Atelier de création libertaire Les éditions Atelier de création libertaire          1979-2018 : 39 ans de culture libertaire
Accueil | Le catalogue | Les auteurs | Les thèmes  | Les colloques | On en parle | I.R.L. | Les téléchargements | Nous contacter



Tous nos titres



Pour en savoir plus

 



L’insoumission incarcérée
RIRE, 9 octobre 1995

L’Atelier de création libertaire publie en octobre 1995, la traduction du livre de Carlos Beristain, sur l’insoumission et la prison en Espagne. Un livre important, non seulement pour connaître la situation là-bas, mais aussi pour se préparer, ici, à affronter ce problème, comme nous le disait déjà, en mai 1993, Marie Laffranque, la traductrice. Nous vous proposons, à peine remanié, cet article paru, dans Le Journal des objecteurs, à propos de la version originale en castillan. En attendant la lecture d’un livre nécessaire à toute personne proche, et des insoumis, des réfractaire, et de la prison.

Pourquoi L’Insoumission incarcérée ? Pourquoi pas, c’est plus simple, Les Insoumis et la prison ? Parce qu’aux yeux des emprisonnés eux-mêmes, c’est à leur insoumission collective qu’on veut mettre les menottes.
Ce joli livre sans prétention est des plus importants à l’étape actuelle de l’insoumission. Cela en Espagne, en Europe et ailleurs. Mis en forme avec clarté par l’un d’eux, il est l’œuvre collective de sept insoumis de l’État espagnol qui ont connu ou connaissent encore la prison, et de quelques parents, amis et membres de groupes de soutien.
Les présentateurs rappellent que, depuis 1990, les autorités militaires et civiles de cet état mènent une politique d’intimidation mesurée, avec, pour axe, la prison sélective : emprisonner quelques personnes sur plusieurs milliers, à titre symbolique et dissuasif ; ne pas heurter, mais vacciner si possible une opinion qui est devenue largement favorable aux insoumis - y compris quelques juges que l’on a vu refuser de résoudre par la voie juridique ce problème politique.
Il ressort des pages suivantes que si une telle politique, jusqu’ici a échoué, et si l’insoumission semble entrer dans les mœurs en territoire espagnol, c’est grâce à l’allure radicale et à la continuité de ce refus. Durant près d’un quart de siècle, l’expérience assumée, la réflexion et l’action en cours n’ont pas cessé d’être menées, en rupture avec la légalité, jusqu’à des conséquences extrêmes mais vivables. Vivables, notamment, parce que l’insoumission a fait boule de neige : les insoumis se sont renouvelés et relayés vague après vague ; désormais, pour un que l’on arrête, trois, quatre, six autres se déclarent insoumis publiquement, la solidarité des « anciens » et de leurs milieux de soutien successifs se manifeste par de nouveaux engagements et des risques concrets pris pa:r référence aux derniers venus (auto-inculpation ou objection « fiscale » c’est-à-dire à l’impôt).
Ayant ainsi montré le sens l’expérience actuelle, L’Insoumission incarcérée présente la prison vécue par sept d’entre eux à partir de conduites et de réflexions notées sur place ; prison : militaire et surtout civile, où, soumis au régime du tout-venant carcéral, ils côtoient les prisonniers que l’on appelle ici « de droit commun ». Suit un fragment complet du journal de prison de l’un des sept, en Euskadi : les trois mois du début, sur un an et quatre mois « et un jour ».
Puis, deux interviews : famille et soutien. C’est d’abord l’insoumission vue et vécue « à la maison », à travers les émotions et réactions d’une famille de Cartagène : théoriquement d’accord par avance, mais mis au pied du mur par l’arrestation de leur fils, les parents ont pris fait et cause pour lui, mais avouent qu’au début cela ne va pas de soi. La seconde interview, celle d’un ami, retrace l’expérience d’un groupe de soutien de Saragosse ; ses relations avec l’insoumis avant, pendant, après la détention ; son fonctionnement, ses apprentissages ; ses rapports avec la famille et avec les groupes sympathisants ou susceptibles de le devenir.
Vient ensuite, sous la forme d’un rapport vivant et ordonné, « l’histoire » de deux jours d’entraînement collectif, à Madrid, en janvier 1992. La prison ne s’apprend jamais. Mais si on a décidé de l’affronter, on peut s’y préparer sur le plan théorique, pratique, culturel, affectif, psychophysique. On s’y entraîne, soi, et si possible l’entourage, à commencer par les plus proche (parents ou partenaire féminine ou masculin) et par un minimum de soutien organisé, fut-ce d’abord celui de deux personnes.
Désobéissance civile et prison, ce titre final pourrait être celui de tout l’ensemble. Cette conclusion passe en revue les enseignements, les projets et les forces que le mouvement actuel des insoumis pense avoir tires du « débat partagé »dont ce livre témoigne. Conséquences de la prison, immédiates et à terme, pour l’emprisonné, pour l’insoumission ; place de l’insoumission « incarcérée » dans la société globale contemporaine ; le sens qu’elle revêt ou pourrait prendre dans les recherches antimilitaristes d’aujourd’hui ; l’analyse de la prison civile, où la présence de ces détenus agit sous leurs yeux mêmes comme un révélateur ; leur position sur la vie carcérale, comme étape toujours probable pour une désobéissance civile conséquente, et comme institution du maintien de l’ordre dominant par l’enfermement des non conformes.

Le contact aussi égalitaire que possible de ces insoumis avec les « prisonniers sociaux » a déjà un effet des plus sensibles. « L’expérience de la prison nous a founi l’occasion de mieux connaître cette réalité, et la fonction qu’elle remplit dans la société. De l’observatoire de la prison, on voit le militarisme de façon plus globale, car elle est aussi une institution emblématique du militarisme au sein de cette société : dans les relations établies, dans le rôle qu’elle y joue, dans les valeurs qui lui servent de guide et qu’elle s’efforce de nous inculquer. »
Mais il ne s’agit pas d’observations ou de constatations passives : « la prison est le milieu par excellence de l’exclusion sociale, et bien que le message ait du mal à passer, notre expérience et notre séjour en prison doivent servir à mettre ce milieu en question. » Plus précisément : « nous ne pouvons pas traverser la prison sur la pointe des pieds, en y entrant, ou presque, comme des prisonniers “fiables”, ou y devenir une élite composée de prisonniers de luxe. La solidarité passe ici par un travail avec ceux qui en ont besoin, ceux qui souffrent de l’arbitraire et du non-droit de la prison. »
Cette affirmation positive, enfin, clôt le livre : « il est important d’intégrer les diverses expériences que nous vaut la prison et les divers problèmes qu’elle nous pose dans une même option de lutte antimilitariste ».

Marie Laffranque