupant, on faisait plus de choses. Et avec des gens différents : les hippies de la fac, des tentatives avec les profs, etc. Il y avait quelque chose qui se construisait. Il y avait un avant et un après. Cette année, l’après n’est pas tellement mieux que l’avant.

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En fait c’est peut-être la perte de la fac comme terrain de lutte qui est déterminante ?
Oui, enfin la fac n’est pas forcément perdue pour toujours. C’est sur ce coup-là, on n’a pas réussi à l’avoir. En tout cas, ça montre notre incapacité à s’émanciper de la fac comme terrain de lutte, à construire sur des bases différentes un mouvement différent. Partir sur des bases strictement étudiantes pour un mouvement qui ne se passe pas principalement sur la fac, on constate que ça ne marche pas.

Moi j’ai été marqué par l’absence de mots dans les manifs. Banderoles, tracts, slogans, tout ça était très largement absent.
Oui, on a remarqué ça aussi, mais qu’il n’y ait pas de slogan, moi, ça ne me dérange pas, du moment que je sais plus ou moins pourquoi les gens sont là.

Et là tu le savais ?
D’un côté je ne le savais pas, parce qu’ils ne le disaient pas vraiment. Mais dans l’acte de sécession qu’est une manif bordélique, il y a déjà une revendication. C’est déjà politique. Et c’est peut-être pour ça que les seuls à avoir crié des slogans c’est la JC, parce que pour eux, cette contestation-là n’était pas politique. Donc ils essayaient de coller leurs vieilles formes de protestation par-dessus. Et nous, on était acteurs, mais avec un pas sur le côté. Je me serais mal vu arriver en disant : « Ouais j’ai des supers slogans pour votre manif. »

Mais est-ce que ça ne serait pas intéressant de penser des formes d’intervention propre de toutes ces personnes qui viennent dans la rue sans être des lycéennes ? Une façon d’intervenir qui ne serait pas « à la place de » mais « avec » ?
Oui, mais en fait, ce que je disais sur le fait qu’on ne soit pas vraiment acteurs concerne seulement les jours avant le 19, avant la grosse manif et le bordel place Bellecour. Parce qu’à partir de ce moment-là, il y avait aussi des travailleurs dans la rue, et la peur de se faire immédiatement repérer et choper était moins forte. Donc du moment que tu es plus nombreux, avec des travailleurs, ça devient un bordel émeutier où tout le monde peut prendre sa place. Il y en a qui aiment jeter des cailloux, d’autres qui sont plus rassurés à rester avec une trousse de soins sur eux. L’enjeu c’est d’arriver à être assez nombreux comme non-lycéens pour se mélanger aux lycéens dans une offensive de dégradations et d’affrontements avec la police. Donc la question que tu posais sur une intervention propre aux non-lycéens ne se pose pas tant qu’on n’est pas assez nombreux pour se mélanger vraiment. Et ce moment-là peut être vu comme une simple attente du moment où on serait assez nombreux pour que la police ne puisse plus nous reconnaître. Si on est super nombreux, qu’on est tous là, ils ne vont pas nous repérer. Autant un étudiant se distingue super vite d’un lycéen, autant un étudiant peut se confondre dans les travailleurs.

Et pour finir, est-ce que tu peux nous dire un mot de la criminalisation des mouvements à la fac ? Cette année on a quand même eu des communiqués assez délirants de la présidence ?
Oui, c’est de pire en pire au fil des années. Cette année, on a appris qu’il y avait eu des ordres du ministère pour les universités de Toulouse le Mirail, Rennes 2 et Lyon 2, connues comme facs de gauchistes. Il y avait des directives ministérielles sur « comment empêcher qu’il y ait un mouvement qui parte » en faisant notamment fermer la fac. Donc les fermetures administratives à répétition venaient en fait du ministère. C’est des copains de la FSE qui ont transmis cette info.
Tiran [8] y a mis de sa personne, notamment à travers des communiqués délirants : pendant une nuit d’occupation, une poubelle pleine d’archives a été brûlée. Ce petit feu de poubelle est devenu dans les mots de la présidence : « Des archives ont été brûlées. » Puis : « Les archives de psycho ont été brûlées. » Ce qui, dans les réactions sur Internet, pouvait même se transformer en : « Les dossiers des étudiants en psycho ont été brûlés. » Alors qu’il s’agissait de dossier qui avaient été jetés par des secrétaires auparavant ! Et tout était comme ça. Le jour où Tiran s’est fait bousculer parce qu’il a débarqué avec un garde du corps dans un amphi occupé, c’est devenu dans ses mots : « Des gens cagoulés m’ont mis des coups de barre de fer. » Il a dû prendre un ou deux coups dans les tibias, mais je sais qu’il n’y avait ni cagoules, ni barres de fer. Et pourtant, cette affaire a eu un écho énorme dans la presse, avec même un communiqué de Pécresse. Ça pose la question du lien des militants actifs hors des organisations avec les grosses orgas et avec les médias. La désinformation à cette échelle ne serait peut-être pas possible si une orga comme l’UNEF était plus ou moins en protection. C’est la question de l’entretien de liens faibles avec les organisations, plutôt que de l’absence totale de liens.
Plus que l’organisation, c’est à mon avis le rapport avec les journalistes qui est en jeu. Au nom de la radicalité et de la dénonciation des mensonges médiatiques, dans un mouvement, on ne s’intéresse jamais aux postes de « relation presse » ou à ce genre de trucs. Le résultat, c’est que lorsqu’une histoire comme ça arrive, on n’a aucun moyen de contredire la présidence.
Mais sur cette question du sectarisme militant et du fait d’entretenir des liens avec les autres, j’ai l’impression qu’on est sur la bonne voie dans le milieu lyonnais, qu’on va vers le moins pire de ce point de vue-là.


[1] Diffuser

[2] Union nationale des étudiants de France, syndicat étudiant

[3] La Confédération étudiante, un autre syndicat étudiant.

[4] Fédération syndicale étudiante.

[5] Confédération nationale du travail, anarchosyndicaliste et syndicaliste révolutionnaire.

[6] la Jeunesse communiste marxiste-léniniste.

[7] Jeunesse communiste.

[8] Le président de la fac Lyon 2. Tiran c’est son vrai nom.