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La Bourse du travail de Lyon
LE MONDE LIBERTAIRE Hors-série 25, été 2004

La maison des prolétaires rhodaniens

La Bourse du travail de Lyon

La Bourse du travail de Lyon - recto La Bourse du travail de Lyon - verso

Nous connaissions l’Histoire des Bourses du travail de Fernand Pelloutier et l’importance de l’apport anarchiste dans la constitution et la radicalité revendicative du syndicalisme’ naissant. Au travers de son histoire de la Bourse du travail de Lyon, David Rappe, militant anarchiste et syndicaliste lui-même, nous en donne une nouvelle illustration. Issu d’une recherche universitaire, cet ouvrage, qui a abandonné le style « langue de bois » assez commun à ce type de travail, est fortement charpenté et construit à partir de sources solides, archives de l’Institut d’histoire sociale (IHS) de la CGT du Rhône, archives départementales et municipales, ainsi que de références savantes et significatives sur le syndicalisme révolutionnaire. Ce qui a pour résultat : un livre facile à lire mais « scientifiquement » conçu, bien rédigé et surtout intéressant quant à notre histoire et notre implication dans le mouvement ouvrier.
Le texte de David Rappe est précédé d’une préface de Daniel Colson qui nous rappelle, s’il en était besoin, que les Bourses du travail participèrent de l’ambition proudhonienne d’inciter la classe ouvrière à sortir de la tutelle des partis et de l’illusion parlementaire, et de s’affirmer comme- une classe autonome, politiquement capable, agissant « exclusivement par elle-même et pour elle-même », c’est-à-dire en capacité de construire ici et main-tenant une « contre »-société préfiguratrice dans son organisation et sa gestion d’un autre futur. Ce à quoi les Bourses du travail parvinrent assez largement dans un premier temps, tant que dura l’influence des anarchistes alliés en la circonstance aux blanquistes et autres possibilistes. Les Bourses du travail furent donc -celle de Lyon s’inscrit dans ce mouvement avec ses spécificités- un espace « au milieu des choses » comme le souligne Daniel Colson, en d’autres termes, un espace inscrit dans une réalité concrète et contextualisée où les militants syndicalistes consolidèrent en situation, in vivo, par l’action et la réflexion collectives les bases, les pratiques et les valeurs qui fondent notre théorie du social sans renoncer pour autant aux impérieux besoins immédiats du prolétariat. La Bourse de Lyon dans laquelle David Rappe nous invite à entrer fut, comme tant d’autres, un haut lieu de ce pragmatisme révolutionnaire cher aux anarchistes.
Dans son approche historique, l’auteur nous rappelle que les Bourses du travail sont une réalisation importante et créatrice du mouvement ouvrier. Elles ont en effet participé à la construction du syndicalisme dont elles en ont marqué jusqu’à aujourd’hui l’organisation. Elles apparaissent comme une préfiguration des structures horizontales et interprofessionnelles si redoutées par les bureaucrates et si essentielles à la solidarité et à l’élaboration collective.
Comme pour d’autres Bourses du travail, celle de Lyon naît dans un contexte local avec ses enjeux spécifiques mais elle est aussi adossée à un mouvement revendicatif d’ensemble. Fondée en 1891, elle connut des débats vifs entre les militants de différentes sensibilités, des difficultés financières, des fermetures autoritaires, une surveillance policière de tous les instants. Elle parvint néanmoins à réaliser une oeuvre constructive tant dans sa période révolutionnaire (1891-1905) où l’influence guesdiste céda le pas à celle des anarchistes et des blanquistes, adeptes de la grève générale dont le principe comme tactique révolutionnaire fut décidé en 1895, que dans sa période réformiste (1905-1914) malgré une scission (1905) et une réunification (1907), tout cela dans des locaux vétustes et étroits. En son sein, les militants organisèrent de multiples activités, à leurs yeux essentielles à la solidarité, à la conduite de la lutte immédiate et à la construction de la société révolutionnaire.
Ainsi, un bureau de placement gratuit pour les sans-emploi fut-il mis en place. Il évitait aux travailleurs, rappelons-le, en cette période d’ouverture de l’ANPE à la concurrence, de recourir aux « services » de bureaux d’embauche privés, souvent payants et fort décriés dans la classe ouvrière, qui dénonçait déjà à l’époque la précarité et le recours systématique à des formes « d’intérim ».
