Alliances émeutières

L’irruption des lycéen-ne-s a été accompagnée par de nombreuses personnes de façons assez différentes : en participant directement aux événements, en soutenant les jeunes révolté-e-s ou même en cherchant à les dissuader de s’exposer ainsi à la répression. Plongée dans une journée agitée en suivant les pas de Gaby, qui n’est pas lycéen et qui est venu avec ses amis pour participer aux blocages des lycées.

Gaby, un gars blanc dans le milieu de la vingtaine, ses parents sont fonctionnaires.

Les premiers jours on fait un peu le tour des lycées pour voir comment ça se passe. Si y’a des gens chauds, si ça bloque. Au début pas de blocage, mais quelques prises de contact. Je me dis que quand même la prochaine fois faudra mettre un sac à dos car là on est vraiment les seuls à ne pas en avoir. Au bout de deux jours ça y est ça part, ça bloque. On s’y met aussi, on transporte les barrières de chantiers, les poubelles, on est une petite dizaine d’amis à se retrouver là. Quelques personnes nous demandent qui on est et ce qu’on fait là. D’abord j’ai répondu que j’étais étudiant, je me disais que ça passerait mieux. Il n’aura pas fallu beaucoup de temps pour que finalement je leur dise ce que je fais vraiment dans la vie. RMIste sans RMI. J’étais plus content de dire ça car après on causait de comment je me démerdais avec mes potes et c’était agréable de voir de la curiosité, de l’envie parfois, à l’évocation de nos modes de vie.

Des questions sur comment on fait pour bouffer, se loger, etc., si ce n’est pas trop dur.
– Bah non c’est pas dur, c’est même plutôt marrant, t’es avec tes potes, tu fais ce qui te plaît, la bouffe on la récupère sur les marchés ou dans les poubelles des magasins…
– Aaaaa mais c’est pas trop dégueu ?
– Non pas du tout, ils jettent tout emballé, c’est cool.
– Mais comment vous faites pour payer votre loyer sans travailler ?
– Des fois on fait des petits boulots d’un mois, rarement plus, après c’est plus sur les arnaques à la CAF, les RMI de certaines personnes, et puis la débrouille au final.
– Finalement l’État il vous sert bien, non ?
– C’est lui qui a commencé après tout.

Tout ça va très vite et puis on passe de groupe en groupe, tout le monde est fébrile. On se « check [1] » entre amis vite fait pendant les moments de flottement. On sent la fébrilité, l’excitation qui monte, l’envie de pousser à ce qu’il se passe plus de choses, d’aller plus loin dans le conflit. Mais on se rappelle qu’on s’est dit de ne pas pousser vers ce que nous on veut, mais plutôt de soutenir les lycéens dans leurs choix. Essayer d’éviter les écueils de la manipulation, du noyautage, qu’après c’est pas très chouette pour relationner ensemble, surtout si ça se passe mal. Encore quand ça se passe bien y’a toujours des contents, mais si ça râpe, là c’est plus compliqué. Enfin je dis ça, c’était dans un coin de ma tête : ne pas tendre le bâton pour se faire battre. On en avait envie c’est clair, mais on savait à quoi s’attendre. Eux pas. (Je dis pas ça comme s’ils n’avaient aucune expérience et comme si nous on savait tout mais, plus pour essayer de rendre cette impression de décalage.) Alors quand le principal débloque une entrée, on reste tranquille. Finalement un groupe de lycéens décide de faire une chaîne humaine pour refermer cet accès. Moi et quelques-uns, on se joint à l’action. Sous le feu des projecteurs et des téléphones on se masque comme on peut. La tension monte avec le dirlo qui d’un coup me remarque et me demande qui je suis, ce que je fous là, pourquoi je me masque. Je lui explique calmement, il s’excite, alors je lui réponds que c’est parce qu’il pue de la gueule que je mets mon écharpe sur mon nez. Là ça part, avec deux collègues à lui ils décident de me tirer dans l’enceinte du bâtiment. Les gens qui font la chaîne me retiennent et me ramènent à l’extérieur. Là, je me dis que je ne vais pas me faire remarquer plus que ça et je décide de me barrer. Ça crie pas mal, ça rigole aussi.

– Ouah comment tu lui as parlé au dirlo, t’es dingue ? Faut pas parler mal comme ça !
– C’est lui qui parle mal, t’as vu on est tranquilles et lui il jappe, il se sent plus pisser, c’est sa guerre, genre il fait le héros.
– Mais oui c’est un teubé [2] mais t’es pas du bahut toi ?
– Et non, c’est pour ça aussi j’ai pas peur de lui.

