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Parisquat
Nycthémère zine, fin 2008

Jean Berthaut est l’auteur d’un ouvrage paru en mai 2008 dans lequel, l’auteur interviewe les squatteurs avec lesquels il a vécu au cours d’occupations « sans droit ni titre » à Paris entre 1995 et 2000. Le mois suivant sa parution, lndymédia Nantes publiait un commentaire très critique vis-à-vis de l’ouvrage accusé de servir « plus largement à renseigner le pouvoir », de l’éditeur dénoncé pour publication d’ouvrages qui se trouvent « par piles dans les supermarchés du livre [...] sous prétexte de toucher les fameuses masses (à 18 euros le livre ?) », et de l’auteur « collaborant franchement » avec les flics dont il « sert la pince... ». Ce commentaire incendiaire sera repris dans le périodique Cette semaine n°98 de l’été 2008 sans la moindre appréciation. Pourtant la même revue avait publié dans son n°78 d’octobre 1999 un article au ton franchement désabusé sur les mêmes squats dont parle Jean ; article évoquant sans détour « la dégradation des rapports humains, la dégradation du lieu » et. « le fonctionnement en assemblées générales [qui] a vu une partie des habitantes ne plus y participer, faute d’envie de ces discussions qui durent 3-4 heures et aussi rebutée par l’ambiance qui y régnait souvent » ; toutes choses aussi mises à plat par les enquêtés de Jean..

1 - Le livre que tu as publié chez acl a été l’occasion d’une polémique, d’abord sur Indymédia puis dans le journal Cette semaine. Que penses-tu du reproche d’avoir, par ce livre, livré des informations aux autorités ? (cf. « le bouquin sert de fait plus largement à renseigner le pouvoir »)
Je pense que le pouvoir ne m’a pas attendu pour être renseigné, rien que sur internet tu trouves dix fois plus d’infos sur le mouvement des squats anarcho-autonomes que dans le livre. Certes mon bouquin y participe mais au même titre que tout les écrits sur ce thème. Cependant, je me suis posé la question à ce sujet avant la publication, mais en consultant mon dossier RG je me suis rendu compte qu’ils étaient au courant de tout.
Donc, refuser d’informer le pouvoir, est-ce un prétexte suffisant pour ne rien écrire sur la question ? Parce qu’une des raisons qui m’a poussé à faire ce livre c’est que je trouvais important que les « trucs » autour des squats puissent être connus en dehors de la mouvance. Quand, vers 1997, avec mon groupe, on a voulu ouvrir un squat on a eu beaucoup de mal à obtenir des infos, la « transmission » de savoir ne se faisait pas auprès « d’inconnu » comme moi et mes ami-e-s ; c’était un milieu très fermé. Du coup, à ce moment, j’aurais bien aimé pouvoir me documenter sur la question sauf qu’il n’y avait rien, on trouvait assez peu de brochures (le squat de A à Z n’existait pas encore vu que c’est nous qui l’avons rédigé par la suite) qui, de toute façon, étaient hors de tout réseau de bibliothèques (militantes) ou centres de documentation. Pour revenir sur te squat de A à Z on peut remarquer que c’est un texte largement diffusé, tant sur internet que sur papier, et, lui aussi, renseigne le pouvoir. Etait¬ce une mauvaise idée de l’écrire ?
Personnellement je pense que cette accusation est d’une mauvaise foi totale. Le texte dont tu tires cette citation est juste pathétique. Ces gens s’approprient la parole, décident ce qui doit être dit ou pas. A quel titre ? je n’apprécie pas trop qu’on me dise ce que je doit faire, penser ou écrire. Pourquoi une telle réaction de leur part ? Parce que je crache dans la soupe, je ne dis pas ce qu’ils veulent entendre à savoir : « nous on est les super héros de la rébellion face aux méchants du pouvoir ». Leur réaction est à l’image de ce que j’exprime dans mon entretien du bouquin par rapport à certaines personnes du milieu squat : « tu ne penses pas comme je veux : je te casse ». Il faut vraiment arrêter avec ce fantasme de « on est des clando-résistants », le pouvoir on le fait juste rigoler, face à lui on fait du bricolage.
Je tiens à préciser que, dans le livre, moi, au même titre que tous les interviewés, nous nous exprimons à titre personnel sur des évènements qui ont dix ans, ce livre n’est surtout pas le porte-parole de la mouvance des squats anarcho-autonomes. Les opinions sont assez variées allant des personnes les plus désenchantées à ceux-celles qui sont encore enthousiastes. Après, au delà du texte que tu cites, je comprends que ceux qui vivent actuellement le mouvement squat soient déçus par le ’ivre qui est assez critique, peut-être que le témoignage de gens qui ont rompus avec ces pratiques est difficile à entendre. Je pensais vraiment qu’il était clair qu’il s’agissait de l’opinion d’individus sur une expérience donnée à un moment donné. Je ne pensais pas qu’on pouvait en tirer des conclusions sur les squats anarcho-autonomes en général. C’est une grosse maladresse de ma part.
2 – Le reproche touche aussi l’éditeur du livre, l’Atelier de Création Libertaire ( « un texte qui se trouve par piles dans les supermarchés du livre »), du coup, tu peux peut-être nous parler de l’éditeur, du tirage du livre et du réseau de distribution.