Les militants de la Bourse de Lyon animaient aussi un dispensaire, bientôt associé aux cliniques syndicales de la CGT, renforcé d’une aide juridique d’abord destinée aux nombreux accidentés du travail. Puis, ce dispensaire s’ouvrit à l’ensemble des travailleurs et des travailleuses à l’époque sans Sécurité sociale. Comme ailleurs aussi, la bourse lyonnaise organise des cours professionnels qui visent à augmenter la qualification des ouvriers, à la fois pour résister à la pression patronale sur les salaires mais, surtout, toujours dans une logique d’autonomie, dans le but de « fortifier » la classe ouvrière « afin que le jour où elle sera appelée à diriger la production, elle ne soit pas obligée d’avoir recours à des adversaires ». C’est le même état d’esprit qui conduit à ouvrir une bibliothèque généraliste, à organiser des conférences d’éducation populaire, des soirées théâtrales qui permettront à tous -syndiqués et non syndiqués, amis et famille- dans le cadre d’une ouverture favorable à la convivialité et à la propagande de s’éduquer pour se révolter et de construire, à terme, une authentique culture ouvrière et antimilitariste.
Enfin, la Bourse est aussi un lieu de solidarité concrète entre les corporations en facilitant le déplacement des sans-emploi (viatique), en organisant des caisses de soutien financier, des « soupes communistes » et l’accueil ’des enfants en cas de grève, sans oublier la prise en charge et l’envoi de propagandistes pour mi-mer les conflits à la demande des travailleurs en lutte.
Au-delà, l’ouvrage de David Rappe relate les débats lyonnais sur la grève générale et l’implication dans la journée du Mai et nous décrit avec précision le fonctionnement et l’organisation administrative et politique de la Bourse de Lyon.
Dans sa conclusion, conception que je partage, l’auteur souligne que ce qui fit sans doute la force des Bourses du travail et qui fera peut-être notre force demain, c’est qu’elles n’étaient ni une institution ni seulement une contre-institution « mais un ferment de dés-agrégation révolutionnaire de la société établie, de l’ordre social en place » et où, au-delà des dispositifs d’entraide, se préparaient l’action et la réflexion nécessaires à l’élaboration d’une société libertaire. En bref, un bel exemple d’initiative révolutionnaire dans une partie à rejouer et cette fois à gagner. Ajoutons que ce livre riche d’informations sur une réa-lité locale et sur la construction in vivo d’une Bourse du travail est enrichi d’un intéressant cahier iconographique qui atteste de la vitalité et de la richesse des initiatives prises dans cet îlot de socialisme en gestation.
Enfin, David Rappe dans une petite annexe, fort utile, tente d’apporter quelques éléments nécessaires pour éclairer les notions de syndicalisme révolutionnaire et d’anarcho-syndicalisme et nous engage à dépasser un débat, à ses yeux, aujourd’hui stérile. Pour moi, même si ce propos prolonge le livre de David Rappe, je l’estime clos. En effet, je considère que l’anarcho-syndicalisme est la forme aboutie et assumée du syndicalisme révolutionnaire qui présentement apparaît comme une conception romantique du syndicalisme reposant sur une vision idéalisée et unitaire de la classe ouvrière. Il n’est qu’une forme historiquement marquée d’un utopisme radical dont on connaît les limites, il n’est plus que l’expression d’un syndicalisme idéalisé, une proie toute désignée et consentante des fractions « rouges ».
Quant à l’anarcho-syndicalisme, il est une marque de maturité du syndicalisme visant à oeuvrer, comme nous y engagèrent déjà Proudhon et Bakounine, à ce que les classes ouvrières se constituent en force auto-nome inspirée des analyses et des pratiques anarchistes.
Souhaitons enfin que ce livre, à caractère monographique, participe de la reconnaissance du mouvement ouvrier lyonnais et que le maire « socialiste » de la ville accepte que la station de métro Place-Guichard où se trouve la Bourse de Lyon puisse, malgré le caractère stalinien de la bâtisse, être aussi appelée Bourse du Travail comme le demandent de nombreux militants rhodaniens aujourd’hui.

Hugues Lenoir