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Le Japon mal rasé
Le Monde libertaire n° 1229 du 25 au 31 janvier 2001

Le Japon mal rasé

Loin de l’image lisse et homogène qu’il cherche à se donner, le lapon possède aussi ses réprouvés L’auteur, qui a partagé un temps leur existence, s’attache à nous les cendre sympathiques, mais sans faire preuve de complaisance, dans un style alliant causticité et alacrité. Nous faisons ainsi la connaissance de Daihini Gendan, le dernier des Uiltas, natif du sud de Sakhaline, mort sans droits en 1984, oublié des officiels japonais, après avoir survécu neuf ans dans le goulag sibérien ; de Shinkyo, l’institut d’handicapés mentaux fabricant des portes coulissantes, qui doit son succès « au mélange complet, permanent et égalitaire des valides et des handicapés » ; ou des journaliers et clochards de Kamagasaki, le bas quartier d’Osaka surveillés en permanence par des caméras surplombant chaque carrefour et s’enivrant dès qu’ils ont trois sous grâce aux distributeurs de saké, « hautes armoires blanches bourrées d’alcool », qui rythment la rue tous les cent mètres.
Mais Jean-Manuel Traimond s’attarde plus particulièrement sur la discrimination sociale frappant les Coréens et les burakumins, et la discrimination politique visant les anarchistes. Les Coréens-au-Japon, chair à canon pendant la deuxième guerre mondiale, main-d’œuvre sous-payée par les industriels, sont d’éternels étrangers dans un pays régi par le droit du sang.
Pourtant rien ne différencie physiquement un Coréen d’un Japonais mais leur nom patronymique suffit à les frapper d’un ostracisme social qui les rejettent dans des ghettos où ils se retrouvent avec les burakumins, ces « intouchables » japonais. Exerçant des métiers en contact avec la mort (bouchers, tanneurs, travailleurs des abattoirs, fossoyeurs...), ceux-ci subissent une triple discrimination : à l’école, pour l’embauche et pour le mariage, car l’état de buralkumin se transmet de génération en génération, même si légalement cette distinction n’a plus lieu d’être. Bien des Japonais ordinaires persistent à éviter tout contact avec les burakumins « par simple peur d’être pris pour eux et d’en subir les conséquences : la discrimination se perpétue par la peur même qu’elle suscite ».
Mentionnons pour finir les deux figures les plus marquantes de l’anarchisme japonais, Kotoku Shusui et Osugi Sakae. Membre fondateur du parti social-démocrate en 1901, Kotoku Shusui découvre en prison les œuvres de Kropotkine après avoir été arrêté pour « subversion » en février 1905 : « Je suis entré marxiste en prison, j’en suis sorti anarchiste convaincu. »
Sons son égide, le mouvement anarchiste connut un rapide essor et un succès grandissant tant auprès des ouvriers que des paysans. Mais impliqué, à tort, dans un complot visant à assassiner l’empereur, Kotoku fut pendu le 24 janvier 1911 malgré une campagne de solidarité internationale en sa faveur. Le relais fut pris par Osugi Sakae, professeur d’esperanto, adepte de l’union libre, qui va se consacrer au développement de l’anarcho-syndicalisme, multipliant les contacts internationaux. Devenu trop dangereux pour l’ordre social inquiet devant le nombre croissant de grèves, il fut assassiné avec sa compagne Noe Itô, le 16 septembre 1923, sur les ordres du commandant de la région militaire de Tokio, et le crime maquillé en accident consécutif au grand tremblement de terre. Sic transit...

Jean-Jacques Gandini


Le Monde libertaire n° 1229 du 25 au 31 janvier 2001