Pour cette question je laisse la parole à mon éditeur :
« L’ACL va fêter en 2009 ses 30 ans. Avec toujours en tête la volonté de questionner nos idéologies pour pouvoir avancer et donner des outils au mouvement libertaire. C’est pour cela que le livre de Jean nous a semblé intéressant. C’est un des rares ouvrages écrits non pas par des sociologues ou des étudiants, mais par quelqu’un qui a vécu pleinement et totalement cette aventure et qui se pose des questions. Certainement pas pour regretter... mais pour comprendre et avancer. Et nous ne pouvons que proposer aux libertaires (et aux autres) de lire le livre et de se faire leur propre opinion, plutôt que de suivre des rumeurs. Les tables de presse que nous avons pu faire et les discussions nous ont montré que peu avaient lu le livre... mais beaucoup avaient lu le texte des partisans de la guerre sociale. »
J’ajoute que le livre a été tiré à environ un millier d’exemplaires : il est distribué auprès des librairies militantes francophones, cf. le site de l’acl pour plus de précisions.
Pour ma part je trouve cette idée, que le livre puisse « se trouver par piles dans les supermarchés du livre », vraiment hilarante. Ça ne repose sur rien, c’est juste gratuit et outrancier comme la plupart des propos de ce texte.
Après, je pense qu’un livre revêt une symbolique importante pour cette mouvance somme toute assez intellectuelle où l’écrit occupe une place déterminante. Il y a, je pense, une part d’idéalisation sur les possibilités d’un livre. Comme le dit mon éditeur, les gens ont plutôt lu le texte critique sur internet que le livre car, de fait, il est beaucoup plus accessible (peut-être moins long à lire aussi). Je pense qu’il faut remettre à sa place la porté d’un livre à 18 euros [1] diffusé à moins de mille exemplaires dans l’arrière boutique de quelques librairies militantes.
3 - Tu parles dans ton livre de squatteurs quittant les lieux en échange d’une somme d’argent (le 21, le squat de la rue Bagnolet), je sais que la même chose s’est produite à Lyon et crois savoir qu’une partie du squat de La Valette a été acheté par ce moyen. J’imagine que les puristes doivent hurler à la compromission. Quelle a été la réaction du « milieu » squat face à ces pratiques ?
Tu es bien renseigné, oui, une partie de La Valette a été acheté avec de l’argent versé par Bouygues en échange de l’évacuation du 21, du coup on peut dire que Bouygues a contribué à l’existence de La Valette.
Alors pour le squat de la rue de Bagnolet la somme était de 15000 Frs, (c’était un squat juste à côté de celui où j’habitais), globalement on trouvait que c’était méprisable, car pour nous le but était vraiment de garder un lieu le plus longtemps possible en faisant chier le proprio au maximum. Je crois me souvenir qu’il a été question de bannir de chez nous les gens de ce squat (pour d’autres raisons aussi) en tout cas il y a des gens qui ont arrêtés de leur
adresser la parole suite à ça. Ce qui est drôle c’est que notre squat, pour plein de raisons, on a fini par l’abandonner. Quelle
ironie, on aurai dû demander des tunes, non je rigole.
Pour le 21 mon souvenir est plus vague mais cela avait fait pas mal de bruit, même au sein du collectif du 21. Surtout que ta gestion des tunes a été compliquée et a donné lieu à des embrouilles (évidement) mais la somme obtenue était colossale, on m’a dit que c’était au moins 100000 Frs ? Comme Ja rue de Bagnolet, c’était un squat plutôt de crusts du coup nous, les autonomes, on avait été assez virulent, tout est bon pour attiser les rivalités. Après je trouve que c’est un bon gag de faire cracher Bouygues.
4 – Des squats « résistants » jusqu’auboutistes, tu en connais qui ont gagné le bras de fer avec les autorités sans avoir passé le moindre compromis ? Ne peut-on pas considérer que se défendre en justice est une forme de « dialogue » avec l’ennemi, dans la mesure où il s’agit d’utiliser les outils d’une institution étatique ?
Mon idée sur la défense des squats c’est qu’il n’y a pas de règles qui t’assurent le moindre résultat quant à la durée du lieu. J’ai habité dans 8 squats et jamais je n’ai connu deux fois des situations semblables, c’est la loterie, il y a trop d’informations qui nous échappent. Du coup j’ai connu des lieux qui refusaient le procès durer plus longtemps que d’autres avec un procès. Après j’étais plutôt partisan du procès, pour moi s’y rendre en faisant un dossier falsifié ce n’était pas très compromettant cela ne demandait pas de contrepartie, juste aller faire les bouffons au tribunal, bon c’est vite passé.
5 – Ma (très) courte expérience du squat m’a mis en position de force face à des sans-logis qui auraient bien voulu s’installer dans les locaux squattés. Aussi, ne peut-on pas penser que vouloir squatter pour des raisons politiques prive certaines populations pour qui il s’agit d’une véritable nécessité ?
Je ne me souviens pas avoir connu une situation semblable, où plusieurs groupes de gens « lorgnaient » sur un même plan. Je ne sais pas comment s’est passé ton expérience perso, de mon côté je peux te dire que les squats de sans logis, sur Paris, étaient très encadrés par le DAL. Du coup nous avions chacun nos réseaux qui ne se « mélangeaient » pas trop, on n’aimait pas du tout le DAL, c’était nos « ennemis ». Mais parfois ils nous proposaient d’héberger une famille et, rarement, cela ce faisait. J’ai du mal à répondre plus précisément à ta question sans avoir jamais été confronté à cette situation. Après, pour moi, ce sont les gens qui ont ouvert les lieux qui en ont la gestion, à eux de voir qui ils acceptent ou pas. En tout cas, dire qu’il ne faut pas squatter pour des raisons politiques parce qu’il y a des sans logis cela me paraît complètement irrecevable.


NOTES :

[1Au sujet du prix élevé : rien ne vous empêche de le commander dans un « supermarché du livre » pour le voler ensuite. Évidemment je ne touche pas un centime sur les ventes, l’argent est reversé dans la maison d’édition animé par des « bénévoles ».