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Sous l’art, l’or
Comment arnaquer Rambo

Cose dell’altro mondo, p. 126-130
Janvier 1989

Comme disait Degas, dont les délicieuses ballerines en tutu ont ravi des centaines de milliers de visiteurs du Metropolitan Museum de New York, « il faut décourager les arts ». Le célébrissime peintre français savait que l’art n’est pas un entertainment ou un bal de charité, mais une chose sérieuse qu’il ne faut pas encourager, sous peine de voir n’importe qui se croire artiste sans se donner la peine de le devenir.

S’il était encore vivant, le grand Degas resterait perplexe devant les évolutions de la production artistique américaine. La transformation de l’art en produit de consommation et de spéculation continue commença à la fin des années 60 par le phénomène Warhol. Puis, au début des années 80, le graffiteur Keith Haring s’est mis à produire des T-shirts, des badges, des cartes postales, des foulards, des gravures, de petites œuvres produites en série et même des préservatifs. Keith ouvrit un magasin à Soho, puis un second à Tokyo à l’enseigne de sa « marque de fabrique », l’enfant radioactif.
Un autre jeune artiste, Julian Schnabel, qui marchait très fort il y a quelques années, a décoré et rempli de ses œuvres le magasin Alaïa (le couturier) de sa femme Jacqueline. La propagande avance du même pas que la consommation et la spéculation : le dernier numéro d’Artforum, la revue d’art la plus sophistiquée du moment, ne contient quasiment que de la publicité.
On a recours à notre époque aux méthodes du star system pour lancer les artistes : Schnabel, David Salle, Jeff Koons ont très vite réussi à gagner des millions. La célèbre marchande Marisa Del Re affirme que les peintres deviennent souvent arrogants, prétentieux, intraitables. La spéculation est si pressante que l’allemand Anselm Keifer, 43 ans, à qui le Moma a dédié une consécration hors de propos, a atteint et dépassé le million de dollars pour une œuvre, cependant que Jasper Johns, plus maniéré de jour en jour, vogue vers les trente millions de dollars. Mais ce n’est peut-être que maintenant, après pourtant vingt ans d’intense prosélytisme au sein des avant-gardes américaines, que l’exemple de Warhol, de sa Factory, et de son « acheter vaut mieux que penser » a trouvé son plus authentique héritier.
Mark Kostabi, le nouvel astre de l’off-off new-yorkais, se distingue par sa fidélité mercantile au maître. La poule aux oeufs d’or a inauguré en novembre dernier un vaste espace au 544 West de la 38e rue, le « Kostabi World ». Sur trois étages, peintures ou sculptures y sont produites, exposées et vendues. L’ouverture de succursales à Miami, Los Angeles, Londres, Tokyo est déjà à l’étude.
Kostabi, jeune homme de 28 ans, est né d’un fabricant estonien de cuivres musicaux à Whittier, la ville de Richard Nixon, en Californie. Son entreprise est assez complexe. Sa mère Rita, ancienne vendeuse de fonds d’investissements, tient la machine à écrire. Un frère, Indrek, prend les photos. Et à peu près vingt-cinq peintres-assistants y travaillent, payés de huit à douze dollars de l’heure. Ces peintres sont souvent recrutés par petites annonces. Dans les bureaux, on voit les fiches des ouvriers peintres, qui notent leurs heures de travail. Maintenant, Kostabi, qui a lui aussi pratiqué la peinture, ne touche plus aux pinceaux. Il se contente de signer les tableaux produits par d’autres.
Il n’est pas en très bons rapports avec Schnabel, précédente star de New York, parce qu’il leur est arrivé de partager la même épouse, sans accord préalable toutefois. Kostabi se révèle disposé à passer l’éponge, si Schnabel vient travailler chez lui au tarif minimum, huit dollars de l’heure.