Et là, on se raconte l’histoire, on se refait les dialogues deux, trois fois. Je me casse et en me retournant je m’aperçois que le dirlo et un pote à lui me suivent. Je les invite donc à me rejoindre dans la ruelle d’à coté où personne ne pourra nous voir pour qu’on puisse « s’expliquer » tranquille. Ça leur a tordu le groin aux cravateux tellement qu’ils me suivent pour de bon. Quand on arrive dans la ruelle, je pense : « Dès que tu les fumes tu décarres fissa. » J’arrive pas à me dire autre chose, je fais demi-tour et je me dirige vers eux, et là je vois cinquante personnes au moins arriver en courant. Du coup je me barre tranquille et fin de l’épisode.

JPEG - 348.5 ko
ANYÖNE.
anyone.4ormat.com

On retourne vers le portail, y’a des poubelles enflammées dans lesquelles sont jetées des déos qui explosent, ce qui constitue pendant un temps l’attraction principale. Les pompiers déboulent et arrosent toutes les poubelles et les barricades sous les huées ; quelques projectiles partent sur eux tout de même. Après quelques discussions on décide de ne pas rester là à attendre qu’une manif passe et on part rejoindre une manif sauvage un peu plus loin. On arrive sur une place de marché où les flics bloquent un des bouts de l’avenue et arrêtent des gens. On reste là quelques temps à se demander quoi faire, et finalement un mouvement de départ pour descendre le cours Gambetta se dessine. Pendant qu’on marche avec un groupe de lycéens de Bron Bat’ [3] que des amis ont rencontré quelques temps auparavant on les entend prévenir nos potes qu’on est de la BAC [4] ! Après éclaircissements, quelques protestations d’indignations et des présentations en bonne et due forme ils nous disent : « Ouais mais vous avez vu aussi comment vous êtes fringués et comment vous vous déplacez, on dirait la BAC ! »

On se balade en petits groupes à la recherche d’une manif sauvage, d’un cortège, on passe devant plusieurs lycées, et on est rejoint par plusieurs bandes de gens. à l’arrivée à la grille d’un lycée qui est bloqué par des poubelles, des gars s’esclaffent : « Téma [5] comment elles sont toutes en ordre et bien rangées leurs poubelles, c’est pas comme ça qu’il faut faire ! » C’était assez drôle à voir. Assez vite on se rend compte que le courant passe mieux avec eux, y’a pas de chichi, personne peut saquer les bleus, la débrouille y connaissent, le même ras-le-bol de se sentir comme une proie pour les deks [6], mais que ce coup-ci ça va changer ! En tout cas le reste de la journée se passera à marcher, à s’embrouiller avec des pions de lycées ou des dirlos, le chauffeur du tram qui refuse de démarrer pour nous emmener vers Bron Bat’, quelques tags, un trajet en bus. L’arrivée à Bron Bat’ où y’a un type qui dit : « Moi je m’en fous des retraites, je veux tout niquer ; dans mon lycée c’est des bâtards. »

On vient pour la vengeance. Direct on attrape toutes les poubelles et les barrières qu’on trouve et on commence à quelques-uns à jeter des pierres sur les fenêtres du lycée. Un type qui fait des travaux sort et prend des photos ce qui lui vaut une bonne grosse pierre au niveau de sa tête ; mais chance pour lui, elle rebondit sur le grillage. Avant de partir on retourne un conteneur à verre et on y met le feu. Puis direction le métro, ça casse un peu, tout le monde est content, ça chante, ça crie, direction Bellecour. Là, une vieille décolorée en blond glisse à une jeune fille près de nous : « Vous pouvez casser ce que vous voulez mais ne faites pas de mal hein ? » Nous on se décide à sortir du métro avant Bellecour, rendez-vous pour demain.

Dans les semaines et les mois qui ont suivi on a revu quelques personnes qu’on avait rencontrées dans ces moments là, mais finalement c’est avec des personnes dont on était « plutôt proches mais pas tant que ça » qu’on s’est le plus rencontrés, découverts. C’est avec ces amis que ça a renforcé des sentiments de confiance, voire peut-être même créé parfois. Au final, les plus belles rencontres, je les ai faites avec mes amis.


[1] Vérifie d’un regard si tout va bien.

[2] Bête

[3] Lycée professionnel du bâtiment de Bron.

[4] Brigade anti-criminalité, cowboys de la police en civils.

[5] Regarde !

[6] La poulisse.