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Récits de Christiania
La maison du pêcheur de lune, de Ewen Faudon

LOUVRAGE dont il s’agit n’aura, au mieux, qu’un succès d’estime. J.-M. Traimond est un inconnu, et son éditeur, l’Atelier de Création Libertaire, si mineur qu’il est probable que Récits de Christiania n’arrivera purement et simplement pas sur les tables de la plupart des libraires. C’est bien dommage.

Christiania est une sorte de squatt géant, installé sur un terrain militaire désaffecté à l’est de Copenhague, où vivent, plus ou moins financés par l’État-providence danois, les trafics en tout genre (l’économie de la drogue est semble-t-il la seule fonctionnant réellement à Christiania) et une vague activité artisanale, des jeunes en rupture de ban (comme l’auteur), des Inuit immigrés du Groenland (qui sont aux Danois ce que les burakumin sont aux Japonais, les Hakka aux Chinois et les intouchables aux Indiens), des fous (de genres assez variés), des vendeurs de drogue(s), aussi dits pushers, bref, tout un ramassis de marginaux que les Français, toujours prompts à inventer des concepts globalisants, appellent le « quartmonde » et que les Danois n’appellent rien du tout. J.-M. Traimond, qui y a vécu, livre de son séjour un récit en forme de vignettes successives illustrant soit des personnes, soit des situations, en cent quarante courtes pages alertes et sautillantes.
L’intérêt de ces Récits de Christiania réside dans l’extraordinaire portrait que dresse J.-M. Traimond d’un univers dont tous les personnages sont le prétexte d’une description à la fois tendre et drôle, avec un sens du détail, de la mise en situation, de ce moment où l’imagination transfgure la réalité la plus sordide ou la plus banale et lui donne une coloration unique
et chatoyante, qui annoncent un écrivain dont cet ouvrage n’est, il faut l’espérer, qu’un galop d’essai. J.-M. Traimond fait revivre, en des formules concises, élégantes et poétiques, des épisodes qui sont autant d’appels au voyage, à l’imagination, au bonheur. C’est Cashmere qui, « sur la place des Frères-Gris, terrifiait les Danois en utilisant son propre sang, prélevé au couteau, pour peindre ° le péché, la peur et le désespoir " » ; Christine qui, « vers 1982, prenait conscience de son fémur » et Oluf qui, « Viking en tout, brassait son propre hydromel. Il y ajoutait des amanites hallucinogènes. Lors d’une parade, il invita les passants à monter sur son chariot boire son hydromel. Tant d’imprudents s’évanouirent que les témoins me racontant l’épisode s’accordèrent à comparer son chariot avec ceux sur lesquels, sur les anciennes images, on évacue les cadavres des pestiférés » ; Jacob Okulsk, dont l’ourse apprivoisée « buvait la bière de Jacob à la grande joie des passants, dansait, faisait l’ourse, permettant à Christiania de terminer de manière pittoresque ses recensements : " Sept cents personnes, trois cents chiens, une chèvre et une ourse. L’ourse n’a pas encore mangé la chèvre " » ; Anni, dont l’atelier de fonderie artisanale fabriquait des tuyaux de plomb si souples que les couples en dispute se battaient avec plutôt qu’avec des polochons (une denrée plutôt rare dans un squatt) ; Candide, pusher petit-bourgeois qui officiait à... Woodstock, l’un des « quartiers » de Christiania (Amérique, quand tu nous tiens...), et donna à J.-M. Traimond le seul cours d’économie marchande qu’il reçut jamais en dix ans de présence dans un monde dont la plupart des habitants vivaient en fonction des principes de la cueillette, du troc et du potlach, insistant sur la nécessité d’une qualité constante, détaillant les avantages de l’approvisionnement à flux tendus et faisant l’analyse risques/ avantages du recours comparé à des passeurs professionnels ou amateurs ; Birthe-la-blonde qui faisait l’amour à l’auteur sur le toit de sa roulotte, « trouvant beau qu’au contraire des Parsis qui offrent leurs morts aux vautours, les christianites offrent leurs amants aux moineaux » ; les « Pères Noël de Christiania » , sorte de monôme sybaritique et contestataire, qui entrèrent « au pas en rang deux par deux dans la cour du quartier général de la police [et] chantèrent des julesange [1], cependant qu’un argousin