Et n’oublions pas l’histoire de la colère de Sylvester Stallone. Stallone, suivant l’exemple de Tony Curtis et d’autres acteurs, se pique de peinture : il la pratique et la collectionne, insiste-t-il, très sérieusement. Lors d’une récente interview télévisée, pendant que Stallone expliquait ceci, on remarquait derrière lui deux Kostabi qu’il avait achetés. L’instant d’après, Kostabi apparut sur l’écran. On lui demanda ce qu’il pensait de l’acteur. Kostabi affirma que le goût de Stallone se réduisait au T&A, Tits and Ass, cul et nichons ; ce qui était prouvé par les toiles achetées où muscles et détails anatomiques occupaient une place proéminente.
Stallone, outré, renvoya les deux tableaux. Kostabi lui écrivit cette interprétation : « J’adopte fréquemment une psychologie inversée, au point que bien des fois, en public, c’est moi qui me charge de m’insulter. C’est dommage que tu n’aies pas compris ma technique. En me définissant, ainsi que je l’ai si souvent fait à la télévision, comme le plus grand artiste escroc du monde, je sacrifie ma réputation d’artiste sérieux. Je prends à ma charge la corruption existante et j’essaie de la dénoncer à ma manière. Ce que j’ai dit à la télévision était une gifle symbolique de la malhonnêteté américaine au plus grand super-héros du monde. »
Kostabi est l’inverse de l’acteur qui se dédie à la peinture : lui, il est un peintre qui s’est mis à faire l’acteur et qui déclame un vaste répertoire de lieux communs, de paradoxes et de philosophie expéditive à la Warhol. Ses adeptes soutiennent qu’au contraire d’Andy qui parlait à vide, Kostabi, lui, dit des choses claires et vraies.
Naturellement, le look est essentiel : ses assistants portent donc des vêtements de la célèbre styliste Sandy Randall, à qui a été confiée « l’image globale » de Kostabi. « Mes critiques affirment que je représente une parodie de la corruption. Je suis un jeune irresponsable, sans morale... Je n’utilise pas les autres ; je leur permets seulement de m’aider... Seuls les imbéciles achètent mes tableaux... Je ne veux exploiter personne, je ne fais que donner du travail à des artistes moins chanceux... Disons même que l’art moderne est une escroquerie. Je suis un artiste escroc... Il faut continuer à peindre pour rester au même niveau que l’inflation... J’aimerais être le McDonald’s du monde de l’art... »
La revue ArtForum, citée plus haut pour sa publicité totale, a écrit que les toiles de Kostabi sont si laides qu’elles insultent au bon renom de ce que l’on a pourtant appelé la « bad painting ». Richard Fishman réplique : « Kostabi a mis en lumière une idée conceptuelle de l’art qui traite du statut et de l’hypocrisie du monde de l’art. » Vivien Raynor a défendu Kostabi dans le New York Times en lui attribuant une « imagination brillante, parfois morbide, souvent pleine d’esprit ».
Les toiles de Kostabi se vendent entre dix et cinquante mille dollars. Elles sont un cocktail de citations prises chez beaucoup d’autres peintres. On peut reconnaître dans presque toutes des formes et des figures copiées chez Man Ray, De Chirico, Hopper, David Salle (pour les derrières et les détails anatomiques), l’italien De Dominicis (repris d’une couverture de Flash Art), Escher, Trova, Magritte etc. Kostabi va jusqu’à citer, dans un même tableau, Vermeer et Mondriaan.
Des œuvres de Kostabi sont déjà entrées dans les collections du Moma, du Metropolitan et du Guggenheim. La technique des toiles que signe Kostabi est celle des peintres commerciaux qui peignent en série des marines napolitaines, des lacs suisses et des bouquets de fleurs : une peinture sans qualité.
Si cette peinture est « fausse », n’est-il pas exact que le célèbre Getty Museum de Malibu loge dans une fausse villa pompéienne qui est un monument au Kitsch ?
Une citation s’impose à nouveau, du célèbre historien et critique Ernest H. Gombrich, qui, dans ses Méditations sur un cheval de bois, écrit que la peinture s’imite toujours elle-même, et ne se réfère que marginalement à la réalité ou à son opposé, l’invention.


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