Inconnu des services de police

Plusieurs mois après les semaines agitées, la machine répressive est encore à l’œuvre. Les révolté-e-s d’octobre passent en cour d’appel et beaucoup prennent des peines de prison ferme. Il s’agit pour l’État de les renier en tant que personnes en lutte et de les qualifier de délinquants. Dès les premiers procès, les autorités avaient communiqué sur le profil des incarcérés, qui ne seraient « pas des lycéens, mais des casseurs ». Or les séances du tribunal montrent une réalité bien différente : la plupart des personnes inculpées sont inconnues des services de police. Et évidemment, les jeunes accusé-e-s d’avoir jeté une pierre ou brûlé une poubelle ont une vie sociale, au lycée comme ailleurs.

Des personnes investies dans la caisse de solidarité dressent un bilan de la répression et en profitent pour glisser quelques conseils pour la prochaine fois.

Ce texte a été écrit en avril 2011 par plusieurs personnes investies dans la caisse de solidarité. Pour contacter la caisse, c’est toujours au 06.43.08.50.32 ou sur caissedesolidarite@riseup.net

Face à l’intensité des manifs lycéennes pendant le dernier mouvement, la machine police-justice-prison a fonctionné à plein. On le sait, chaque mouvement comporte son lot d’arrestations et de jugements, et ici l’appareil judiciaire a fermement emboîté le pas aux flics dans un travail commun de répression et de dissuasion. Ça se passe toujours comme ça, la police arrête et transmet les dossiers au tribunal qui condamne.

En octobre, on peut dire qu’ils n’ont pas chômé, avec en l’espace d’une semaine pas moins de 320 interpellations. Les profils des personnes qui se font serrer sont variés : ça va du collégien de quinze piges au badaud qui n’avait rien à voir avec la choucroute, en passant par le syndicaliste CFDT. Les lycéens restent quand même la cible favorite des flics. C’est eux qui se retrouvent le plus devant la justice plutôt que le citoyen qui taffe. L’arrestation est déjà une technique de maintien de l’ordre. Elle permet au moins le temps d’une gardav de neutraliser de potentiels fauteurs de troubles et de terroriser les autres qui voient leur pote se faire embarquer. La violence des arrestations est d’ailleurs une force de dissuasion, et les flics s’en donnent à cœur joie. Impossible de savoir le nombre exact de blessés durant ces manifs d’octobre. Les techniques de maintien de l’ordre et d’arrestations ont évolué tout au long du mouvement. Les deux-trois flics de la BAC se sont transformés en meute de bulldogs. Pour couronner le tout même ceux du GIPN [1] se trimballaient cagoulés dans un blindé aux portes ouvertes, prêts à sauter sur n’importe qui avec leurs fusils à pompe. Le dispositif d’encerclement de la place Bellecour n’est pas inédit : il a été mis en place la veille sur le pont de la Guillotière. Ce dispositif sort tout droit de l’expérience de la gestion des contre-sommets type G8, et est de plus en plus mis en place à Paris notamment, depuis quelques années.

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Affrontements avec les forces de l’odre suite à la manifestation contre le plan Fillon sur la réforme des retraites. Lyon le 21 octobre 2010. Place Bellecour et quartier de la Guillotière.
(c) B. Gaudillère / item

Après les gardes-à-vues où certains auront été tabassés pour avouer des choses qu’ils n’avaient pas faites, la justice prend le relais. Une petite centaine de personnes se retrouvent devant le juge dans les jours qui suivent. Trente-quatre d’entre eux sont majeurs et passent en comparution immédiate. Trop peu d’entre eux la refusent, la plupart ont un avocat commis d’office qui ne sert à rien. Les chefs d’inculpation sont peu variés : dégradation de biens publics, de biens privés, outrage, rébellion, violence sur agent… ainsi que vol et recel pour les pillages. Puis c’est les peines qui tombent, en première instance beaucoup de sursis (entre trois et six mois), une dizaine de peines de prison ferme allant de trois à huit mois et de grosses amendes en prime pour dédommager le flic qui s’est foulé le poignet en cognant [2].

Le reste des quatre-vingt-dix personnes poursuivies sont mineures et passent donc devant un juge pour enfants. Le procès n’étant pas public, il est plus difficile d’avoir des informations. Une petite dizaine d’entre eux se retrouvent incarcérés à l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Meyzieu. Les autres écopent d’heures de TIG [3] et de mise à l’épreuve : un bon moyen de garder les gens en laisse.

Le parquet, non satisfait des condamnations, fait systématiquement appel des peines de sursis et aussi de certaines peines de prison ferme. La cour d’appel de Lyon est réputée pour sa sévérité et elle tient à garder cette image. Quelques exemples : une lycéenne condamnée en première instance à un mois de prison ferme (et cinq de sursis) pour avoir alimenté un feu de poubelle écope de six mois ferme, un autre pour jet de pierres passe de trois mois à un an de prison ferme.

Des comptes-rendus détaillés des audiences en appel sont disponibles à l’adresse suivante : rebellyon.info/+-Recits-de-comparutions-immediates-+.htm

Pour ceux qui n’avaient pas la chance d’avoir un casier judiciaire vierge, la justice révoque les sursis afin de rallonger leur séjour en prison.