remarquait : " C’est bien la première fois qu’on vient NOUS chanter quelque chose ! " » ; qui, par la suite, envahirent le rayon librairie d’un grand magasin et en distribuèrent les livres aux clients, dans une opération de « redistribution » du plus pur style gauchiste, cependant que la direction de l’établissement diffusait, dans les haut-parleurs, un message « attirant l’attention sur le fait qu’il semble que des Pères Noël qui n’appartiennent pas au personnel de Magasins du Nord se soient introduits dans le magasin sans autorisation » et « interdisant formellement d’accepter des cadeaux de ces Pères Noël » ; lesquels, embarqués sans ménagement par la police à l’issue de l’opération, provoquèrent une telle hilarité des sergents de ville que l’un d’entre eux réclama à la radio « la permission de revenir chercher des Pères Noël arrêtés parce que " pour une fois, on s’amusait " » ; l’auteur enfin, qui, ayant un jour, en manière de travaux pratiques sur la drogue, fait infuser des coquilles de pavot vides dans de l’eau bouillante, en tira une décoction baptisée rashasha, dont l’effet fut de le « transformer en boule de coton ». J.-M. Traimond ajoute : « Ma conception du bonheur n’incluant pas le textile, je n’ai jamais renouvelé l’expérience ».
Il y a bien d’autres choses encore dans le livre ; la chasse au petit bois par les nuits d’hiver, le fils du clown soviétique exilé d’un pays qu’il ne supportait plus parce que les clowns y étaient vraiment tristes et que le rire y sonnait faux ; la rencontre avec des apprentis chamanes et des ivrognes métaphysiques (souvent les mêmes) ; le paysan chypriote dont la propriété avait été partagée par la guerre et qui profitait de la pente pour irriguer son lopin quand même, revanche de l’obstination paysanne sur la bêtise nationaliste et guerrière ; les
bonnes sueurs qui se présentèrent, un soir de Noël, pour aider à préparer une demi-tonne de porridge pour le « Noël des sans-Noël > au milieu de junkies, d’anticléricaux, de pasteurs luthériens défroqués, et qui repartirent en pensant que, si Christiania était l’antichambre de l’enfer, les pécheurs avaient bien de la chance, dans ce monde et dans l’autre ; un léniniste échoué par hasard au milieu d’un « café communautaire » et cherchant, sobre et ascétique au milieu de ces bacchanales, à exhorter ses congénères à transformer sans coercition Christiania en communauté communiste (aporie bénigne et un peu pathétique) ; la « cure de désintoxication » organisée... en Égypte pour des drogués dont la plupart trouvèrent sur place ce dont ils n’avaient même pas l’idée dans leurs hallucinations christianites. Il y a, à Christiania, un café appelé « La Maison du Pêcheur-de-Lune ». Quelles lunes pouvaient bien y pêcher les christianites, J.-M. Traimond ne le dit pas. C’est assez de savoir qu’il reste, dans une Europe où la monnaie unique et les montants compensatoires monétaires de la politique agricole commune tiennent lieu d’idéal culturel, un petit coin de terre où l’excentricité est la norme et où rien ni personne ne peut empêcher l’imagination de chevaucher les chimères d’habitants bien décidés à vivre un rêve au quotidien, quel qu’en soit le prix.
Récits de Christiania mérite mieux que le sort improbable auquel le destine la maison d’édition qui le publie. Il y a, chez l’auteur, des bonheurs d’écriture, une inspiration et une vision poétiques qui ne sont pas sans rappeler Les Fruits du Congo. Il faudra garder l’oeil sur Jean-Manuel Traimond : peut-être Monsieur Panado, Vingtrinier, la négresse de l’affiche et Dora, « Reine des Choses-qui-Volent, du Labyrinthe, des Maisons Roses, des Maisons Mortes, des Roulottes, du Fleuve, des Îles et du Moulinà-Vent » se sont-ils réincarnés, à la fin du xx` siècle, dans une communauté hippie, quelque part au nord de l’Europe, où les nuits sont longues et où les diseurs de contes convoquent, àla veillée, les esprits chahuteurs et les sorciers antiques pour veiller sur les amours adolescentes et « exécuter des choses grandes et magnifiques » dans des sagas toujours réinventées. J.-M. Traimond écrira un jour tout cela, on l’espère. Il y a du Vialatte dans cet homme-là.

EWEN FAUDON


NOTES :

[1Chants de Noël scandinaves.