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Le rêve au quotidien
LYON FIGARO, cahier régional n° 4, mardi 16 avril 1996

Croix-Rousse, terre réfractaire

Domenico Pucciarelli, belle figure des pentes, a reconstitué sur le papier tout ce que la Croix-Rousse a connu d’aventures libertaires et collectives ces vingt dernières années. Témoignages, nostalgies et espoirs à l’appui.

La Croix-Rousse

Point d’ascenseur, escaliers et traboulade obligatoire pour tout le monde, la communication est en bas des marches et le fonctionnement en réseau inscrit dans les pierres avec effets en ricochets. Tel est l’un des constats de Domenico Pucciarelli réunis dans son ouvrage consacré à la Croix-Rousse.

Le passé immédiat est un territoire redoutable. Manque de recul, pléthore de témoins trop directs, peur de basculer dans le genre honni du reportage : les universitaires hésitent à fréquenter l’endroit. Et c’est ainsi que la Croix-Rousse, terre fertile pour la sociologie, s’aborde ou bien sous l’angle canut, avec repliement des étendards dès 1834, ou bien au présent pour déplorer les avancées de la modernité au cœur des traboules. Entre les deux, des tombereaux de nostalgie. Il fallait donc un aventurier de l’Histoire, un homme en marge des institutions pour oser répertorier, quantifier et dire ce qu’ont été les audaces de la Croix-Rousse ces vingt dernières années. Domenico Pucciarelli est celui-là.

Un mémoire sur la mémoire

Légitimé par son propre vécu sur les pentes et ayant acquis la distance scientifique nécessaire, il vient de publier un mémoire sur la mémoire. « Le rêve au quotidien » est son titre, avec deux sous-titres en prime, « De la ruche ouvrière à la ruche alternative » et « Les expériences collectives de la Croix-Rousse 1975/1995 ».
Imprimeries parallèles, collectifs militants, réseaux d’accès aux soins, crèches parentales, radios libres, restaurants coopératifs, entreprises autogérées, squatts, associations écologistes, communautés post-soixante-huit... Tout ce qui a fait et fait encore de la Croix-Rousse une terre réfractaire trouve place entre ces pages. Soit, au total, près de quatre-vingts expériences en cours ou depuis longtemps oubliées, ayant mobilisé de cinq cents à mille personnes sur un périmètre défini et n’en finissant pas de concourir à l’identité d’un quartier tout en ne construisant jamais un royaume.
Artisan de quelques uns de ces rêves Domenico Pucciarelli ne dérape cependant pas sur les pentes : « Il ne .s’agit pas de prétendre que la Croix-Rousse est libertaire, on peut rêver le quotidien et constater que le Front National frôle des scores de 10%. Mais fonctionne bel et bien ici une mémoire collective et un imaginaire populaire sans égal. Il y a vingt ans, toutes les conditions étaient réunies pour que .s’enracinent là précisément des activités liées à l’espoir de changer la vie, ici et maintenant ». Vieillissante, désertée par les deux tiers de ses habitants d’origine, la plus grande cité ouvrière construite au début du XIXe siècle offrait alors de grandes surfaces habitables, modulables et à loyers très modérés.
Chiffres à l’appui, l’auteur démontre le rajeunissement spectaculaire d’un quartier et les vertus conviviales de son architecture. Point d’ascenseur, escaliers et traboulade obligatoire pour tout le monde, la communication est en bas des marches et le fonctionnement en réseau inscrit dans les pierres avec effets en ricochets. L’insoumission eut ses bases arrières rue Pierre-Blanc, autour de ce groupe d’autres associations fleurissent et, dix ans plus tard, les petits frères des premiers insoumis remplissent leurs propres obligations militaires substitutives au service des associations écolo de la Croix-Rousse... Dans le même temps s’expérimentent toutes les formes possible d’autogestion et « d’une économie qui privilégie l’homme ».

Une longueur associative d’avance

Que reste-t-il de ces amours ? Domenico Pucciarelli n’élude pas le constat. Beau, plein d’enseignement pour l’ensemble de la société est « le rêve au quotidien » qui a légué aux années quatre-vingt-dix bien des façons de penser. La pérennité des entreprises engagées est cependant plus difficultueuse. Quelques utopies ont mis la clef sous la porte, les enseignes alternatives sont moins nombreuses et les dernières communautés ne trouvent souvent leur souffle dans la crise. C’est vrai. Vraie aussi l’irruption du cadre dynamique sur les pentes. Mais véridiques également les capacités d’invention d’une Croix-Rousse qui garde sa longueur associative d’avance et reste la championne de l’économie et du penser parallèle. Enfin, pas toujours parallèle.

SOPHIE BLOCH