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La Bourse du travail de Lyon
Préface de Daniel Colson

Pendant une quarantaine d’années, du début des années 1880 jusqu’aux scissions syndicales des années vingt, les mouvements ouvriers français ont répété, pratiquement et à large échelle, l’affirmation ou le testament (aux accents si nietzschéens !) légué par Proudhon quelques années plus tôt et qui, au sein du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme, devait prendre le nom de « séparatisme » :
La séparation que je recommande est la condition même de la vie. Se distinguer, se définir c’est être ; de même que se confondre et s’absorber, c’est se perdre. Faire scission, une scission légitime, est le seul moyen que nous ayons d’affirmer notre droit [...]. Que la classe ouvrière, si elle se prend au sérieux, si elle poursuit autre chose qu’une fantaisie, se le tienne pour dit : il faut avant tout qu’elle sorte de tutelle, et [...] qu’elle agisse désormais et exclusivement par elle-même et pour elle-même [1].
C’est cette expérience du séparatisme et de l’émancipation ouvrière dont David Rappe, à travers l’histoire des Bourses du travail de la région Rhône-Alpes, reconstitue la richesse, la complexité et les contradictions.
Avec les Bourses du travail, les ouvriers français entreprennent de créer une contre-société, de construire dès maintenant - sans attendre des lendemains qui ne devaient pas beaucoup chanter - un monde émancipé dont ils perçoivent alors tous les possibles. Pendant quelques décennies, les mouvements ouvriers français (ou tout au moins leurs composantes les plus actives) entreprennent, immédiatement et directement, de mettre en œuvre un projet social, dont trop souvent on mesure mal l’originalité. En effet, pour le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme, et contrairement à la vulgate abstraite, dogmatique, misérabiliste et instrumentale qui devait s’imposer sur les ruines des mouvements révolutionnaires ouvriers, les capacités émancipatrices des classes ouvrières ne dépendent en rien des mystères dialectiques ou structuraux de la lutte des classes. Certes la grève, le conflit, l’affrontement, la révolte et l’action directe constituent bien l’acte fondateur et sans cesse répété du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme. Mais justement il s’agit d’actes fondateurs et intempestifs multipliés à l’infini, une déchirure du temps chaque fois singulière et circonstancielle, une rupture des liens et des entraves antérieures, l’affirmation d’une existence propre radicalement nouvelle dont la bourse du travail, dans sa durée et son évidence, est la manifestation et la signification la plus éclatante.
Aveuglé par la suffisance des représentations politiques, on commet souvent deux contresens à propos des Bourses du travail : 1° en les transformant en institutions réformistes, parce que le plus souvent logées et en partie financées par les municipalités (de gauche ou de droite) et attachées à des « services » apparemment aussi triviaux et réparateurs que la santé, le conseil juridique, l’enseignement, les spectacles et la culture ; 2° en les séparant des luttes et des conflits potentiellement toujours extrêmement violents qui opposent alors les ouvriers au patronat et à l’État.
Mais, comme le livre de David Rappe contribue à le montrer, on ne comprend rien aux Bourses du travail si l’on ne perçoit pas en quoi, en dépit ou en raison même des péripéties chaque fois singulières de leur histoire, de leurs conflits et de leurs scissions, ces Bourses se trouvent au cœur des luttes ouvrières, au cœur de ce syndicalisme et de ces mouvements ouvriers d’inspiration libertaire qui se donnent alors le nom de « révolutionnaires ». La Bourse du travail ne se contente pas d’être un lieu qui contribue à rendre les luttes possibles, en assurant partout en France la circulation des ouvriers licenciés et sans travail (par ses bulletins, ses subsides, ses moyens d’accueil, de relations et d’embauche), en dénonçant publiquement les « jaunes » ou les « renards », en détournant les ouvriers de telle ou telle branche industrielle en lutte, etc. Dans sa « grande salle » - nouvelle agora, amphithéâtre et