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Sourates pour Dubaï
Divergences n° 21 - juillet 2010

Sourate pour Dubaï

de Jean-Manuel Traimond (ACL/Atelier de Création Libertaire)

JPEGSourates pour Dubaï ou les mille et une histoires d’une ville État qui se veut modèle du système capitaliste, dans un décor de riches… très coûteux, mais plutôt style décor en carton pâte. La mégalomanie architecturale y atteint des sommets et les conditions de travail sont les fioritures qui gomment les êtres humains pour ne garder que les fonctions qu’ils occupent dans ce chantier géant à ciel ouvert, sur lequel sont en place 20 % des grues de la planète.

Sourates pour Dubaï est le journal de bord d’une ballade dans un Las Végas économique, fantasmé, en pays d’Arabie. Journal où se côtoient les impressions d’un Candide au pays des émirats, d’un Aladin occidental qui parle à tout le monde — quand cela est possible —, et bien sûr les chiffres officiels, la propagande distillée et les impressions à chaud… Un Aladin qui ne possède nulle lampe merveilleuse, donc pas de génie magique, ni de tapis volant, mais garde un œil acerbe sur les fantasmagories exotiques de cette bulle capitaliste. Le constat va au-delà d’une imagination perverse du profit et se nourrit d’observations de plus en plus sidérée. Des murs en téflon pour le gratte-ciel en forme de voile aux îles artificielles formées grâce à la boue du fond des mers, du paradis de la finance aux bordels chics, des placements juteux et virtuels à la piste de ski sous 50° à l’ombre, des 800 000 travailleurs sans droits ni couverture sociale aux expulsions immédiates en cas de revendications, Jean-Manuel Traimond nous livre ici un journal de bord (avec photos) d’un voyage en capitalisme botoxé, relooké, en vitrine éphémère et emballée.

Dubaï la clinquante et l’hyper contrôlée, la ville moderne et factice, « une ville bigoto-pécheresse où la tolérance se résume à celle de la prostitution et de l’alcool, tant que ces deux bonheurs des bourgeoisies extérieures se tiennent dans les limites de la nuit et des bars d’hôtel ; une ville dont on ne sait si elle mine l’islam en y injectant les insidieux poisons de la modernité, ou si au contraire elle le conforte en lui procurant une soupape de sûreté géante. »

Sourates pour Dubaï, beau titre pour décrire ce débordement de fric basé sur l’exploitation qui offre — qui vend, devrais-je dire — la projection nouveau riche d’une ville État « trop étendue, trop dépendante de l’automobile, une ville lacérée par d’immenses autoroutes impassables ; une ville, peut-être la plus cosmopolite qui n’ait jamais existé, mais dont le cosmopolitisme a été stérilisé au bénéfice des bazars infiniment répétés ».

Sourates pour Dubaï… « Le Dubaï menaçant dépasse le Dubaï rêvé, mais procède de lui. Ou plutôt de l’écart entre le rêvé et le réel. Car pour que les mythes du Dubaï rêvé ne soient pas trop mis à mal par la réalité, il fallait que le pays ne soit pas un pays.

Un vrai pays regorge de vieux, d’adolescents, de malades, de mendiants, ces inutiles qui empêchent de croire qu’on peut vivre comme des dieux. Il faut que le pays [Dubaï] ne soit qu’une entreprise, que la société ne soit une société qu’au sens commercial.

De là, comme dans une entreprise explicite, l’usage des travailleurs jetables. Ils ne viennent que pour travailler, sans leurs familles. »

Mythe et capitalisme à l’ombre de nouvelles tours de Babel : l’économie a tout « conquis, le pouvoir, l’espace, le temps, la perception, la réalité, l’imaginaire. Le règne nu de la marchandise enfin débarrassé des fictions politiques, des oripeaux constitutionnels, du cache-misère appelé démocratie. »

Sourates pour Dubaï… Un récit intéressant qui commence par les égouts…

Chistiane Passevant