« De toute façon, on les gaulera » (le préfet du Rhône, 16 décembre 2010 à l’occasion d’un point presse sur la sécurité départementale).

Ainsi, la répression n’est pas uniquement une réponse immédiate aux émeutes d’octobre mais s’inscrit dans la durée. Et ça continue de taffer du côté des flics. Le préfet annonce en novembre la création d’une « cellule d’investigation » composée de plusieurs flics de l’agglomération lyonnaise. Son objectif : identifier des lycéens ayant participé au bordel pour leur coller des délits sur le dos (jets de pierre, casse, vols…). Son mode opératoire : éplucher les bandes vidéo des caméras de vidéo-surveillance de la ville et de l’hélicoptère présent les jours de manifestation pour repérer les têtes. Ensuite le travail est simple : les flics font tourner les portraits dans plusieurs commissariats de l’agglomération jusqu’à ce que des collègues reconnaissent les minots. Et quand ça ne marche pas, les flics vont voir directement les administrations des lycées. Ils ont établi, suite au contrôle d’identité géant du 21 octobre place Bellecour, une cartographie des « lycées de casseurs ». Ils vont donc dans les lycées en leur demandant de reconnaître leurs propres élèves, et certains acceptent de collaborer.

Une autre bonne part du travail policier consiste à demander aux lycéens interpellés de balancer leurs petits camarades. En outre, il semble qu’ils travaillent aussi beaucoup à partir des réseaux sociaux type Facebook, où certains affichent publiquement leurs faits d’armes à longueur de pages perso avec photos prises par des téléphones portables. Du pain béni pour la police.

D’autres arrestations sont aussi liées à des relevés d’empreintes sur des abribus défoncés et des voitures retournées ou cassées. Ainsi, une quinzaine de personnes ont été arrêtées depuis la fin du mouvement. Les flics procèdent à des perquisitions durant lesquelles ils recherchent des objets volés, des vêtements portés durant les manifs et en profitent pour inspecter les téléphones et ordinateurs.

Deux ou trois leçons peuvent être tirées de tout ça.

En manif, éviter de porter des fringues clairement identifiables. Éviter de laisser ses empreintes n’importe où. S’organiser à plusieurs pour pouvoir se prévenir de l’avancée des flics. Connaître un numéro ou simplement le nom d’un avocat pas trop nul à prévenir en gardav’. Avoir des potes prêts à rassembler des garanties de représentation en cas de comparution immédiate (CI), ce qui permet de la refuser en évitant le placement en détention dans l’attente d’un jugement [4]. Quand on refuse la CI, ça évite d’être jugé à la sortie d’une gardav, avec un avocat qui n’a pas le temps de préparer le dossier, et dans un contexte encore tendu.

En garde à vue, évidemment, rien n’oblige d’avouer quoique ce soit, même si on se reconnaît sur une vidéo. Au pire, s’il peut paraître stratégique d’avouer certaines choses, il sera encore temps de le faire devant le juge. Refuser de donner son ADN engendre des poursuites (et encore pas toujours), mais reste un bon moyen de se prémunir de preuves incontestables ou d’accusations ultérieures.

Après la manif, se vanter peut rapporter pas mal d’emmerdes (en plus ça fait mauvais genre). Mieux vaut éviter d’être nostalgique et de garder photos, fringues clairement identifiables, et objets volés.

Conseils juridiques. Quelques conseils pratiques pour les situations ou vous pensez que les lois ne sont pas respectées (il sera toujours temps de vous demander ensuite si vous voulez porter plainte ou non) :
– Notez les faits et gestes de la police avec les heures et les lieux précis.
– Essayez de recueillir des témoignages ou de garder le contact de personnes qui pourront témoigner par écrit si nécessaire.
– Si vous pensez que vos droits ne sont pas respectés, demandez à ce qu’ils le soient. Par exemple si vous êtes retenu-e-s, demandez à aller aux toilettes. Un refus du policier permet d’attester la privation de liberté et le préjudice subi plus facilement. Si vous n’avez pas demandé parce qu’il vous paraissait évident qu’on vous le refuserait, il sera plus facile aux policiers d’affirmer ensuite que non, ils ne vous ont privé de rien.
– Après coup, faites vous établir un certificat médical le plus rapidement possible. Selon la situation, vous pouvez faire attester une incapacité temporaire totale (ITT) de travail, une blessure plus légère ou même un préjudice psychologique. Pas besoin de se considérer comme une grande victime : une légère foulure à un doigt, une insomnie, un état de fatigue avancé ou une tendance dépressive méritent un certificat médical.


[1] Groupe d’intervention de la police nationale.

[2] Les policiers portent régulièrement plainte, et presque systématiquement quand ils ont eux même été violents lors de l’arrestation. Ils font ainsi coup double : ils justifient leur propre violence par la nécessité de maîtriser la personne, et empochent les dommages et intérêts pour les violences qu’ils auraient soi-disant subies.

[3] Travail d’intérêt général.

[4] Les garanties de représentation visent à convaincre le juge que le prévenu viendra à un éventuel procès et ne va pas disparaître dans la nature. Elles peuvent attester par exemple qu’il a un logement stable, un emploi ou qu’il fait des études.