cathédrale -, où se déroulent spectacles, concerts et meetings, la Bourse du travail n’est pas seulement le lieu où les conflits s’expriment en attirant vers elle des milliers d’ouvriers en grève ou solidaires des grévistes, le lieu où s’organise cette solidarité avec ses collectes, ses repas gratuits, ses envois d’enfants dans d’autres localités, ses ateliers alternatifs. La Bourse du travail, par sa permanence et sa visibilité, l’intensité de sa vie, de ses discussions et de ses polémiques, est également le foyer subjectif qui, semaine après semaine, transforme le moindre conflit du travail, le moindre accroc social, en moment d’affirmation de la puissance ouvrière, en répétition chargée, dans son intensité et l’écho qui lui est immédiatement donné, d’exprimer l’Idée révolutionnaire, cette « grève générale et insurrectionnelle » votée dans les congrès et que l’opinion ouvrière d’alors appelle mystérieusement et familièrement le « Grand Soir ».
La force des Bourses du travail, la menace qu’elles ont constituée pour l’ordre d’alors, la puissance subversive dont elles ont été porteuses quelques temps résident justement dans ce que le marxisme dogmatique et rudimentaire leur reproche le plus. Elles résident dans leur capacité à toujours partir du « milieu des choses », du milieu des institutions et des liens sociaux les plus ordinaires et les plus intimes, pour mieux les faire exploser de l’intérieur, mettre à jour ce qu’ils peuvent et les recomposer de façon radicalement différente. Dans un rapport où, suivant la formule d’Emile Pouget, « lutte quotidienne » et « œuvre préparatoire de l’avenir » ne sont plus « contradictoires [2] », la puissance subversive des Bourses du travail consiste dans la mise en série, quotidienne, minuscule et immédiate, du « temps explosif » dont parle Jean Duvignaud à propos de ces autres grands mouvements collectifs et émancipateurs que furent Cronstadt ou la Commune de Paris, une « durée faite de ruptures plus ou moins violentes, d’explosions » et qui s’oppose si nettement à la marche de l’histoire hégélienne et marxiste célébrée par « l’intelligentsia révolutionnaire », par les professionnels au long cours de la politique et de la révolution [3]. En effet, l’originalité des Bourses du travail françaises, et avec elles des nombreux mouvements libertaires qui, de façon diverse, se sont développés alors un peu partout dans le monde, du Brésil à la Russie, de l’Espagne à la Suède, ne se limite pas à répercuter, multiplier et amplifier la force et le sens du moindre des conflits sociaux, de la moindre source de révolte et d’indignation. Leur originalité réside également dans leur capacité à constituer elles aussi, « par elles-mêmes et pour elles-mêmes » comme le voulait Proudhon, une brèche dans la continuité apparente et oppressive de la reproduction sociale. L’originalité des Bourses du travail réside dans leur capacité paradoxale ou imperceptible (pour l’œil lisse et vide des tenants de la continuité et de l’ordre) à introduire le séparatisme, la subversion et la radicalité d’un autre monde possible au cœur même des « communes » et de la vie ouvrière, là où pendant quelques décennies tout a semblé pouvoir basculer. L’histoire des Bourses du travail est incompréhensible sans prendre en compte non seulement l’extrême tension qu’elles ont pu introduire au sein des villes industrialisées, grandes ou petites, mais aussi les extrêmes tensions qui les ont constituées elles-mêmes comme mise en actes du projet révolutionnaire ; tensions entre répétition du même et du différent, entre modération et extrémisme, entre aujourd’hui et demain, entre le nouveau et l’ancien, le détail minuscule et l’ordre du monde, la radicalité suspendue des grèves et l’affirmation d’institutions, de valeurs et d’une culture ouvrière libres de tout autre attache que d’elles-mêmes, et pouvant ainsi prétendre, à partir de ce qui est, à l’irruption et à l’invention d’un monde entièrement nouveau.

Daniel Colson


NOTES :

[1De la capacité politique des classes ouvrières, Rivière, p. 237 et 244.

[2L’action directe (1910), éditions CNT-AIT, s.d., p. 11.

[3Jean Duvignaud, « Réflexions sur Cronstadt » dans Arguments 4, 10/18, 1978, p. 158.